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Léon Bloy et le recyclage touristique du paradis

Bientôt les vacances, c’est donc le moment d’enfoncer un peu le clou. Car les chrétiens du moyen âge ne partaient pas en vacances ; s’ils se mettaient en mouvement c’était pour marchander, s’initier par l’aventure chevaleresque ou, encore plus noblement, se croiser ou partir en pèlerinage. Ils ne faisaient pas de tourisme nos chrétiens.

Inventeurs du présent perpétuel, les romains avaient déjà dépoétisé la réalité, leur paganisme consumériste recyclant la nature en commodités ; c’est ainsi que les fontaines sacrées des Gaulois devinrent des spas. Juvénal ou Sénèque ont tonné contre ce pragmatisme proto-bourgeois.

On y reviendra !

Le monde moderne s’est adonné à la profanation de la réalité. La Création est devenue la Nature puis la Nature environnement. Le tourisme promis à une élite de voyageurs surtout britanniques (cf. le Grand Tour) s’industrialise au siècle et commence alors à tétaniser Théophile Gautier qui écrit dans son Voyage en Espagne:

C’est un spectacle douloureux pour le poète, l’artiste et le philosophe, de voir les formes et les couleurs disparaître du monde, les lignes se troubler, les teintes se confondre et l’uniformité la plus désespérante envahir l’univers sous je ne sais quel prétexte de progrès. Quand tout sera pareil, les voyages deviendront complètement inutiles, et c’est précisément alors, heureuse coïncidence, que les chemins de fer seront en pleine activité. À quoi bon aller voir bien loin, à raison de dix lieues à l’heure, des rues de la Paix éclairées au gaz et garnies de bourgeois confortables? Nous croyons que tels n’ont pas été les desseins de Dieu, qui a modelé chaque pays d’une façon différente, lui a donné des végétaux particuliers, et l’a peuplé de races spéciales dissemblables de conformation, de teint et de langage.

Gautier devine un monde marchand, pasteurisé et homogénéisé, celui où s’agglutinent des unités humaines qui s’ignorent autant, et même beaucoup plus, que des animaux en chaleur (c’est juste avant les abattoirs de 14). Unité humaine, une belle alliance de mot de Bloy, qui invente aussi le GN distributeur automatique.

Cinquante ans plus tard donc, Léon Bloy imagine le pire dans le monde petit-bourgeois de notre république à qui il tord le cou dans son Exégèse des lieux communs. Bloy imagine que de même que l’on détruit toutes les îles tropicales, on fera (« on », explique-t-il magiquement, c’est le chef du bourgeois) des recyclages du paradis terrestre. Après tout ne fait-on pas du Church shopping aux « States » avant de choisir sa baraque en banlieue ?

Je vous laisse apprécier la prose du maître (Exégèse CI, monter une affaire) :

La plus belle affaire du monde serait le lotissement ou la vente au doigt mouillé du Paradis terrestre. Il y aurait de l’argent à gagner, si l’état embryonnaire de nos connaissances géographiques ne s’y opposait pas invinciblement. Par bonheur, il est caché, ce lieu de délices, bien caché et bien gardé. Tout fait présumer qu’il sera encore à naître dans dix mille ans, le premier bourgeois qui aura la permission d’y pénétrer.

Essayez de vous mettre en face de cette horreur : l’exploitation et le dépeçage du Paradis terrestre ; l’irruption du notaire, du métreur, de l’entrepreneur et des tramways électriques sous ces ombrages de six mille ans qui ont vu l’Innocence humaine… !

Par nature le Bourgeois est haïsseur et destructeur de paradis. Quand il aperçoit un beau Domaine, son rêve est de couper les grands arbres, de tarir les sources, de tracer des rues, d’instaurer des boutiques et des urinoirs. Il appelle ça monter une affaire.

On rappellera que les tramways sont arrivés au mont Saint-Michel. Essayez de râler pour voir.

Un mot encore. L’immobilier abject toujours accompagne le tourisme, voyez l’Espagne ou bien les îles. La baisse drastique des taux d’intérêt un peu partout après le 11 septembre et l’introduction de l’euro auront permis l’explosion planétaire de l’immobilier, qui a recouvert la terre et ses prairies, les fleuves et leurs lits, les berges et les estuaires de bêton, de circuits, de surfaces dites grandes, de centres commerciaux et de lotissements. Il me semble aussi que ce dessein cachait une noirceur bien avérée: empêcher la terre de respirer, la profaner, la recouvrir (on pense interdire à Bruxelles l’usage de son jardin potager : là ce sera la fin des haricots, et la bonne). Et bien c’est presque fait. Tout le bêton immonde du monde dit moderne ne sert qu’à créer le rhinocéros humain de l’apocalypse si bien décrit par Bloy ou Ionesco.

Le paradis est mal parti, il ne reste, recyclés, que les petits coins de paradis préservés par la pancarte : parc national ! Dès que vous verrez un sommet moins pollué et pas recouvert de pistes de ski, parc national !

Bonnes vacances donc, mais sur la pointe des pieds !

PS : Quant à la fête de Noël (Christmas, en néo-français), regardez ce qu’on en a fait des deux côtés de l’Atlantique avant de vous en prendre à la violence des polémistes chrétiens…

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