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La fin des armistices

Les guerres du XXe siècle pouvaient se clore par un armistice, et les institutions nationales et internationales fonctionnaient comme des machines à éviter les conflits. Ce n’est plus le cas désormais : nous sommes entrés dans l’ère des heurts.

La nette victoire de Donald Trump tétanise de larges fractions du monde. La France se souvient du 13 novembre dernier et des attentats qui l’ont traumatisée , la faisant basculer d’une époque à une autre. Les primaires, à droite comme à gauche, voient s’aiguiser les conflits. Et sur le front irakien, à Mossoul, la vraie guerre se durcit. Au premier regard, nous n’avons donc que faire du 11 novembre, mis à part qu’il nous vaut un long week-end. Ce jour férié semble appartenir à une autre planète. Il commémore l’armistice signé en 1918 entre généraux alliés et allemands dans la forêt de Compiègne. L’accord suspendait les hostilités. Il mettait ainsi fin, au moins dans les faits, à la Première guerre mondiale, en attendant les négociations du traité de Versailles. A présent, la notion même d’armistice ne nous parle plus. Si l’on cherche ce qu’elle contient, si l’on tente de comprendre pourquoi elle s’estompe, on commence à voir autrement notre notre actualité.

L’armistice n’est pas une capitulation, qui relève du seul commandement militaire. C’est une décision politique, qui relèvent des gouvernements. Suspendant les hostilités, l’armistice n’est cependant pas la paix : les troupes restent mobilisées. Mais on « suspend » les armes, elles restent « en état d’immobilité », c’est ce que dit le terme en latin. Il s’agit donc une trêve armée officielle, plus solide et durable qu’un cessez-le-feu. Elle arrête les combats, sans y mettre un terme définitif. Pas besoin d’être expert pour se rendre compte que l’idée d’armistice, élargie, étendue, exportée bien au-delà de son acception purement militaire, a traversé tout le siècle dernier de multiples manières.

Machines à armistices

En effet, si l’on y réfléchit un instant, on verra que les institutions internationales – de l’ONU au G20, du Conseil de Sécurité à l’OCDE, sans oublier la Communauté Européenne – ont fonctionné globalement comme des machines à armistices, en s’efforçant de suspendre les conflits, qu’ils soient militaires ou commerciaux. Les Etats-providence ont oeuvré dans le même esprit, en travaillant à immobiliser les conflits sociaux violents, la « guerre des classes », comme disait le vocabulaire communiste. La guerre froide, à sa manière, a contribué elle aussi à geler les actions militaires. La chute du mur de Berlin, en défaisant les blocs, en permettant la mondialisation, est allée plus loin encore. En fait, la plupart des politiques de ces dernières décennies ont été, le sachant ou non, des facteurs d’armistices.

Il en va de même dans le registre culturel et sa dimension éthique : les antiracismes, les discours de paix, de tolérance, de solidarité, de coexistence entrent en consonance avec le principe de la trêve arrêtant les affrontements. Bref, les principales facettes du XXe siècle peuvent effectivement se concevoir en termes d’armistice, quel que soit le registre envisagé, religieux, social, économique. Voilà ce qui se termine sans doute. Depuis la fracture du 11 septembre 2001, les temps ont changé. La guerre déclarée aux démocraties par le totalitarisme djihadiste est sans armistice possible. C’est une guerre à mort, sans autre terme possible que la disparition de l’un ou l’autre des ennemis. Il est possible que Daech, Al Qaïda et consorts soient exterminés, mais rien n’est sûr. En tout cas, sur ce front, le temps des armistices est clos. Ce n’est pas le seul.

Sur un autre registre, la présidence de Donald Trump, mais aussi le Brexit et la montée du Front National indiquent la fin de différentes formes d’armistice installées depuis des décennies entre communautés, groupes sociaux, adversaires économiques. « Chercher l’équilibre stable et le repos à pareille époque, c’est chercher l’impossible. On est forcément dans le provisoire et l’instable », écrivait Ernest Renan. C’était en 1890, mais nous pouvons en dire autant. Il ne s’agit pas de conclure que des guerres effroyables s’annoncent, ni que l’Apocalypse nous attend. La fin des armistices ouvre plutôt un long moment incertain, rugueux, conflictuel. Evidemment perturbé, sans être inéluctablement catastrophique. Le temps des heurts est déjà commencé.

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