Accueil ACTU Monde De Gaulle et la relation contrariée avec la Russie

De Gaulle et la relation contrariée avec la Russie

On connaît la russophilie du Général de Gaulle.

Mais rien ne vaut son Verbe pour retrouver la lettre et l’esprit du combat russophile initié en France par les Lumières dès les temps de Pierre le Grand, et poursuivi ensuite par Chateaubriand aux temps des tsars Alexandre et Nicolas.

Le 20 janvier 1942, le Général prononce un discours pour rendre hommage à la victoire russe lors du terrible hiver 1941-42. En bon stratège, il comprend dès ce moment, et avant beaucoup de monde, que l’Allemagne nazie va perdre sa guerre contre la Russie:

« Pour l’Allemagne, la guerre à l’Est, ce n’est plus aujourd’hui que cimetières sous la neige, lamentables trains de blessés, mort subite de généraux. Certes, on ne saurait penser que c’en soit fini de la puissance militaire de l’ennemi. Mais celui-ci vient, sans aucun doute possible, d’essuyer l’un des plus grands échecs que l’Histoire ait enregistrés. »

Puis le chef de la France Libre (il n’a jamais été autant le chef de la France Libre qu’aujourd’hui) ajoute sur un ton épique :

« Tandis que chancellent la force et le prestige allemands, on voit monter au zénith l’astre de la puissance russe. Le monde constate que ce peuple de 175 millions d’hommes et digne d’être grand parce qu’il sait combattre, c’est-à-dire souffrir et frapper, qu’il s’est élevé, armé, organisé lui-même et que les pires épreuves n’ébranlent pas sa cohésion. C’est avec enthousiasme que le peuple français salue les succès et l’ascension du peuple russe. »

Mais plus tard, l’enthousiasme passé, le général de Gaulle ajoute cette phrase un peu triste dans ses Mémoires :

« Peut-être serait-il possible de renouveler de quelque façon la solidarité franco-russe qui, pour méconnue et trahie qu’elle avait été souvent, n’en demeurait pas moins conforme à l’ordre naturel des choses, tant vis-à-vis du danger allemand que des tentatives d’hégémonie anglo-saxonne. J’envisageais même le projet d’un pacte, en vertu duquel la France et la Russie s’engageraient à agir en commun s’il devait arriver qu’un jour l’Allemagne redevînt menaçante (1).»

Solidarité méconnue et trahie : on n’a jamais mieux défini la douce-amère relation franco-russe (Henry de Kerillis rappelait que la France se fait écraser chaque fois qu’elle tourne le dos à la Russie…).

A la fin de la guerre, le Général de Gaulle, qui a peur des projets mondialistes de Roosevelt, espère un rôle modérateur de la Russie. Il souligne encore le rôle de ces forces obscures qui de manière récurrente s’opposent à l’alliance franco-russe:

« Dans l’ordre politique, l’apparition certaine de la Russie au premier rang des vainqueurs de demain apporte à l’Europe et au monde une garantie d’équilibre dont aucune Puissance n’a, autant que la France, de bonnes raisons de se féliciter. Pour le malheur général, trop souvent depuis des siècles l’alliance franco-russe fut empêchée ou contrecarrée par l’intrigue ou l’incompréhension. Elle n’en demeure pas moins une nécessité que l’on voit apparaître à chaque tournant de l’Histoire (2). »

Nous allons le voir en effet. Passons à 1966.

Le général de Gaulle élu président mène une Weltpolitik audacieuse et provocante ; il fait enrager comme toujours les libéraux (« toujours des larbins de l’étranger », disait Dostoievski dans les Démons) et les Américains, et il prononce un discours le 30 juin 1966 à Moscou :

« La visite que j’achève de faire à votre pays c’est une visite que la France de toujours rend à la Russie de toujours… Aussi, en venant vous voir, il m’a semblé que ma démarche et votre réception étaient inspirées par une considération et une cordialité réciproques, que n’ont brisées, depuis des siècles, ni certains combats d’autrefois, ni des différences de régime, ni des oppositions récemment suscitées par la division du monde. »

Le soir il rend hommage au génie scientifique de l’U.R.S.S. :

« Après l’immense transformation déclenchée chez vous par votre révolution depuis près de cinquante ans, au prix de sacrifices et d’efforts gigantesques; puis après le drame terrible que fut pour vous la guerre gagnée il y a plus de vingt années et dont la part que vous y avez prise a porté l’Union Soviétique au plus haut degré de la puissance et de la gloire; enfin, après votre reconstruction succédant à tant de ravages, nous vous voyons vivants, pleins de ressort, progressant sur toute la ligne, au point que vous êtes tout près d’envoyer des vôtres dans la Lune. »

Enfin il promeut sa conception de l’unité européenne :

« Il s’agit aussi de mettre en œuvre successivement: la détente, l’entente et la coopération dans notre Europe tout entière, afin qu’elle se donne à elle-même sa propre sécurité après tant de combats, de ruines et de déchirements. Il s’agit, par là, de faire en sorte que notre Ancien Continent, uni et non plus divisé, reprenne le rôle capital qui lui revient, pour l’équilibre, le progrès et la paix de l’univers. »

Mais comme l’a dit le Général lui-même, ce désir d’unité européenne, qui repose sur la bonne entente avec la Russie, demeure méconnu et trahi, soumis à une fatalité, dit Tocqueville, qui « fera des chrétiens que nous sommes des Turcs ».

Un rappel est nécessaire : pourquoi nous avons eu Munich, pourquoi nous avons perdu la Guerre (et doublement encore).

En 1935 le pacte conclu avec la Russie de Staline (pour parler comme de Gaulle) par Pierre Laval était une bonne chose, d’ailleurs célébrée par les communistes (merci à Perceval78 de nous l’avoir rappelé ici) ; le pacte naval anglo-nazi, qui enchantait Hitler (même Quigley parle d’un « stab in the back », beaucoup plus grave que celui de Mussolini en réalité) , en était une autre. Et si la France s’en était tenue à ses engagements avec cette Russie et la Tchécoslovaquie en 1938, il n’y aurait eu ni pacte germano-soviétique, ni débâcle en mai-juin 1940, ni Barbarossa…

Il est temps là de révéler que Roosevelt pesa de tout son poids pour inciter l’Europe à se rendre Munich : les Anglo-saxons ne voulaient pas que l’on terrassât prématurément la bête qu’ils avaient engraissée… Un de Gaulle remonté le fait remarquer à Harry Hopkins venu le seriner (que savent-ils faire d’autre ?), que Hitler est leur chose :

« Le Reich une fois vaincu, on avait vu les Américains refuser à la France les garanties de sécurité qu’ils lui avaient formellement promises, exercer sur elle une pression obstinée pour qu’elle renonce aux gages qu’elle détenait et aux réparations qui lui étaient dues, enfin fournir à l’Allemagne toute l’aide nécessaire au redressement de sa puissance. Le résultat, dis-je, ce fut Hitler. (3)»

Car non contents de financer et de réarmer – via Schacht, homme de Montagu Norman et de nationalité américaine ! – l’Allemagne, les Anglo-saxons nous empêchent de riposter à Munich – et à temps… Voici ce qu’écrit, en 1953, l’universitaire Frederic Sanborn dans un grand classique de l’histoire révisionniste américaine :

« And now it becomes necessary to narrate the melancholy story of Munich. Even among historians it does not seem to be generally known that Mr. Roosevelt must bear a portion of the responsibility which has been attributed entirely but erroneously to Mr. Chamberlain… (…) At this critical moment Mr. Roosevelt intervened and wrecked the entire situation. »

Vous n’avez encore rien lu. Voyez la suite :

« Mr. Roosevelt… was applying his pressure against Germany’s opponents too. It was thus clear that Mr. Roosevelt was not only opposing their military preparations to go to war against Germany: he was also lending the support of his influence to those who have since been called the appeasers…(4)”

Gardez-moi de mes amis, que je me charge seul de mes ennemis… le cas Hitler est comme le cas Daesh. On fabrique un ennemi, on le laisse vous terrasser, on vous défend de vous défendre, et on le frappe quand on n’en a plus besoin…

En 1938, avec les russes et les tchèques très solidement défendus, nous étions à peu près sûrs de gagner : les Anglo-saxons nous retinrent. En 1939, alors que nous étions déjà incapables d’aider la Pologne (elle-même aussi irresponsable qu’aujourd’hui d’ailleurs), nous étions sûrs de perdre, les Anglo-saxons nous lâchèrent dans la basse-cour comme un gros chapon maladroit. Lisez et relisez le livre de Guido Preparata à ce sujet : ce qui motivait les élites anglo-américaines, c’était la guerre manipulée germano-russe, destinée à affaiblir ces puissances et à préserver le Heartland de McKinder. C’est pourquoi Wall Street et la City finançèrent le bolchévisme comme le nazisme (5).

Harry Elmer Barnes ajoute dans une note au texte de M. Sanborn :

« The only explanation for Mr. Roosevelt’s intervention in the Munich episode which would seem to accord with facts, logic, and reason is that he felt that a military attack on Hitler in September, 1938, would lead to so rapid a termination of the war (in the defeat of Germany) that he would not have time to involve his country in the great conflict.»

Munich marque la fin de l’Europe, fin voulue par les Anglo-américains. La fin du gaullisme suivrait à trente ans de là. Car, comme on sait, mai 68 – quelque part annoncé par Carroll Quigley (6) – mit fin au rêve. Le « despote » (Quigley traite ainsi de Gaulle; cf. les attaques contre Poutine) était écarté au profit d’une Europe dissoute dans la mondialisation et inféodée aux technocrates et aux américains. Mais n’est-ce pas ce que remarquait Debord, que « le destin du spectacle n’est pas de finir en despotisme éclairé ? (7)»

L’amitié franco-russe restera « méconnue et trahie » : le châtiment n’en sera pas moins, comme à chaque fois, de la Berezina à Sedan, en attendant mieux, à la hauteur de cette trahison…

Notes

  1. Mémoires de guerre, Tome 3, p.54.
  2. Ibid., p.55
  3. Ibid., p.83
  4. Perpetual war for a perpetual peace, 1953, p.196, 198, 199, 202, présenté par Harry Elmer Barnes (télécharger le livre sur Mises.org)
  5. Guido Preparata, Conjuring Hitler.
  6. Carroll Guigley, Tragedy and Hope, p. 1295-96
  7. Debord, Commentaires sur la Société du Spectacle, § XXII

Consulter aussi

Pourquoi les USA n’auraient jamais dû exister

Un article d’Adam Gopnik dans The New Yorker a mis en rage les énergumènes de …

Ce site utilise des cookies. En acceptant ou en poursuivant votre visite, vous consentez à leur utilisation .

The cookie settings on this website are set to "allow cookies" to give you the best browsing experience possible. If you continue to use this website without changing your cookie settings or you click "Accept" below then you are consenting to this.

Close