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Tocqueville et les déserts américains : une évocation romantique

Tocqueville dans les déserts américains

 

Splendeur méconnue, Quinze jours dans le désert. Le texte est bref, disponible sur archive.org, profitez-en. Je l’ai redécouvert par une lectrice qui m’en a envoyé un extrait.

Notre auteur décrit sa confrontation avec les déserts américains, dans la région de Détroit qui n’est pas la plus belle de ce paradis encore presque intact. Il voyage avec Beaumont et oppose le paradis présent au futur développé. On l’écoute qui révèle ici sa prodigieuse sensibilité et son fatalisme inquiet. On pensera une autre fois à l’école de peinture de Hudson, à Thomas Cole, à l’allemand Bierstadt qui devait s’illustrer un peu plus tard, plus à l’ouest.

Sur Détroit :

« Nous arrivâmes à Detroit à trois heures. Detroit est une petite ville de 2 à 3.000 âmes, que les jésuites ont fondée au milieu des bois en 1710, et qui contient encore un très grand nombre de familles françaises. »

 

Plus durement on note :

« Des traces de destruction annoncent plus clairement encore la présence de l’homme. »

 

Elle est importante cette notion de destruction. On va y assister en direct ou presque, et elle va développer cette sensibilité mondiale à la nature américaine longtemps avant les westerns (voyez mon livre) :

« C’est cette idée de destruction, cette arrière-pensée d’un changement prochain et inévitable, qui donne, suivant nous, aux solitudes de l’Amérique un caractère si original et une si touchante beauté… L’idée de cette grandeur naturelle et sauvage qui va finir se mêle aux superbes images que la marche de la civilisation fait naitre. »

C’est presque du Frithjof Schuon.

L’américain est bien sûr tout content :

« L’Américain ne voit dans tout cela rien qui l’étonne. Cette incroyable destruction, cet accroissement plus surprenant encore, lui paraissent la marche habituelle des événements de ce monde. »

C’est que « l’homme s’accoutume à tout, à la mort sur les champs de bataille, à la mort dans les hôpitaux, à tuer et à souffrir. II se fait à tous les spectacles.

Un peuple antique, le premier et le légitime maitre du continent américain, fond chaque jour comme la neige aux rayons du soleil, et disparait à vue d’œil de la surface de la terre… »

La disparition des indiens est programmée :

« Les habitants des Etats- Unis ne chassent pas les Indiens à cor et à cris ainsi que faisaient les Espagnols du Mexique. Mais c’est le même instinct impitoyable qui anime ici comme partout ailleurs la race européenne. »

Les indiens de Chateaubriand sont d’ailleurs déjà affaiblis, pollués par le Monde moderne (voyez notre texte sur Goethe) :

« Ces êtres faibles et dépravés appartenaient cependant à I’une des tribus les plus renommées de I’ancien monde américain. Nous avions devant nous, et c’est pitié de le dire, les derniers restes de cette célèbre confédération des Iroquois dont la mâle sagesse n’était pas moins connue que le courage, et qui tinrent longtemps la balance entre les deux plus grandes nations de I’Europe. »

A l’inverse, sans avoir vu Jeremiah Johnson, Tocqueville décrit ces blancs aventureux qui ont rompu avec leur monde. Et cela donne :

« Ce sont des Européens qui, en dépit des habitudes de leur jeunesse, ont fini par trouver dans la liberté du désert un charme inexprimable. Tenant aux solitudes de l’Amérique par leur goût et leurs passions, à l’Europe par leur religion, leurs principes et leurs idées, ils mêlent l’amour de la vie sauvage à l’orgueil de la civilisation et préfèrent à leurs compatriotes les Indiens dans lesquels cependant ils ne reconnaissent pas des égaux. »

Et Tocqueville évoque ces Français marginaux (revoyez la Captive aux yeux clairs d’Howard Hawks dans cette perspective) qui, héritiers des moines médiévaux, fuient aussi leur monde :

« Tous ces blancs de France, disaient les Indiens du Canada, sont aussi bons chasseurs que nous. Comme nous, ils méprisent les commodités de la vie et bravent les terreurs de la mort ; Dieu les avait créés pour habiter la cabane du sauvage et vivre dans le désert. »

Et venons-en à l’essence de Tocqueville, au désert américain et à la plus belle page de notre littérature de voyage…

« Le soir étant venu, nous remontâmes dans le canot, et, nous fiant à l’expérience  que nous avions acquise le matin, nous partîmes seuls pour remonter un bras de la Saginaw, que nous n’avions fait qu’entrevoir.

Le ciel était sans nuage, l’atmosphère pure et immobile.

Le fleuve conduisait ses eaux à travers une immense forêt, mais si lentement qu’il eut été presque impossible de dire de quel côté allait le courant.

Nous avons toujours pensé que, pour se faire une idée juste des forêts du Nouveau Monde, il fallait suivre quelques-unes des rivières qui coulent sous leur ombrage.

Les fleuves sont comme de grandes voies par lesquelles la Providence a pris soin, dès le commencement du monde, de percer le désert pour le rendre accessible à l’homme…

Le désert était là tel qu’il s’offrit il y a six mille ans aux regards de nos premiers pères : Une solitude fleurie, délicieuse, embaumée, magnifique demeure, palais vivant, bâti pour l’homme, mais où le maître n’avait pas encore pénétré. Le canot glissait sans effort et sans bruit. II régnait autour de nous une sérénité, une quiétude universelles. Nous-mêmes nous ne tardons pas à nous sentir comme amollis à la vue d’un pareil spectacle. Nos paroles commencent à devenir de plus en plus rares. Bientôt nous n’exprimons nos pensées qu’à voix basse, nous nous taisons enfin ; et relevant simultanément les avirons, nous tombons I’un et I’autre  dans une tranquille rêverie pleine d’inexprimables charmes. »

 

Puis notre poète médite, à la manière du rhéteur (dixit Goethe) Chateaubriand :

« D’où vient que les langues humaines, qui trouvent des mots pour toutes les douleurs, rencontrent un invincible obstacle à faire comprendre les plus douces et les plus naturelles émotions du cœur ? »

 

C’est l’aventure intérieure de l’être, celle que le monde moderne avec son cortège de distractions motorisées nous interdit de retrouver (pensons à Thoreau) :

« Qui peindra jamais avec fidélité ces moments si rares dans la vie, où le bien-être physique vous prépare à la  tranquillité morale, et où il s’établit devant vos yeux comme un équilibre parfait dans I’univers ; alors que I’âme, à moitié endormie, se balance entre le présent et I’avenir, entre le réel et le possible ; quand, entouré d’une belle nature, respirant un air tranquille et tiède, en paix avec lui-même au milieu d’une paix universelle, I’homme prête I’oreille aux battements égaux de ses artères dont chaque pulsation marque le passage du temps qui, pour lui, semble ainsi s’écouler goutte à goutte dans l’éternité ? »

 

Après cette merveille, on laisse la parole à nos chefs indiens qui comme tous les chefs ont toujours raison :

« Ce n’est pas que l’aptitude naturelle manque à l’indigène du Nouveau Monde ; mais sa nature semble repousser obstinément nos idées et nos arts. Couché sur son manteau, au milieu de la fumée de sa hutte, l’indien regarde avec mépris la demeure commode de l’européen. II sourit amèrement en nous voyant tourmenter notre vie pour acquérir des richesses inutiles (1). »

 

Notes

  • L’américain est lui bien moins poétique : « Ce monde-ci nous appartient. Dieu, en refusant à ses premiers habitants la faculté de se civiliser, les a destinés par avance à une destruction inévitable. Les véritables propriétaires de ce continent sont ceux qui savent tirer parti de ses richesses. Satisfait de son raisonnement, I’Américain s’en va au temple ou il entend un ministre de I ‘Evangile lui répéter que les hommes sont frères, et que l’Être éternel, qui les a tous faits sur le même modèle, leur a donnés à tous le devoir de se secourir. »

 

Sources

Nicolas Bonnal – Les grands westerns américains, une approche traditionnelle et rebelle (Amazon.fr)

Alexis de Tocqueville, quinze jours au désert, pp. 54-55, archive.org.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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