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Les faux-semblants de la réussite économique américaine

A première vue, on a du mal à comprendre la colère qui pousse tant d’Américains à se tourner vers un personnage comme Donald Trump pour présider leur pays. Avec un produit intérieur brut (PIB) qui s’est accru de 13 % depuis 2008 (contre 2 % seulement pour la zone euro) et un taux de chômage redescendu sous la barre des 5 % (alors qu’il tourne toujours autour de 10 % en Europe), on pourrait penser que la situation américaine ne justifie pas une telle poussée populiste. Pourtant, il faut y regarder de plus près.

Tout d’abord, il ne faut pas oublier que la population américaine s’accroît plus vite que celle du Vieux Continent. Pendant que la zone euro gagnait 7 millions d’habitants (+ 2,1 %) entre 2008 et 2016, la population des Etats-Unis augmentait, elle, de 20 millions de personnes (+ 6,5 %). Rapportée à chaque habitant, la hausse du PIB américain n’est donc plus que de 5,8 % en neuf ans. C’est évidemment mieux que dans la zone euro, où ce PIB par habitant n’a pas encore retrouvé son niveau de 2008, mais cette progression n’en reste pas moins très faible : 0,6 % par an en moyenne, contre + 1,9 % par an sur 1990-2008, trois fois plus.

Mais aussi et surtout, cette faible progression a été très mal répartie. L’Economic Policy Institute a calculé que le 1 % les plus riches des Américains a capté à lui seul 85 % de la hausse des revenus intervenue entre 2009 et 20131. Le revenu médian (celui qui partage la population en deux, une moitié gagnant plus, l’autre moins) d’un ménage américain était de 57 423 dollars2 en 2007, selon le Census Bureau américain. En 2015, il n’était plus que de 56 516 dollars, bien qu’il ait significativement remonté par rapport à 2014.

Peur du déclassement

Ces difficultés persistantes se sont traduites par une hausse quasi continue de la pauvreté3 : selon le Census Bureau, le pourcentage de pauvres est passé de 13,5 % en 2009 à 15,5 % en 2014. Il a certes commencé à décroître en 2015, mais reste nettement supérieur à ce qu’il était en 2009. Les Etats-Unis disposent depuis 1939 d’un programme fédéral de Food Stamps, des aides versées aux pauvres qui ne peuvent être utilisées que pour acheter de la nourriture. En 2007, 26,3 millions d’Américains touchaient de tels subsides. En 2013, ce chiffre avait quasiment doublé. Il a baissé depuis, mais encore 43,4 millions de personnes sont concernées à mi-2016, soit quasiment un Américain sur sept ! Pas surprenant, dans ces conditions, que la peur du déclassement étreigne autant d’entre eux.

Un plein-emploi en trompe l’œil

Les Etats-Unis ne sont-ils pas malgré tout revenus quasiment au plein-emploi ? Depuis 2011, au point bas de la crise aux Etats-Unis, plus de 12 millions d’emplois supplémentaires ont en effet été créés, contre 2 millions seulement dans la zone euro. Et par rapport à 2007, les Américains disposent aujourd’hui de 6 millions d’emplois supplémentaires, alors qu’il en manque toujours 500 000 dans la zone euro. Mais il faut tenir compte là aussi de la dynamique démographique. Depuis le minimum de 2011, le taux d’emploi (c’est-à-dire le rapport entre les personnes ayant un emploi et la population en âge de travailler) des Américains de 15 à 64 ans est certes remonté, mais à 68,7 % en 2015, il reste nettement inférieur aux 71,8 % atteints en 2007. A titre de comparaison, le taux d’emploi n’a reculé en France « que » de 0,5 point de pourcentage durant la même période, six fois moins qu’aux Etats-Unis. Pour le cœur de la population (les 25-54 ans), le taux d’emploi des Français (79,8 %) est même aujourd’hui supérieur de 2 points à celui des Américains (77,8 %). Notamment parce que le taux d’emploi des femmes est plus faible de 4,6 points outre-Atlantique. Il n’y a donc vraiment pas de miracle américain de l’emploi.

Si les Etats-Unis ont, malgré cela, un taux de chômage si faible, cela s’explique surtout par la chute parallèle de près de 3 points du taux d’activité (c’est-à-dire le rapport entre la population qui a ou cherche un emploi et la population en âge de travailler). Alors qu’à l’inverse, en France, la hausse du chômage doit beaucoup à l’augmentation de 1,5 point de ce même taux d’activité, liée notamment aux réformes des retraites. Du coup, le taux français est désormais quasiment équivalent au taux américain, ce qui n’était pas le cas avant la crise. Autrement dit, c’est surtout le découragement d’une part croissante des Américains qui explique le faible chômage actuel outre-Atlantique.

Endettement public en hausse

Ce résultat très médiocre en matière de marché du travail a été atteint au prix d’une politique budgétaire plus laxiste qu’en Europe. Ce qui se traduit par un endettement public qui atteint désormais 107 % du PIB, 15 points de plus que dans la zone euro.

La politique monétaire très expansive de la Fed a certes contribué à limiter les dégâts du surendettement des Américains : les taux de défauts sur les crédits aux ménages sont revenus au niveau d’avant-crise. Mais la production industrielle américaine n’a jamais fait que retrouver son niveau d’avant-2008 (ce qui n’est certes pas le cas en France et en Europe).

Tandis que les comptes extérieurs du pays restent profondément dans le rouge : les Américains consomment toujours plus qu’ils ne produisent, même si c’est dans une moindre proportion qu’avant 2008. Dans ces conditions, il n’est pas sûr que cette reprise faiblarde résiste au resserrement annoncé de la politique monétaire.

Les Américains sont donc loin d’être tirés d’affaire eux aussi. Et ils ont de bonnes raisons d’être mécontents de leur situation et de redouter le déclassement.

  • 1. “Income Inequality in the US by State, Metroplitan Area and County”, Economic Policy Institute, juin 2016.
  • 2. En dollars constants de 2015 pour corriger l’effet de l’inflation.
  • 3. Les taux de pauvreté ne sont pas calculés de la même façon aux Etats-Unis et en Europe. En Europe, on fixe un seuil en proportion du revenu médian des Européens. Aux Etats-Unis, on fixe un niveau absolu correspondant au coût d’un certain nombre de services de base, coût corrigé chaque année pour tenir compte de l’inflation.

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