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Georges Bernanos et les escroqueries du culte de la guerre de quatorze

PAR NICOLAS BONNAL

Georges Bernanos et les escroqueries du culte de la guerre de quatorze

Foin des envolées lyriques ou épiques à la Péguy : Bernanos remet la guerre démocratique et républicaine, cette volonté non de vivre mais de mourir ensemble, que j’avais approchée dans mon livre le Coq hérétique, à sa place. C’est dans la conclusion peu lue de Grande-peur des bien-pensants, son plus grand essai (et non pamphlet) sur le crépuscule de la civilisation en France, que la boucherie massifiée de quatorze couronne :

« Car la guerre des démocraties, la guerre des peuples, la guerre universelle a voulu son langage, universel lui aussi, œcuménique : pour le constituer, elle a pillé le spirituel comme le reste, fait débiter par tronçons à la vitesse maxima des rotatives une sorte de métaphysique à la fois puérile et roublarde, dont les mots les plus vénérables, Droit, Justice, Patrie, Humanité, Progrès, sortaient marqués d’un signe et d’un matricule, comme des bestiaux — au point que nous les vîmes servir depuis, avec une égale docilité, les convoitises américaines et le pacifisme hypocrite des banques. Car la même idéologie, qui divinisait la guerre, la déshonore aujourd’hui. »

Cela est très juste : la propagande industrielle à la Bernays (voyez mes textes) divinise la guerre puis la diabolise et remet au goût dans les années vingt les banques, l’internationalisme et le pacifisme.

Bernanos en oublie même le respect dû aux armées ! C’est que ces armées servent moins la patrie que la république – ou la démocratie moderne (il y revient dans la France contre les robots, son plus étincelant pamphlet, publié après la guerre) !

« Sachons du moins le reconnaître : au plus fort du péril, tandis qu’elle jetait devant elle, en désespérée, sous le feu d’une artillerie colossale et de milliers de mitrailleuses, cette sublime et grotesque armée culottée de rouge par ses soins, avec ses cuirs vernis, ses aciers, ses gamelles étincelantes, la Révolution, une fois de plus, a su rester selon le mot du vieux jacobin sans peur, un bloc. »

Pas folle, la république :
« Exigeant tout, elle ne céda sur rien, n’accorda rien. Soucieuse de ne refuser à personne le droit de mourir pour la France, elle habillait volontiers en militaires et gratifiait promptement d’une feuille de route n’importe quelle espèce d’électeurs, mais l’objet de ses préférences secrètes, les citoyens selon son cœur, c’étaient toujours les gars auxquels on ne la fait pas, les affranchis, ou mieux encore les indicateurs et les moutons du prolétariat, un Thomas, un Jouhaux. »

La cible de Bernanos c’est surtout le catholicisme et le nationalisme de la Fin des Temps. Il observe que la mystique de la guerre humanitaire gagne partout :

« Il serait trop imprudent de vouloir soutenir, en effet, que l’idée de Patrie est sortie de la guerre. Bien loin d’être entamée à gauche, la mystique internationaliste a gagné sur la droite : le parti clérical lui-même ne dédaigne pas de l’utiliser. »

Bernanos rappelle que l’Etat moderne français hait les saints et les héros. Il explique pourquoi :
« L’État moderne, simple agent de transmission entre la finance et l’industrie, n’en a pas moins des raisons de flairer dans l’année une autre Église, presque aussi dangereuse, presque aussi incompréhensible. Ne gardent-elles pas toutes les deux, bien qu’inégalement, le secret de former des hommes qui, le jour venu, feront tout plier devant eux, par la seule puissance de l’Esprit ? Car le héros ne le cède qu’au saint. Aussi l’Etat, qui classe prudemment le saint parmi les aliénés, contraint d’utiliser, en temps de guerre, le héros, tâche de ne s’en servir qu’à coup sûr, avec le minimum de risques. Il sait très bien que la seule idée du sacrifice, introduite telle quelle dans sa laborieuse morale de solidarité, y éclaterait comme une bombe. »

Mais maîtresse du conditionnement mental, la démocratie fabrique du héros industriellement :
« C’est pourquoi nous avons vu, de 1914 à 1918, la Démocratie constamment attentive à consommer cette viande héroïque sans courir la chance d’une intoxication, c’est-à-dire sans laisser prescrire un seul point de sa doctrine, un seul article du credo révolutionnaire, violemment hostile à ce qu’il appelle, bien improprement d’ailleurs, l’honneur bourgeois. »

Bernanos qui a fait quatre ans de guerre évoque le poilu en des termes peu lyriques :
« Elle a créé, sous le nom de Poilu, un type de héros, on peut dire grotesque, sinon abject, tiré par ses presses, dès le mois d’août 1914, à un nombre si énorme d’exemplaires que le stock ne s’en épuisera plus. Le soldat citoyen, jobard et raisonneur, l’insurgé patriote, sorti tout vif d’un chapitre des Misérables, terreur de Guillaume, des hobereaux, du militarisme prussien, champion du Progrès, tel à peu près que Barbusse l’a décrit dans son colossal pensum, avec – en outre, et sans doute à l’intention des dames – le ricanement du voyou sentimental, l’optimisme imperturbable du bon électeur qui sait que le ministre a l’œil, et qui croit dur comme fer aux chiffres fournis par les statistiques… »

Puis il évoque les répugnantes « lettres de soldat » et le bourrage de crâne. On va voir que la presse en France a toujours été à la hauteur :

« Pour fixer à l’usage des gâteux, des infirmes, des femmes et des enfants de l’arrière, public fragile contre lequel tout est permis, les traits de ce jocrisse incendiaire, la presse officieuse multiplie les témoignages, les interviews, les « lettres de soldat » dont le style trahit l’origine, avec la correction élégante d’un rapport de gendarmerie. Le Poilu n’a peur de rien ; son seul aspect frappe de stupeur les Barbares, les Huns, les Boches. Bien qu’il fasse de ces malheureux des hécatombes, au point que le peuple allemand finit par nourrir de cadavres ses cochons, il laisse aux alliés orientaux la responsabilité de certains exploits légendaires, fait la guerre en ouvrier consciencieux, syndiqué, capable de parler d’homme à homme aux ingénieurs et aux contremaîtres, et qui exige de la direction le respect des lois de l’hygiène\ une nourriture saine, un exercice modéré. L’avènement de la Cité future sera le prix de ses sueurs.
L’Écho de Paris n’annonce-t-il pas déjà le 28 décembre 1915 « qu’il n’y a plus de pauvres en Angleterre » ? Bientôt « les riches seront tous généreux, les misères toutes secourues ». « La porte du Paradis sur la terre s’appellera Verdun… »

Commentaire du maître résolu :
« Notez que ces phrases d’almanach, toutes suantes du plus gras mensonge, furent léchées cinquante mois, pieusement, puis repassées de bouche en bouche, non par de pauvres diables crédules, mais par des lecteurs du Journal, de L’Écho de Paris, de La Croix, officiers en retraite, fonctionnaires, professeurs… »

De cette industrie de la guerre et de la propagande sort une victime :
« Je prétends que de telles images ont sali à jamais, dans ces imaginations précoces, avec la figure du héros, la notion même de l’honneur, tranquillement rangés l’un et l’autre dans la catégorie des bobards et des bourrages, avec les histoires d’espions, Washington, La Fayette, la glorieuse Amérique, Kerenski, Wilson… Pour en convaincre les plus sceptiques, il suffit de voir dans quel brusque décri est tombé, sitôt l’Armistice, le personnage du guerrier, la littérature de guerre… »

Du jour au lendemain on reprogramme en effet le citoyen-héros-poilu pour en faire un pacifiste-internationaliste !
Bernanos rappelle que l’œcuménisme des religions du livre est déjà à l’ordre du jour :
« Et, comme à la veille des trouées fameuses, les bureaux affectés au service du moral de l’arrière prenaient régulièrement prétexte de quelque anniversaire patriotique pour aligner sur la même estrade, ainsi que le symbole vivant de la nation mobilisée, l’évêque, le pasteur et le rabbin, la propagande locarnienne, sans avoir fait seulement les frais d’un changement de décor, dispose aujourd’hui de la même officieuse trinité. »
Il ajoute sur ce virage à 180 degrés de la propagande (pensez à la Lybie, à la Syrie, à ce qui vous attend avec la Russie…) :
« Qui inspirait, dictait, ou payait ces cris infâmes ? Le même régime, les mêmes hommes que le moindre signe de défiance envers l’Allemagne jette aujourd’hui dans des transports. Du moins eurent-ils alors le mérite et l’adresse de s’assurer contre les rancunes futures de l’électeur en prolongeant cinq années l’équivoque de la guerre à la guerre, bourde immense restée comique, à laquelle il n’a manqué sans doute, pour atteindre au pathétique eschylien, que la voix déchirante du grand Jaurès — la fameuse, l’impayable guerre des Démocraties, pacifique et humanitaire. »

Bernanos reconnait la supériorité de la méthode démocratique qui repose sur l’avilissement de l’homme :
« Décidément incapable de retrouver sans se perdre le secret d’une unité morale qu’elle avait elle-même détruit de ses propres mains, on la vit se résigner bravement à maintenir au jour le jour, entre les Français, une espèce d’entente provisoire, par la méthode qui lui est propre, dont un siècle d’expérience électorale lui a prouvé la terrible efficacité : l’avilissement systématique de l’ennemi, l’injure répétée, quotidienne, réduite à quelques traits essentiels, aussi sommaire qu’une formule de publicité. »

Et après la guerre on liquide les idiots utiles du maurrassisme (union sacrée ! union sacrée !) :
« …le dernier coup de canon tiré, la République narquoise, reniant publiquement ces braillards, put de nouveau désigner la Presse chauvine à la haine du prolétariat. »

Un petit coup encore de pique contre les nationalistes et croyants conviés à la bouchère kermesse :
« Dieu, Vérité, Justice, Sainteté, Martyre — que sais-je encore ! — ils remirent tout entre les mains des plus bas opportunistes d’État, sans même exiger de reçu. En sorte qu’ils retrouvent aujourd’hui les objets dispersés de ce matériel du culte, non plus sur l’autel de la Patrie, mais à Genève, à Locarno, à Thoiry, n’importe où. Ils recommenceront demain. »

Tout cela évoque le truquage moderne de la notion de patrie et me rappelle cette note d’un éditeur ami, spécialiste des belles œuvres d’Augustin Cochin :
« Sans le savoir, Augustin Cochin, parle ici prophétiquement de lui-même. Lire à cet égard « Les Deux patries » de Jean de Viguerie, DMM éditeur. Ce dernier historien établit avec tristesse un constat implacable : les « nationalistes » – emmenés par Maurras – et les catholiques les plus ardents – dont Augustin Cochin lui-même – ont, en approuvant, voire en réclamant, la guerre de 1914-1918, servi la « patrie révolutionnaire », c’est-à-dire la Révolution universelle alors qu’ils pensaient défendre leur patrie au sens traditionnel du mot (terre de ses pères). Jean de Viguerie pense que cette patrie traditionnelle, dont la sauvegarde n’a jamais exigé des sacrifices humains de l’ampleur de ceux de la grande guerre, est morte. Pour lui, seule subsiste son enveloppe, qu’il ne reste plus aux politiciens qu’à effacer définitivement de notre mémoire… »

Il est clair hélas que les modernes n’ont pas tort en tout, et qu’on peut décidément/facilement déprogrammer et reprogrammer les citoyens…

Sources
Georges Bernanos – La Grande-peur des bien-pensants (archive.org)
Augustin Cochin – Les sociétés de pensée

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