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Friedrich Georg Jünger : Le frère méconnu

Adulé du public français, Ernst Jünger semble avoir ravi la vedette à son frère, Friedrich Georg. La notoriété de ce dernier, essayiste et poète de talent, n’a en effet jamais passé le Rhin, malgré une abondante production (plus de 30 livres dont aucun n’est traduit en français) (1).

Né le 1er septembre 1898 à Hanovre, FGJ adhère durant son adolescence au Wandervogel (2). Mouvement de jeunesse communautaire et non-conformiste, le Wandervogel a pour ambition de donner aux jeunes Allemands une éthique “naturaliste” (communion avec la terre dans de grandes randonnées) et communautaire, en rupture absolue avec l’individualisme et le matérialisme ambiants.

En 1914, FGJ s’engage à la suite de son frère Ernst, aussi stoïquement que lui, sur le front de Flandre. Il en sort grièvement blessé au poumon et à l’épaule. Après une convalescence qui dure quelques mois, il réintègre l’armée comme lieutenant dans la Reichswehr. Il étudie ensuite le droit à l’université de Leipzig.

Entre 1926 et 1932, alors qu’il travaille dans un cabinet d’avocats, FG se lie aux milieux nationaux-révolutionnaires et notamment à la tendance nationale-bolchevique incarnée par Ernst Niekisch (3), dont la revue Widerstand, à laquelle collabore également son frère, sera interdite par le régime nazi en décembre 1934. Prônant un « socialisme prussien », c’est-à-dire à la fois aristocratique et populaire, organique et « démarxisé », héroïque et soldatique, les frères Jünger se prononcent pour une alliance de l’Allemagne avec la Russie contre l’ennemi prioritaire : le libéralisme occidental.

FG publie alors, dans la collection « Der Aufmarsch » que dirige son frère Ernst, Le nationalisme en ordre de bataille. Cet ouvrage néo-nationaliste se caractérise par un vitalisme faustien extrême : étatisme totalisant, volontarisme impérialiste et surhumanisme technophile s’y côtoient allègrement. On mesure bien, en lisant ce texte, l’évolution ultérieure de FGJ. Celui-ci ne publie aucun texte durant l’année 1933.

Mais dès 1934, dans un article intitulé « Réalité et vérité », rédigé dans le même esprit que Les falaises de marbre, il dénonce les mensonges, phobies et phantasmes de la propagande hitlérienne. Sous l’apparence de propos généraux se profile une critique radicale du totalitarisme national-socialiste. En 1937, FGJ récidive dans Der Taurus. Il y stigmatise le caractère inorganique et massificateur du parti au pouvoir, visant à l’uniformisation du peuple allemand. À propos des masses qui suivent la dynamique hitlérienne, il affirme : « Ils sont sans yeux, pâles, ennemis de la douce lumière. Ce peuple est avide de ronger les racines… ».

Abandonnant toute forme d’engagement politique, FGJ, qui s’est par ailleurs consacré à l’étude de la civilisation hellénique, se concentre sur l’analyse critique de la modernité, singulièrement de sa dimension technicienne. Il commence ainsi à rédiger, à partir de 1939, son essai sur La perfection de la technique (4).

Si FG pensait auparavant que la technique était neutre, qu’il suffisait de l’instrumentaliser positivement pour régénérer des valeurs héroïques, qu’il était en quelque sorte possible de dépasser la modernité avec les armes du monde moderne, l’expérience terrible de la Seconde Guerre mondiale acheva de confirmer à ses yeux la prophétie qu’avait déjà dressée Thierry Maulnier : « Le jour n’est pas loin où l’homme deviendra prisonnier de ses propres triomphes techniques ». À l’instar de son ami Martin Heidegger, mais sur un mode plus « poétique », FGJ dénonça l’« angoisse » et l’« aliénation » procédant de la technicisation du monde : loin de libérer l’homme, la technique l’enferme dans son statut laborieux, lui dicte son emploi du temps et l’enchaîne dans une course sans fin vers la satisfaction de besoins sans cesse renouvelés.

Le « point de perfection » de la technique correspond au stade de l’adéquation parfaite entre les impératifs de la machine et l’état du monde, c’est-à-dire à la rationalisation et à la mécanicisation de toutes choses. Alors, un monde entièrement transparent à lui-même pourra fonctionner sans heurt — sans histoire non plus. La technique n’est plus un moyen au service de l’homme mais s’institue comme sa propre fin : elle « tend non seulement vers l’informatique, mais aussi vers un être humain programmé ». Mais, passé son point de perfection, la technique se contentera de complexifier sa propre structure interne, et deviendra alors de plus en plus improductive : un « retournement » sera à cet instant envisageable.

Dans la seconde partie de sa vie, FGJ n’a de cesse d’approfondir ces réflexions, en les étendant notamment à la philosophie des sciences, et d’enrichir ainsi la première édition de La perfection de la technique. Il devient également un des piliers de la revue néo-conservatrice Scheidewege, et publie une autobiographie en 2 volumes : Grüne Zweige (1951) et Spiegel des Jahre (1958). Il s’éteint à l’âge de 78 ans, le 20 juillet 1977, à Überlingen, sur le lac de Constance.

Éléments n°83, 1995.

Notes :

  1. Sur FGJ et la Révolution conservatrice allemande, lire l’ouvrage de référence d’Armin Mohler, La Révolution conservatrice en Allemagne, 1918-1932, Pardès, 1993, not. pp. 421-422.
  2. Cf. Karl Höffkes, Wandervogel : La jeunesse contre l’esprit bourgeois, Pardès, 1987.
  3. Cf. Ernst Niekisch,« Hitler, une fatalité allemande » et autres écrits nationaux-bolcheviks, Pardès, 1994. Cf. également la thèse de Louis Dupeux, National-bolchevisme : Stratégie communiste et dynamique conservatrice, 2 vol., Honoré Champion, 1976.
  4. Die Perfektion der Teknik, Klostermann, 1946 (1ère éd.). La 7ème édition, considérablement augmentée, parut en 1953.

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