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Le Cèdre & le Chêne

Sous la direction de Clotilde de Fouchécour & de Karim Bitar, les éditions Geuthner viennent de publier un ouvrage monumental. En voici une présentation par François Broche, historien & membre du conseil scientifique de la Fondation Charles-de-Gaulle.

Tout le monde a en tête la première phrase du sixième chapitre de L’Appel, premier tome des Mémoires de guerre : « Vers l’Orient compliqué, je volais avec des idées simples ».

Ce dernier adjectif ne doit surtout pas être pris au pied de la lettre : au printemps 1941, alors qu’une partie décisive du conflit va bientôt se jouer en Méditerranée orientale, Charles de Gaulle n’est certainement pas le plus mal placé pour prendre la mesure de la complexité de la nouvelle question d’Orient, et de l’enchevêtrement des intérêts et des enjeux en présence. Dix ans plus tôt en effet, au terme d’un séjour de deux années à Beyrouth, il a publié, en collaboration avec le commandant Yvon, une Histoire des troupes du Levant, ouvrage généralement ignoré de ses biographes où il montrait une grande lucidité sur la situation et sur l’avenir des deux mandats confiés à la France par la Société des nations : « À la tête du 2e bureau », écrit l’historienne Isabelle Dasque, « il a pu se forger une vision globale de l’Orient ».

L’étude qu’elle consacre à ce séjour qui a joué un rôle dans la formation intellectuelle du futur homme d’État a été présentée lors de deux colloques : l’un – Le général de Gaulle & le Monde arabe – a eu lieu à Abou Dhabi en 2008 ; l’autre – De Gaulle & le Liban – au palais du Luxembourg en janvier 2014. Elle est reproduite dans un volumineux album qui, sous le titre hugolien Le Cèdre & le Chêne. De Gaulle et le Liban – Les Libanais & de Gaulle, retrace de manière exhaustive les relations entre de Gaulle et le Liban en faisant une large place à l’attitude des Libanais face à un homme qui exerça une influence décisive sur leur histoire récente et dont ils conservent un souvenir ébloui.

Une pléiade de contributeurs

Le Cedre et le CheneLes maîtres d’œuvre de l’ouvrage, Clotilde de Fouchécour et Karim Bitar, ont eu le mérite de réunir une impressionnante pléiade de contributeurs français et libanais : plus de trente en tout – historiens, sociologues, politologues, diplomates, journalistes, écrivains, anciens responsables politiques. Ils ont en outre eu la bonne idée de d’exhumer des textes fondamentaux permettant de se remettre en mémoire une histoire tourmentée : souvenirs du général Fouad Chehab, éditoriaux du grand journaliste Georges Naccache, Mémoires du président Béchara el-Khoury…, sans oublier les discours prononcés par de Gaulle au Levant pendant la guerre. Ces contributions et ces textes sont très divers et, en même temps, complémentaires.

S’il reprend pour l’essentiel toutes les étapes de l’histoire récente du Liban et toutes les traces inscrites dans la mémoire collective, l’ouvrage apporte plusieurs éléments nouveaux, dont le moindre n’est pas l’étonnant témoignage de l’ancien cadet de la France libre René Marbot, aujourd’hui âgé de 94 ans, sur le rôle de Maurice Fenikövy, chef du Service de Renseignements de la France libre à Beyrouth. On découvre également, grâce au témoignage de M. Michel el-Khoury, les dessous de la réconciliation du général de Gaulle avec son père, Béchara el-Khoury, premier président du Liban indépendant, ainsi que les rôles respectifs d’acteurs jusque-là méconnus, comme le général Spears, ministre plénipotentiaire du Royaume-Uni au Levant de 1942 à 1944, Émile Eddé ou Riad el-Solh. Généralement passé sous silence, le rôle de l’Agence juive est également mis en lumière sans aucun parti pris.

« Cette nouvelle étape historiographique », explique Clotilde de Fouchécour, « coïncide d’ailleurs avec la fin d’un certain nombre d’ ”œillères” idéologiques. En effet, l’étude du mandat français au Levant a été le parent pauvre des études françaises sur l’Empire français, justement parce qu’il ne s’agissait pas tout à fait de l’ ”Empire”, mais qu’on avait affaire à une catégorie juridique inédite, qu’il eût fallu considérer comme telle ».

Recherche iconographique

Après avoir découvert cet album de plus de 500 pages, dont l’illustration est le fruit d’une recherche iconographique approfondie, on ne peut que faire sien ce jugement du préfacier, Jacques Godfrain, président de la Fondation Charles-de-Gaulle : « Cet ouvrage exceptionnel en densité, en relevés historiques, en philosophie du pouvoir et des relations internationales, attire à chaque page l’envie d’en savoir plus. Chaque étape de l’histoire du Liban oblige à s’interroger sur la raison qui a fait qu’à partir de tant de faiblesses, de divisions, de violences, un pays, un peuple, un État même, miné par la fragilité, a pu continuer à exister ».

Dans une pénétrante étude en forme de conclusion, Karim Bitar montre que le salut du Liban, qui va aujourd’hui « de compromis boiteux en compromis boiteux », ne saurait venir d’un homme, si « providentiel » soit-il, mais de l’édification d’un État digne de ce nom, mission sacrée à laquelle de Gaulle n’avait cessé de se consacrer.

Petite-fille du compagnon de la Libération Louis Armand, Clotilde de Fouchécour a souhaité que cet album soit également un mémorial de tous les Français libres qui se sont illustrés au Liban : en annexe, figure donc leur liste intégrale, « émouvant reflet du Levant d’alors ». Dans un très beau texte, intitulé De Gaulle face aux principes (dont le principe de réalité), l’ambassadeur honoraire Salah Stétié, l’un des plus grands écrivains et poètes libanais de notre temps, écrit : « De Gaulle nous manque. Il manque à la France. Il manque aux Libanais “libres et fiers”. Il manque à l’univers. Ma consolation (relative) est qu’à Colombey-les-Deux-Églises, ce sont des cèdres du Liban qui font cercle autour de l’immense croix de Lorraine ».

Le Cèdre & le Chêne, De Gaulle & le Liban, Les Libanais & de Gaulle, sous la direction de Clotilde de Fouchécour & de Karim Bitar, préface de Jacques Godfrain, éditions Paul Geuthner, 548 pages, 68 €, ISBN 13 : 9782705339326. Disponible à la librairie Antoine.

© L’Orient-Le Jour.

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