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Tocqueville et la fin des indiens

Nicolas Bonnal

Tocqueville et la fin des indiens

Tocqueville remarque :
« Une des choses qui piquaient le plus notre curiosité en venant en Amérique, c’était de parcourir les extrêmes limites de la civilisation européenne ; et même, si le temps nous le permettait, de visiter quelques-unes de ces tribus indiennes qui ont mieux aime fuir dans les solitudes les plus sauvages que de se plier à ce que les blancs appellent les délices de la vie sociale. Mais il est plus difficile qu’on ne croit de rencontrer aujourd’hui le désert. »
S’ensuit une expression admirable que les grands voyageurs (ceux qui ne savent pas quand ils rentrent, disait Paul Bowles) ont connu partout :
« A partir de New-York, et à mesure que nous avancions vers le nord-ouest, le but de notre voyage semblait fuir devant nous. »
Tocqueville dénonce la froide indifférence du blanc :

« — Et que sont devenus les Indiens ? disais-je. —Les Indiens, reprenait notre hôte, ils ont été je ne sais pas trop ou, par-delà les grands lacs ; c’est une race qui s’éteint ; ils ne sont pas faits pour la civilisation, elle les tue.
L’homme s’accoutume à tout, à la mort sur les champs de bataille, à la mort dans les hôpitaux, à tuer et à souffrir. II se fait à tous les spectacles. Un peuple antique, le premier et le légitime maitre du continent américain, fond chaque jour comme la neige aux rayons du soleil, et disparait a vue d’œil de la surface de la terre.
Dans les mêmes lieux et a sa place, une autre race grandit avec une rapidité plus surprenante encore ; par elle les forêts tombent, les marais se dessèchent ; des lacs semblables à des mers, des fleuves immenses ; s’opposent en vain a sa marche triomphante. Les déserts deviennent des villages, les villages deviennent des villes. Témoin journalier de ces merveilles, I’Américain ne voit dans tout cela rien qui I’étonne. »

Belle conclusion traditionnelle :

« Cette incroyable destruction, cet accroissement plus surprenant encore, lui paraissent la marche habituelle des événements de ce monde. II s’y accoutume comme à I’ordre immuable de la nature. »

Chateaubriand a déjà dénoncé notre insensibilité moderne. Tocqueville :
« Au milieu de cette société si jalouse de moralité et de philanthropie, on rencontre une insensibilité complète, une sorte d’égoïsme froid et implacable, lorsqu’il s’agit des indigènes de I’Amérique. Les habitants des Etats-Unis ne chassent pas les Indiens à cor et à cris ainsi que faisaient les Espagnols du Mexique. Mais c’est le même instinct impitoyable qui anime ici comme partout ailleurs la race européenne. »
Aux siècles dits libéraux, cet instinct impitoyable s’appliqua aussi contre les pauvres en Europe, en Grande-Bretagne surtout, et les esclaves blancs (indentured servants), surtout irlandais, qui peuplent les colonies américaines. L’instinct impitoyable revient aujourd’hui avec la montée du nombre des sans-abris, de Paris à San Francisco. Mais les bobos et les oligarques préfèrent s’occuper de leur lointain que de leur prochain. Ah, ce goût du voyage !
Tocqueville :
« Combien de fois, dans le cours de nos voyages, n’avons-nous pas rencontre d’honnêtes citadins qui nous disaient le soir, tranquillement assis au coin de leur foyer : Chaque jour le nombre des Indiens va décroissant ! Ce n’est pas cependant que nous leur fassions souvent la guerre, mais I ‘eau-de-vie que nous leur vendons à bas prix en enlève tous les ans plus que ne pourraient faire nos armes. Ce monde-ci nous appartient, ajoutaient-ils ; Dieu, en refusant à ses premiers habitants la faculté de se civiliser, les a destinés par avance à une destruction inévitable. »

On en revient toujours au fric. Les indiens ne sont pas méprisés parce qu’ils sont rouges, mais parce qu’ils sont pauvres :
« Les véritables propriétaires de ce continent sont ceux qui savent tirer parti de ses richesses. »
Et Tocqueville remarque cette transformation du christianisme en pharisaïsme :
« Satisfait de son raisonnement, I ‘Américain s’en va au temple ou il entend un ministre de I ‘Evangile lui répéter que les hommes sont frères, et que I ‘Etre éternel, qui les a tous faits sur le même modèle, leur a donné tous le devoir de se secourir. »

Certes, ce pharisaïsme est tempéré par la bonne conscience qui fait détruire la Lybie, et fait rentrer plus de migrants ; car notre blanc n’est jamais à bout de bonnes idées et de bonnes intentions humanitaires !

Source :
Tocqueville, Quinze jours au désert, pp. 1-5, archive.org

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