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Augustin Cochin et le génie des comploteurs modernes

Par Nicolas Bonnal

 

Augustin Cochin et le génie des comploteurs modernes (car s’il y des comploteurs, il y a surtout des je-m’en-foutistes…)

Augustin Cochin avait exposé sa théorie de la confiscation dans nos modernes démocraties. Cochin, écrivain catholique et grand lecteur de deux chercheurs, Durkheim et le russe Ostrogorski, analyste des campagnes politiques états-uniennes, expliquait pourquoi ce sont toujours « eux » qui décident et pas « nous » ; on est en 1793, en pleine tourmente.

 « La société fondée, il est fatal qu’un cercle intérieur se forme qui la dirige à son insu. Où la liberté règne, c’est la machine qui gouverne. Ainsi se forme d’elle-même, au sein de la grande société, une autre plus petite, mais plus active et plus unie, qui n’aura pas de peine à diriger la grande à son insu. Elle se compose des plus ardents, des plus assidus, des mieux au fait de la cuisine des votes. »

 

Le terme de machine fascine aussi Ostrogorski qui en fait le titre d’un de ses chapitres. Au final triomphe le bosseur, celui qui a la meilleure organisation, la meilleure santé aussi.

Il n’y a pour Ostrogorski aucune conspiration, simplement il n’y a pas de démocratie en démocratie, puisque le parti est machinerie et conclaves secrets (ce passage marquera grandement Cochin) :

“A corrupt minority may dictate laws. Freedom of speech is as much annihilated as freedom of vote, and legislation by discussion under the eye of the public is replaced by secret conclaves.”

Enfin les partis sont naturellement vendus aux intérêts du capital.

“The contributions of private individuals, of wealthy zealots of the party, are large enough. They sink, however, into insignificance beside those of the corporate, financial or industrial corporations. These latter are the great pillars of the Machine and in fact its partners.”

Et dire qu’Ostrogorski devait remettre un rapport au tzar !

Mais revenons à Cochin, son disciple Cochin. Lui explique comment la cabale fonctionne, deux siècles après Molière.

 

« Chaque fois que la société s’assemble, ils se sont assemblés le matin, ont vu leurs amis, arrêté leur plan, donné leur mot d’ordre, excité les tièdes, pesé sur les timides. Comme leur entente date de loin, ils tiennent en main toutes les bonnes cartes. Ils ont maté le bureau, écarté les gêneurs, fixé la date et l’ordre du jour. »

 

Il y a donc ceux qui combinent et ceux qui roupillent, ceux qui conspirent et ceux qui se contentent rentrer à la maison ou de respirer, le grand public inconscient. Hippolyte Taine aussi se montrait très déçu par la passivité de la plèbe attablée aux cafés lors des massacres de septembre 1792.

Cochin encore sur cette mécanisation de l’homme par la politique, l’automation des hommes qui riment avec la pseudo-autonomie des temps démocratiques :

« Avec le régime nouveau les hommes disparaissent, et s’ouvre en morale même l’ère des forces inconscientes et de la mécanique humaine. Celui-ci (le régime) pousse son chemin de désastre en désastre, produisant une forêt de lois contre-nature dont le succès dans les sociétés et le vote à la Convention sont aussi fatals, que leur exécution dans le pays est absurde ou impossible. »

 

Mais Cochin distingue la méthode. Tout est dans la méthode. Et à propos de la Révolution :

« Il s’agit, non d’une doctrine définie, c’est-à-dire d’un ensemble de connaissances positives et d’exigences déterminées ; mais d’une méthode…

 

La révolution Française ne relève pas de la conspiration (les royalistes eux-mêmes ne vont cesser de devenir conspirateurs, et pour le pire, et pour le ridicule même). Elle relève de la mécanisation du social et de l’humain, de l’ingénierie sociale comme on dit aujourd’hui (voyez le livre Gouverner par le chaos). C’est beaucoup plus grave et beaucoup plus menaçant pour nous. Le révolutionnaire est et sera en fait le chef d’œuvre de Vaucanson.

Cochin donc :

 

« L’histoire de la Défense républicaine fait de la Révolution l’œuvre du peuple ; l’histoire de fait y voit un coup monté, intrigue de quelques ambitieux, thèse aussi fausse que la première. »

 

Et il explique donc que l’on confond le social et le psychologique (le premier va triompher car le monde devient réifié) :

 

 

« L’erreur provient toujours de la même source : on fait un problème psychologique de ce qui est un problème social : on rapporte à l’action personnelle ce qui est le fait d’une situation, de la force des choses.

Ce n’est point la psychologie du jacobin qui sera le dernier mot de l’énigme révolutionnaire ; ce sera la sociologie du phénomène démocratique. »

 

 

 

Et d’ajouter ces maîtres propos :

 

« Le secret de l’union, la loi du progrès sont dans le fait d’association, avant d’être dans la volonté des associés. Le corps, la société de pensée, prime, domine et explique l’âme, la conviction commune. C’est bien ici la société qui précède et crée l’idée collective ; on est uni pour et non par la vérité. Le « progrès des Lumières » est en son principe un phénomène social qui ne devient moral et intellectuel que par contrecoup.

De là son premier caractère : l’inconscience. »

 

La meilleure conspiration est la conspiration inconsciente, qui se limite à respirer un air pas frais et sans s’en faire. Nous sommes bien d’accord. Peu de films et livres grand public nous l’auront hélas dit.

Cette machine aveugle et cybernétique avant l’heure va vider le monde de sa substance, et ses conséquences seront affreuses. On est déjà face au système de nos contestataires américains.

 

« Désagréger la matière votante, isoler les individus, pour les rendre inorganiques, ce qui s’appelle liberté – indifférents et homogènes, ce qui s’appelle égalité – leur imposer néanmoins cette mutuelle adhérence qu’on nomme fraternité ; en un mot les réduire à un magma docile et périssable, tel est l’effet du machinisme. »

 

C’est tout le monde de la démocratie moderne. La transformation de la communauté résistance en troupeau docile ; voyez Bernanos qui rappelle combiens nos ancêtres étaient résistants dans le passé, combien nos contemporains sont soumis aujourd’hui. Le basculement eut lieu en France en 1870. Certains communards le relevèrent très bien.

 

Cochin avec Ostrogorski en dressent un tableau patibulaire de cette vie politique conspirative :

 

« Le pays du monde où la corruption politique est le plus éhontée est sans contredit l’Amérique.

C’est en Amérique que le type du politicien s’étale dans toute sa brutalité. Or, depuis l’origine, l’Amérique est livrée à des sociétés politiques issues des loges. M. Ostrogorski a fait du politicien un portrait saisissant : le boss, machiniste en chef, c’est un self-made man. Il a du ressort, de l’énergie, mais de la plus basse qualité ; il est parti de bas, n’a aucune éducation, une instruction primaire tout au plus ; pas même la plus vulgaire éloquence ; tel boss, souverain maître d’une grande cité, n’a pas trois cents mots dans son vocabulaire.

Pas de moralité : ils sont tous tarés. Encore moins d’idées, de doctrines : there are no politics in politics, voilà le principe des agents de la machine, et on a vu en Amérique les chefs des deux machines ennemies, républicaine et démocrate, s’entendre pour défendre l’intérêt commun, le régime de société, contre la masse du peuple exaspéré. Éloquence, manières, honneur, savoir, que feraient-ils de tout cela ? Jamais ils n’auront de mandat à remplir, de charges à exercer. Une seule science lui est nécessaire, celle que M. Ostrogorski appelle la « science des manipulations électorales », l’« art royal » de nos francs-maçons. »

 

Bibliographie

 

Bonnal – Littérature et conspiration (Dualpha)

Cochin – La libre pensée ; les sociétés de pensée

Maupassant – Bel ami, p. 275

Ostrogorski – Democracy and the party system (archive.org)

 

 

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