Accueil ACTU Politique Lactalis, bête noire des producteurs de lait

Lactalis, bête noire des producteurs de lait

« Lactel ruine les éleveurs. » Depuis le début de l’été, ce slogan se décline sous de multiples formes : peint sur les bâches des ballots de foin dans les champs, le long des routes de l’ouest de la France, inscrit sur une banderole tirée par un avion qui survole les plages normandes, apposé dans des grandes surfaces sous forme d’autocollants par les agriculteurs ou servant de hashtag sur Twitter.

L’avertissement illustre la colère des producteurs de lait face à Lactalis. Le numéro un mondial du secteur, plus connu pour ses marques comme Lactel, Bridel ou Président, est accusé d’être le plus mauvais payeur de lait en France et fragiliserait un peu plus une filière en difficulté, affectée par la chute des cours et la surproduction. Pour se faire entendre, l’ensemble des éleveurs des Pays de la Loire, de Bretagne et de Normandie ont été appelés à manifester, lundi 22 août, devant le siège de l’entreprise, à Laval, en Mayenne.

« Cette action est prévue pour une durée indéterminée, car nous voulons reprendre les négociations et trouver un accord » sur un meilleur prix du lait, affirmait, lors de l’annonce de cette manifestation, le 12 août, Philippe Jéhan, le président de la Fédération départementale des syndicats d’exploitants agricoles (FDSEA) de la Mayenne.

« Une catastrophe »

La contestation vise les 257 euros pour 1 000 litres que paye le groupe aux éleveurs, soit de 10 à 30 euros de moins que ses concurrents (Bongrain, Sodiaal, Bel, Danone ou des PME du secteur). Or, souligne Jérémy Trémeau, le président des Jeunes agriculteurs de la Mayenne, dans ce département « le coût de production est de 386 euros pour 1 000 litres de lait, en incluant un salaire d’un smic et demi – ce qui, pour le travail fourni, n’est pas énorme ».

Voilà deux ans que la situation en Europe s’est dégradée, avec la fin des quotas laitiers au 1er avril 2015, le coup de frein aux importations chinoises et l’embargo russe, décrété mi-2014. Cela a créé une situation de surproduction, car la demande interne n’a pas augmenté.

Après avoir atteint 365 euros la tonne en 2014, les cours du lait sont tombés à 305 euros en 2015, avant de chuter autour de 275 euros aujourd’hui – alors que, comme le rappelle Thierry Roquefeuil, le président de la Fédération nationale des producteurs de lait (FNPL), les coûts de production sont estimés à 350 euros en France. « Une catastrophe pour de nombreux producteurs, notamment pour les jeunes », affirme-t-il. De fait, le taux de cessation d’activité dans les 60 000 exploitations françaises, qui emploient 110 000 éleveurs, devrait doubler cette année pour avoisiner les 9 %. Or, souligne M. Roquefeuil, « un éleveur laitier génère six à sept emplois » (du chauffeur qui vient collecter le lait au vétérinaire).

La clé sous la porte

« On s’enfonce petit à petit », déplore Max Vié, le président de l’Organisation des producteurs Normandie Centre, en soulignant le moral très bas des agriculteurs devant l’effondrement des prix :

« Certains font des emprunts à court terme pour boucher les trous. Enormément d’exploitants arrêtent ou projettent de le faire. »

Marc-Antoine Blot, le responsable du secteur laitier pour les Jeunes agriculteurs de la Manche, confirme les difficultés de trésorerie des éleveurs : « Dans mon exploitation, nous sommes deux et nos conjointes travaillent à l’extérieur, c’est ce qui nous permet d’y arriver. Les éleveurs travaillent à perte depuis trop longtemps. » Et un producteur de l’Orne, contacté par Le Monde, qui ne se dit « pourtant pas un petit », avec 400 000 litres produits chaque année, anticipe une baisse de chiffre d’affaires de 30 000 euros à la fin de 2016 et envisage de mettre la clé sous la porte, dans un an, « si les cours ne remontent pas ».

Pour la deuxième année d’affilée, la colère se focalise sur Lactalis. En juillet 2015, le leader du secteur, qui collecte plus de 20 % du lait français auprès de 17 000 producteurs, pour la grande majorité dans le Grand Ouest, avait déjà vu son siège bloqué par un millier de manifestants et 500 tracteurs.

« La réalité du marché »

« Grosso modo, le lait est payé 10 % moins cher qu’[en 2015], qui avait également enregistré un recul de 10 % », évalue Dominique Barrau, secrétaire général de la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA). Pour lui, la démarche de Lactalis incite « les autres industriels à tirer les prix vers le bas et à payer moins qu’ils pourraient ».

« Tous nos industriels, pas seulement Lactalis, font des bénéfices record sur le premier trimestre », constate M. Trémeau, qui estime ces derniers également concernés par la manifestation du 22 août. « Mais si Lactalis ne bouge pas, les autres ne bougeront pas », juge-t-il.

« En tant que numéro un, il pourrait être du côté des producteurs et les aider », insiste M. Roquefeuil, qui souhaite une revalorisation des prix. Pour le patron de la FNPL, « c’est l’illustration de la politique libérale : il s’agit d’acheter le moins cher possible et de gagner des parts de marché ». Cela permet de faire des promotions dans les grandes surfaces :

« Quand vous achetez six packs de lait pour le prix de trois, c’est sur le dos du producteur. Le consommateur devrait en prendre conscience, insiste-t-il. On est en train de détruire une profession. »

Lactalis réfute l’ensemble de ces critiques. En réponse à une lettre envoyée, le 4 août, par Xavier Beulin, le patron de la FNSEA, à Emmanuel Besnier, le PDG de Lactalis, qui lui demandait une rencontre pour débloquer la situation, le groupe rappelle qu’il ne négocie pas les prix avec les syndicats. Les discussions se font avec son réseau de producteurs, avec lesquels le dialogue n’a jamais été rompu.

500 millions d’euros d’aide

De plus, « on ne peut pas à la fois proposer de se mettre autour d’une table et être sur le pied de guerre en organisant des manifestations », affirme Michel Nalet, le directeur de la communication. « Il n’y a qu’en France que le syndicalisme agricole refuse la réalité du marché et s’en prend à une entreprise en particulier, avec un discours irresponsable que le groupe Lactalis a dénoncé et condamne fermement », écrit le géant laitier dans un communiqué diffusé le 18 août. En déplorant ce « dénigrement contre-productif », Lactalis s’interroge :

« Quel modèle souhaite la FNSEA et la FNPL ? Une France laitière en dehors du marché avec une forte réduction des volumes et du nombre de producteurs ou une agriculture qui essaie de rester parmi les leaders européens ? »

Lactalis, qui rappelle que cette crise est « avant tout une crise de surproduction », souligne aussi que la France est le pays où le prix du lait est le plus élevé, supérieur d’environ 15 % à 20 % à ceux des grands concurrents comme l’Allemagne, les Pays-Bas et l’Irlande. D’ailleurs, pour enrayer cette surproduction, la Commission européenne a fait sienne une proposition française, en décidant, en juillet, de consacrer 500 millions d’euros pour aider les agriculteurs à réduire les volumes. Un conseil des ministres de l’agriculture est prévu, jeudi 25 août, à Bruxelles, pour en définir les modalités d’applications.

Dominique Gallois et Julien Lemaignen

Le Monde

Consulter aussi

Macron-Président ! Premiers pas, Controverses & Craintes du… sur place [1]

Le Roi est mort ! Vive le Roi a-t-on envie de dire. C’est peu de le …

Ce site utilise des cookies. En acceptant ou en poursuivant votre visite, vous consentez à leur utilisation .

The cookie settings on this website are set to "allow cookies" to give you the best browsing experience possible. If you continue to use this website without changing your cookie settings or you click "Accept" below then you are consenting to this.

Close