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Le droit matrimonial mêlé des Ducs de Normandie

La chrétienté dans le « package » de cession de la Normandie

En l’an 911 s’ouvre, en Normandie, la période ducale avec le traité de St-Clair-sur-Epte entre le roi de France, Charles III le Simple et Rollon dit Hrolfr ou Rolf le Marcheur, chef viking, d’origine scandinave (danoise ou norvégienne selon les historiens). Cet accord est fondé sur trois exigences de la part du Roi franc qui concède un territoire à un guerrier venu du Nord et ses troupes : l’arrêt des invasions par les Northmen désormais installés autour de l’estuaire de la Seine au-delà du territoire concédé, la défense de ce même territoire à l’encontre d’autres groupes venus du Nord ou de Bretagne et la christianisation des élites, à commencer par le jarl lui-même (duc en langue norroise) qui se convertira dès les premiers mois de l’an 912 en la cathédrale de Rouen, l’archevêque Francon lui donnera, en ce baptême solennel, le nom chrétien de Robertus, Robert Ier. En contrepartie, Rollon et ses descendants disposent du territoire normand, qui prendra assez rapidement les frontières régionales que nous connaissons, mis à part la partie du Perche ornais, qui deviendra normand lors de la Révolution française via le découpage départemental mis en place alors.

La source écrite principale de cette époque est principalement l’œuvre de Dudon de Saint-Quentin (960-1043), chroniqueur du XIème siècle, qui raconte dans De moribus et actis primorum Normanniae ducum l’histoire des Normands depuis 852 jusqu’à la mort du duc Richard Ier en 996, troisième duc de Normandie et fils naturel de Guillaume Longue-Epée, lui-même fils naturel de Rollon et de Popa, et de Sprota.

La frilla ou seconde épouse chez les Danois

Chez les ducs de Normandie, de Rollon jusqu’à Guillaume le Bâtard qui deviendra Conquérant après la victoire d’Hastings en 1066, l’enfant naturel, hors des liens du mariage, était fréquent. En effet, à côté du droit franc utilisé en Neustrie (dont faisait partie la Normandie avant 911, territoire dénommé également Seconde Lyonnaise) s’exprimait un droit scandinave qui s’effaçait d’ailleurs au moment de la rédaction des premiers textes, c’est la raison pour laquelle nous avons peu de sources écrites. On distingue notamment et surtout, ce droit en matière matrimoniale.

Ainsi, le concubinage, comme union entre deux individus de sexe différent, était fréquent en Scandinavie à tous les niveaux de l’échelle sociale (la christianisation du Danemark est récente si on la mesure au baptême du roi Harald 1er, en 826). Les enfants de la concubine, la frilla, étaient le plus souvent reconnus par le père et obtenaient alors les mêmes droits que les enfants légitimes. Dans le cas contraire, ils restaient à la charge de la famille de la mère. Cette forme de bigamie, voire de polygamie d’agissant d’utilisation au pluriel du terme « secondes épouses », fut, par la suite, sévèrement condamnée par l’Église romaine. Adam de Brême dans son Histoire des archevêques de Brême-Hambourg écrit, vers 1075, que les Danois « se gavent de femmes ». En effet, les lois scandinaves permettaient, à côté de la femme légitime achetée avec une somme d’argent (et un homme pouvait légitimement épouser plusieurs femmes de cette façon), l’existence de concubines légales (femmes de condition libre). Cette union reconnue par la loi faisait même l’objet d’une cérémonie : la frilla pouvait recevoir une somme d’argent dont le montant était inférieur à celui de l’épouse légitime). Au terme de plusieurs années, la frilla était assimilée à une épouse légitime, ce qui permettait d’hériter d’une partie du patrimoine en cas de décès de l’époux. Même après leur conversion au christianisme, les Scandinaves conservèrent ces pratiques.

Popa de Bayeux la première frilla normande

En Normandie, terre ayant subi une colonisation masculine d’encadrement scandinave, la première frilla fut Popa de Bayeux, que Rollon prit pour femme dès 886, lors d’une des multiples invasions nordiques sur les côtes du royaume franc. Dudon, en évoquant la concubine de Rollon, Popa de Bayeux, la rend aussi noble que possible sachant qu’elle est déjà devenue, lors de ses écrits, l’aïeule de la famille ducale. Une belle vierge de noble famille, fille du comte Bérenger, gentilhomme distingué, et tué par Rollon lui-même lors du siège de la ville par les Hommes du Nord…

Lorsque Rollon est créé et constitué « duc » par le roi de France, il est donc déjà uni à Popa. Certaines sources font état du « don » du roi Charles le Simple d’une de ses filles, Gisèle, issue d’une liaison illégitime, comme « épouse chrétienne » à Rollon. Il semblerait que cette fille fut très jeune en 911 (a priori née en 906) et qu’elle n’eut qu’une courte vie. En tout état de cause, aucun héritier n’est né de cette « union politique », fruit de la paix autour de l’axe maritime de la Seine.

Régularisation à l’église

La première « duchesse » de Normandie fut donc une frilla. D’un butin, femme captive, Rollon la choisira pour être à ses côtés. Chrétienne, instruite, elle fait partie de l’élite de la ville de Bayeux. Robert Wace (peu après 1100, Jersey entre 1174 et 1183) le trouvère normand qui s’illustra par de nombreux poèmes (scaldes en norois) la célèbre ainsi : « Rou a fait s’amie ». La frilla, qui donnera deux enfants à Rollon, le futur duc de Normandie, Guillaume et une fille, Gerloc, sera acclamée à Rouen, capitale du nouveau duché. Dudon, probablement pour valider cette union à sa propre époque (bien après la mort de Rollon et de Popa) indique qu’un mariage religieux chrétien aurait été célébré ultérieurement entre les deux époux.

Ainsi, les premiers ducs pratiquaient le mariage more danico : il s’agissait alors d’une forme d’union liant uniquement (contrairement à ce qui s’était produit dans les contrées nordiques) les ducs et des femmes d’origine non princière, que leur ascendance soit franque, bretonne ou scandinave, sorte de concubinat légal sans bénédiction ecclésiastique, permettant d’assurer aux enfants qui en étaient issus la pleine capacité successorale, au même titre que les éventuels autres descendants. Mais cette égalité de traitement successoral nécessite un témoignage d’union more danico, nous verrons que ce défaut aurait pu poser un problème certain à Guillaume le Conquérant, septième duc de Normandie.

Arlette n’eut pas le statut “more danico”

L’institution paraît identique au concubinat légal attesté en Scandinavie médiévale, tout en étant réservée aux ducs et non plus à l’ensemble des Hommes libres. L’union more danico est clairement attestée deux fois : entre Rollon et Popa puis entre Guillaume Longue-Epée, fils de successeur direct de Rollon, et Sprota. De manière implicite ce type d’union eut lieu entre Richard Ier, fils de Guillaume Longue-Epée et de Sprota, et Gunnor (qui finirent par convoler en juste noces avec une cérémonie religieuse selon Dudon, nous en verrons la raison un peu plus loin). La trace de cette forme d’union disparaît au Xème siècle ; l’excuse « more danico » (si l’on peut parler d’excuse) n’a jamais été évoquée entre les rapports entre Robert le Magnifique et Arlette, parents de Guillaume le Bâtard, plus connu sous le nom du Conquérant, peut-être parce qu’il s’agissait d’une union occasionnelle ou parce que l’opinion, vers 1030, n’admettait plus qu’il y eut des unions légales en dehors de l’Église.

Ces deux faces du mariage, la franque et la nordique, coexistent si bien que Guillaume Longue-Épée et Richard Ier, respectivement fils et petit-fils du fondateur Rollon, outre leurs unions more danico, contractèrent des mariages sanctionnés par l’Église avec des épouses de sang princier, Liégarde et Emma ; ces alliances officielles restèrent stériles tandis que les ducs eurent de leurs concubines de nombreux enfants.

L’église devient plus exigeante

Dans le cas de Gunnor, les deux faces finirent par se recouvrir : Richard Ier, vers 989, épousa Gunnor à la face de l’Église pour faciliter la carrière ecclésiastique de leur fils, l’archevêque Robert… L’historiographe Guillaume de Jumièges, chroniqueur anglo-normand de langue latine du XIème siècle, rapporte ainsi, à ce sujet, que les clercs se sont opposés à la nomination de Robert dit le Danois à l’archevêché de Rouen tant que le duc refusait de se marier chrétiennement avec sa frilla Gunnor. Suivant le vœu du clergé, Richard Ier de Normandie épouse finalement Gunnor.

Voici donc, dans la même famille ducale normande, un droit franc et un droit nordique se mêlant pendant plusieurs siècles, de la fondation à l’annexion au royaume de France. Les ducs utilisaient le droit franc pour le succès de leur diplomatie et les unions more danico pour le succès de leur politique intérieure, ainsi le fils de Rollon, Guillaume Longue-Épée épousa Liégarde de Vermandois, de souche carolingienne, facilitant ainsi son admission dans le concert des princes territoriaux.

Un bâtard qui a fait son chemin

Toutefois, à partir du XIème siècle, l’Église n’admettait plus ce type d’union et la notion de « bâtard » prit alors tout son sens, puisqu’il fut attribué à Guillaume, né à Falaise en 1027 de Robert Ier le Magnifique et d’Arlette. Guillaume est le seul fils de Robert. Sa mère, dénommée Arlette, est la fille de Herbert (que les Français appellent Fulbert) de Falaise, un bourgeois, pelletier funéraire, marchand de peaux et brasseur de cervoise de la ville. La nature de la relation entre Arlette et le duc Robert est juridiquement incertaine : il s’agirait plus d’un simple concubinage que d’une véritable, et pérenne, union more danico. Elle pose en tout cas un problème quant à la légitimité de la succession ducale destinée à leur unique enfant mâle (en tout cas) Guillaume : ainsi, Robert, faute d’épousailles religieuses, le fit reconnaître, avant son départ en Palestine, comme son successeur légitime par l’ensemble des barons du duché et des princes du royaume de France. A une date incertaine (vers 1035, lorsque Robert revenant de son pèlerinage en Palestine, meurt), Arlette sera mariée, selon les propres vœux de son duc, avec Herluin de Conteville avec qui elle aura deux fils : Odon de Bayeux –qui deviendra évêque de Bayeux- et Robert de Mortain, futur comte de Cornouailles. Guillaume a une sœur, Adélaïde de Normandie née en 1026, dont on ne sait avec exactitude si elle est la fille de Robert et/ou d’Arlette.

Guillaume, issu de cette union amoureuse mais jamais légalisée, y compris more danico (mais quelle valeur aurait eu cette union au XIème siècle, sans doute aucune ?) est élevé à Falaise. Guillaume, bon fils très proche de sa mère, souffrira de voir celle-ci considérée comme une « frilla » et lui, un « bâtard ». L’avenir de Guillaume en fera, non seulement un duc de Normandie, mais un roi d’Angleterre. Il mit fin, de facto, à ces unions nordiques non reconnues par la toute-puissante Église romaine. Il s’inspira de prendre une épouse de haut rang, fille de Baudoin de Flandre, nièce du roi de France, Mathilde.

Guillaume/ Mathilde l’union interdite qui nous vaut deux abbayes

Pour effacer les unions « à la danoise », Guillaume souhaita faire reconnaître son mariage par l’Église avec cette belle femme, vierge et sage. Horresco referens ! Le duc Guillaume descend de Rollon en ligne directe, bien évidemment mais sa future promise, Mathilde de Flandre également. Ainsi, le couple épris est cousin au cinquième degré, ce qui est prohibé par l’Église. Malgré cette interdiction du droit canon, le duc passe outre en 1051 et subit, avec sa moitié, l’excommunication papale. Le prieur du Bec-Hellouin, Lanfranc, ira à Rome, demander la dispense nécessaire à la formation du mariage religieux : le pape reviendra sur cette double excommunication, leur infligeant la pénitence suivante : celle de construire chacun une abbaye. Ces réparations viendront embellir la ville de Caen : L’abbaye aux Hommes, ou abbaye Saint-Étienne et l’abbaye aux Dames. D’ailleurs, depuis cette année (2016), le nouveau conseil régional normand se réunit dans l’abbaye aux Dames, montrant ainsi une forme de continuum à travers l’Histoire.

Pour en revenir à Guillaume et Mathilde, ils resteront unis, rien n’altèrera leur couple. On ne connaît aucun bâtard à Guillaume. La tradition scandinave « more danico » avait vécu.

L’universitaire Franck Buleux qui a publié en 2016 aux éditions de l’Harmattan « L’unité normande : réalité historique et incertitude politique » vient d’être élu délégué de la Société des écrivains normands (SEN) pour la Seine-Maritime. Fondée à Honfleur en 1923 par le poète Charles-Théophile Féret, la SEN compte parmi ses auteurs des noms illustres : André Maurois, Jean de La Varende, Michel de Saint Pierre, Jacques Hébertot, Maurice Leblanc, Armand Salacrou, André Castelot, Jean Follain, … L’association publie une revue trimestrielle Les Lettres Normandes, organise des concours littéraires et des conférences.

Franck Buleux est engagé dans de nombreuses activités et nous le retrouvons aussi au Cercle Ernest Renan, Centre d’Etudes et d’Histoire des Religions où il a publié ce texte sur le droit matrimonial normand qui jusqu’à Guillaume Le Conquérant a accepté, pour les Ducs, la présence d’une seconde épouse. Une particularité de l’histoire des commencements de notre Duché normand que ce temps de vacances vous donnera peut être le temps de découvrir.

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