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La science économique est-elle infaillible ? 6 économistes répondent

Le livre que viennent de publier Pierre Cahuc et André Zylberberg, « Le négationnisme économique », secoue le monde des économistes. Les deux auteurs y avancent que l’économie est devenue une science exacte, donc peu susceptible d’être contestée. La réaction de six experts.

Un coup de tonnerre et une belle polémique. L’essai de Pierre Cahuc et André Zylberberg, « Le négationnisme économique et comment s’en débarrasser » ( dont voici les meilleurs extraits ), sorti le 7 septembre, n’en finit pas de susciter les débats dans les milieux politiques et académiques. Les deux auteurs y dénoncent les économistes « anti-orthodoxes » qui remettent en cause les connaissances avérées de ce qu’ils considèrent comme une science exacte. Leur argument : en trois décennies l’économie a fait sa révolution devenant une science expérimentale avec les mêmes protocoles que la médecine ou la biologie. En d’autres termes, elle serait infaillible. Interrogés par « Les Echos », plusieurs personnalités du monde économique répondent.

Nicolas Bouzou : « L’économie n’est pas une science précise »

« Une science ne se définit pas par son objet, mais par sa méthode. Une théorie est considérée comme juste tant qu’elle n’est pas réfutée par les faits. Donc, Pierre Cahuc et André Zylberberg, dont j’ai adoré le livre, ont raison de penser que l’économie est une science. Et ce, en particulier, sur le marché du travail. On sait par exemple que la protection de l’emploi est défavorable aux créations de postes. On sait que la formation professionnelle est efficace lorsqu’elle s’adresse aux personnes éloignées de l’emploi. On sait aussi qu’augmenter un salaire minimun peu élevé crée des emplois, alors qu’accroître un smic trop haut en détruit. Toutefois, la science économique n’est pas une science précise. Qui peut dire à l’avance dans quelle proportion une hausse du salaire minimum va impacter l’emploi ? »

Jean-Hervé Lorenzi : « Trivial et naïf »

« Ce livre m’inspire deux mots : trivial et naïf. Trivial, car Pierre Cahuc et André Zylberberg ont raison de vouloir évaluer les politiques publiques de manière rigoureuse. Mais ça se termine souvent par des évidences. Par exemple, ils expliquent que les baisses de charges sociales sur les bas salaires créent plus d’emploi. Cela fait référence au CICE. Évidemment ! C’est « scientifiquement prouvé ». Là n’est pas la question. Ils devraient plutôt se demander si la création d’emplois peu qualifiés est bénéfique à l’économie. Ou alors tenter d’expliquer s’il vaut mieux baisser les charges sur les salaires plus élevés afin de monter en gamme la production industrielle française et relancer nos exportations.

Je trouve aussi que les deux auteurs font preuves de naïveté. En effet, ils pensent que l’économie politique se limite à quelques évaluations… Or son objectif est de comprendre le fonctionnement de l’économie mondiale. Et cela est bien plus compliqué. D’où vient le ralentissement de l’économie mondiale ? Y a-t-il risque de stagnation ? Cela suppose d’être capable de construire une représentation de ce système si complexe et si daté. Je leur suggère de relire leurs classiques, Adam Smith, John Maynard Keynes et d’y ajouter Robert Schiller et Hyman Linsky. Définitivement je préfère messieurs Cahuc et Zylberberg créatifs plutôt que parangons de vertu scientifique. »

Philippe Aghion : « Les études empiriques ne sont pas forcément transposables »

« Le problème n’est pas tant que la science économique soit exacte ou pas, c’est qu’elle nous permette de mieux comprendre les phénomènes économiques. Pour cela, les chercheurs élaborent des modèles qui cherchent à décrire des effets ou phénomènes, ou des interactions économiques, et à en comprendre la logique interne. Ces modèles génèrent des prédictions que les chercheurs testent par la suite en confrontant le modèle aux données du terrain. Et alors s’engage un va-et-vient entre modélisation et analyse empirique.

Je ne crois pas non plus qu’il faille ignorer les études scientifiques au principe qu’elles ne sont pas publiées dans les meilleures revues, comme semblent le sous-entendre Pierre Cahuc et André Zylberberg. Nouriel Roubini avait prévu la crise économique. A-t-il publié sa thèse dans une “top revue” à l’époque ? Non. Par ailleurs, les meilleures revues scientifiques tendent à publier des études empiriques très bien identifiées, mais pas forcément transposables. En particulier, ce sont rarement des études sur les effets de politiques ou reformes systémiques. Faut-il alors renoncer à commenter sur les effets de telles réformes? »

Pierre-Noël Giraud : « En économie, l’expérience n’est jamais reproductible»

« L’économie n’est pas une science expérimentale, purement inductive et traitant des “faits” bruts qui ne sont que des statistiques, au sens de la médecine quand elle teste des médicaments. En effet, l’expérience en économie n’est jamais reproductible (sauf à la rigueur au micro niveau des expériences de moustiquaires à la Esther Duflo), elle ne peut jamais être « suffisamment » séparée de son environnement sociétal.

Ensuite, les données sont construites sur des théories et ne “voient” pas ce qui est en dehors. Enfin, en économétrie, corrélation n’est pas causalité… Cela exige qu’on laisse la place à des démarches plus déductives : idées nouvelles, modèles, construction des données, validation éventuelle. Les invectives épistémologiquement incultes de Pierre Cahuc et André Zylberberg, dans leur essai, visent à les étouffer. Pourquoi ? Ne dit-on pas qu’en tout ce qui est vivant, la diversité est une bonne chose ? »

Robin Rivaton : « Les corrélations masquent les comportements humains »

« Je suis plutôt d’accord avec André Zylberberg et Pierre Cahuc : aujourd’hui un grand nombre de travaux montrent qu’il existe des vérités générales en économie, notamment grâce aux nouveaux outils mathématiques que possèdent les chercheurs. Je me méfie toutefois de la volonté d’établir trop souvent des corrélations. Elles masquent les raisons des comportements humains (culturelles, sociétales, historiques…) derrière des abstractions économiques.

Je pense que les chercheurs ne doivent pas chercher à imposer leur vision du monde, mais seulement rendre compte d’une réalité. Cette réalité doit être mise au service de responsables élus qui font des choix faisant vivre une société avec ses comportements irrationnels. Ainsi, ce n’est pas parce ce que la consommation d’alcool est nocive pour la santé et coûteuse pour les comptes de la Sécurité sociale que l’alcool est surtaxé au nom des externalités négatives. Un dirigeant politique peut estimer que cette consommation est une habitude culturelle qui doit être préservée. »

Eric Heyer : « Les Hommes n’ont jamais les mêmes comportements »

« Comme l’expliquait Keynes, nous sommes animés par un “esprit animal”. Nos décisions se font souvent au “feeling”. Si l’économie était une science exacte, il faudrait alors considérer que les agents vont toujours réagir de la même manière, rationnelle, indépendamment du contexte et de la période étudiée. Or les Hommes n’ont jamais les mêmes comportements. Ils sont influencés par leurs croyances, leur confiance et leurs pressentiments.

Par ailleurs, une hypothèse scientifique doit être testée de très nombreuses fois et par un grand nombre d’équipes de chercheurs pour être prouvée. En chimie, c’est plus facile. On mélange deux produits et la réaction sera toujours la même, à condition que l’expérience se déroule dans le même environnement. Mais en économie, les expériences menées à petite échelle, en ne prenant pas en compte l’ensemble des interactions macroéconomiques, sont difficilement généralisables à l’ensemble de l’économie et donc ne rendent compte que d’une partie du problème. Les résultats sont donc toujours très partiels et incertains, dépendant des hypothèses et des variables retenues. Challenger en permanence la connaissance économique, c’est tout sauf être négationniste. »

Propos recueillis par Kévin Badeau
Les Echos

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