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Qu’est ce que la Révolution Conservatrice ?

Les décès au début des années 2000 du germaniste français Louis Dupeux et de l’historien suisse Armin Mohler[1] nous donne l’occasion de revenir sur la « Révolution Conservatrice » allemande dont ils s’étaient faits les spécialistes et qui reste mal connue. Pourtant, Louis Dupeux anima à ce sujet durant une vingtaine d’années, au sein de l’université de Strasbourg, le Groupe d’étude de la « Révolution Conservatrice » allemande dont les travaux furent publiés dans la Revue d’Allemagne. Le précurseur de ces études fut Edmond Vermeil qui, en 1938, publia les Doctrinaires de la révolution allemande 1918-1938[2]. En France, la « Révolution Conservatrice » fut surtout étudiée, à partir de la fin des années 1960 par les milieux nationalistes-révolutionnaires[3] et puis dans les années 1980 par la Nouvelle Droite et, en particulier, par Alain de Benoist[4].

En effet, les membres de celle-ci ont publié un grand nombre de monographies, articles, études, etc. sur ce sujet. La Nouvelle Droite découvre (ou redécouvre) à cette époque la « Révolution Conservatrice », qui deviendra l’une de ses références importantes. Cette filiation est d’ailleurs ouvertement revendiquée à travers le recours à Ernst Jünger, Oswald Spengler, Carl Schmitt.

Les origines de la Révolution Conservatrice

La « Révolution Conservatrice » est un courant de pensée, avant tout culturel, qui s’est développé en Allemagne après 1918 en opposition à la République de Weimar et qui se caractérisait par un refus de la démocratie et du parlementarisme. Leur Weltanschauung, leur « vision du monde », révolutionnaire-conservatrice se réclamait de l’idéalisme, du spiritualisme voire du vitalisme, et se proposait de reconstituer une société sur la base de communautés naturelles structurées et hiérarchisées, menées par une nouvelle aristocratie du mérite et de l’action.

Les auteurs de ce courant de pensée ont médité sur les grandes questions qui agitaient leur temps : la technique, l’État, la ville, l’identité, la guerre, la crise religieuse, le marxisme et le libéralisme, la justice sociale, la question nationale et l’édification européenne, etc. Mouvement intellectuel, la Révolution Conservatrice renvoyait l’image d’une « droite » n’étant ni libérale, ni nazie et très modérément chrétienne. En effet, la Révolution Conservatrice fut aussi une expérience existentielle d’une grande richesse avec ses mouvements de jeunesse, ses organisations paysannes, ses “sociétés d’hommes” et ses cercles religieux.

Les racines de la Révolution Conservatrice plongent dans le romantisme, en réaction contre le processus de « modernisation » déclenché par les Lumières et la révolution industrielle. Le romantisme politique qui en découle se caractérisait, sommairement, à la fin du XIXe siècle, par le refus du rationalisme, de l’industrialisation, de l’urbanisation, du libéralisme ainsi que des valeurs conservatrices traditionnelles, dont le christianisme, au profit d’une vision mythifiée d’une société organique.

Leur Weltanschauung se fondait sur une vision pessimiste et cyclique de l’Histoire, influencé par la philosophie de Nietzsche. Elle se caractérisait aussi par un pessimisme culturel (le Kulturpessimismus). Le plus connu des précurseurs de ce pessimisme culturel fut Paul de Lagarde (Paul Anton Bötticher 1827-1891) qui contribua à « créer l’idéalisme de l’anti-modernité »[5]. Pour Lagarde, la modernité était le facteur de la décadence de l’Allemagne. Les idéaux de Paul de Lagarde furent vulgarisés par la revue Hammer publiée depuis 1902 par le vieux théoricien raciste Theodor Fritsch (1852-1933)[6], grand admirateur du premier[7].

Cependant la grande référence intellectuelle de ce courant de pensée reste Friedrich Nietzsche et son néo-traditionalisme, le théoricien du « second traditionalisme »[8], après celui des penseurs contre-révolutionnaires comme Maistre, Bonald ou Donoso Cortés. Nietzsche a développé sa pensée antimoderne dans les dernières années de sa vie (vers 1885-1888), en particulier dans un livre inachevé, La volonté de puissance[9]. Cependant, dès les années 1883-1884, le thème de l’antimodernisme apparaît dans l’œuvre nietzschéenne : « C’est en ce que la pensée de Nietzsche évolue dans le sens d’une radicalité antimoderne croissante […] qu’il refait les chemins, le sachant ou non, de la critique traditionaliste d’origine contre-révolutionnaire. Jusqu’à en retrouver les motifs positifs principaux : la valeur-norme d’ordre hiérarchique, la vision de l’éternel retour où trouve une nouvelle vie la théorie des cycles.[10] »

Celui-ci exerça une influence considérable sur les mouvements de jeunesse, qui antisocialiste autant qu’antibourgeois et antichrétien, préparèrent et préfigurèrent bien des aspects de l’Allemagne de l’après Première Guerre mondiale. Il contribua à ruiner auprès de la jeunesse le prestige des universités, accusées d’enseigner un rationalisme desséché, sans lien avec la vie véritable, de s’attacher à une science plus préoccupée de disséquer que de proposer une compréhension profonde de l’humanité : « Maintenant, pour atteindre la connaissance, il faut trébucher sur des mots devenus éternels et durs comme de la pierre, et la jambe se cassera plus facilement que le mot »[11].

Nietzsche pensait que l’Allemagne était en voie de manquer à sa destinée, en manquant à l’idéalisme allemand. Il protestait aussi contre l’hégémonie de la Prusse et contre l’abus de la discipline prussienne. Il reprochait aussi à la grande bourgeoisie de n’avoir pas constitué d’élite véritable, de manquer de tout dévouement à l’Etat et d’user de son influence politique en vue du seul profit matériel et d’un bonheur médiocre, ce qui Nietzsche appelait l’avènement du nihilisme : « Ce que je raconte, c’est l’histoire des deux prochains siècles. Je décris ce qui viendra, ce qui ne peut manquer d’advenir : l’avènement du nihilisme.[12] »

L’Allemagne wilhelminienne s’est singularisée, à partir de la seconde moitié du XIXe siècle, par une prolifération d’initiatives non-conformistes de réformes telles que les communautés à la campagne, les Wandervögel (« Les oiseaux migrateurs »), une sorte de scoutisme, les foyers de pédagogie active, le naturisme, le végétarisme… Ces mouvements sont, dès les origines, divisés en deux tendances opposées : une tendance libertaire qui donnera naissance à l’expérience de Monte Verità[13], près d’Ascona en Suisse, et qui influencera des personnes comme Erich Mühsam (1878-1934)[14] et comme le futur prix Nobel Herman Hesse (1877-1962)[15]. La seconde tendance est völkisch, un courant dont nous reparlerons en détail plus loin.

C’est de cette époque que datent les premières plaintes contre la pollution de l’air et de l’eau[16], provenant de ces milieux. Le végétarisme est, d’ailleurs, mis à l’honneur dans ces milieux, tout comme le naturisme revitalisant (les « bains de lumières ») et les médecines douces par ces premiers alternatifs.

L’expression « L’alternative 1900 », inventée par Louis Dupeux, concerne les expériences alternatives et libertaires qui ont vu le jour en Allemagne, Autriche et Suisse à l’aube du XXe siècle. La tentative la plus connue est née en Suisse à Monte Verità. La bourgeoisie y était vivement critiquée malgré le fait que cette alternative fusse née sous son impulsion, les familles fortunées envoyant leurs enfants chez les Wandervögel, qui était aussi la structure la plus importante, en effectif, des mouvements de la jeunesse. Le programme de ces derniers consistait en excursions, en la découverte d’une vie saine dans la nature, la camaraderie (en réaction aux relations hypocrites de la bourgeoisie) et en soirées passées auprès d’un feu de camp.

Cependant « [le] “mouvement de la jeunesse” (Jugendbewegung), qui se veut un rejet de la sécurité bourgeoise, les mouvements de réforme qui naissent au même moment et qu’accompagnent des phénomènes sectaires, le vitalisme et une tendance de plus en plus manifeste à l’irrationalité, tels sont les phénomènes qui traversent la bourgeoisie et qui, en tant que déviation partielle, préservent l’ensemble de la structure bourgeoise. Le marginal est toléré tant qu’il ne met pas en danger cette structure. Cela vaut pour l’acceptation des juifs assimilés comme pour les marginaux de Monte Verità, les partisans du naturisme, les anthroposophes et les autres mouvements néo-religieux qui n’ont encore fait l’objet d’aucune étude systématique.[17] » Ces expériences et leurs idéaux permirent l’essor de la « Révolution Conservatrice » dans l’immédiat après-guerre.

Morphologie de la Révolution Conservatrice

Si la « Révolution Conservatrice » domina le climat culturel de la droite allemande entre 1918 et 1933, elle fut cependant beaucoup trop divisée en chapelles opposées, en dissidences permanentes, en une multitude de formations comprenant trois membres et une table et publiant leur propre journal (dans lequel elles appellent bien sûr toutes à l’union), pour avoir une quelconque influence sur le terrain politique. En effet, elle fut un entrelacs de personnalités, un ensemble de réseaux, partis, cercles, ligues, journaux, etc. où les liens personnels l’emportaient sur tous les autres sans pour autant cesser d’appartenir à la mouvance. Armin Mohler recensait, dans une liste non exhaustive, plus de 430 groupes, ligues…

Le fonctionnement des groupes de la « Révolution Conservatrice » était, parfois, calqué sur la Franc-Maçonnerie, voire même hérité d’un passage au sein de l’une des multiples structures ésotérico-politiques qui foisonnaient en Allemagne entre 1880 et 1930[18] : initiation du novice aux idées diffusées, sélection par cooptation et enquête sur le postulant : religion, mœurs et morphologie[19] : couleur des yeux et des cheveux, par exemple. En outre, comme Hans Mommsen l’affirme : « Les dénominations varient et témoignent d’une grande imprécision (ligue, ordre, société, club). Reichs Hammerbund, Dürerbund, Germanenorden, Thulegesellschaft, Juniclub, Herrenclub […]. Toutes ces organisations, dont le nombre et les métamorphoses rendent vain tout essai d’inventaire, se caractérisent par un recours à des formes associatives pré-libérales, qui, à la liberté d’adhésion et de recrutement, substituent les principes de la cooptation, de l’admission ritualisée des nouveaux membres et d’une existence à la marge de l’espace public . »[20]

L’éclatement de cette nébuleuse, le nombre des groupes et leurs métamorphoses rendent vain tout essai d’inventaire exhaustif : ce courant de pensée regroupait des personnes aussi différentes que les écrivains Thomas Mann (dans un premier temps), Stefan George, Gottfried Benn, Ernst von Salomon et Ernst Jünger, les philosophes Oswald Spengler et Martin Heidegger, le père de la géopolitique Karl Haushofer, l’économiste Werner Sombart, les juristes Carl Schmitt et Fiedrich Hielscher, le pédagogue Alfred Bäumler ou les activistes politiques Edgard Julius Jung, Arthur Moeller van den Bruck et Ernst Niekisch…. Mais droite classique, « Révolution Conservatrice », courant völkisch ou solidarités issues des Corps-Francs, aucune de ces appartenances n’était fermée sur elle-même car s’il existe, en effet, des divisions internes, des lignes de fracture, elles sont en même temps autant de passerelles vers les autres courants. Ce qui pose le problème de la circonscription de cette nébuleuse.

Armin Mohler, l’inventeur de l’expression « Révolution Conservatrice » distinguait dans sa thèse[21] cinq « images conductrices » présentes au cœur de cette nébuleuse : les völkischen ; les « jeunes-conservateurs » ; les « nationaux révolutionnaires » ; Bundichen (les « ligueurs ») et le « mouvement paysan » (appellation qui se rapporte au soulèvement paysan de la province du Schlewing-Holstein, région limitrophe du Danemark, à partir de 1928). Louis Dupeux retenait lui aussi cinq principaux clivages mais ces derniers étaient différents de son prédécesseur. En premier lieu le clivage qui sépare les partisans attardés, mais très nombreux, du “pessimisme culturel”, d’une part, et les tenants d’une pseudo-modernité d’autre part. Un second clivage, à dominante politique, et qui n’est pas sans rapports avec le précédent, sans toutefois se confondre avec lui, sépare les partisans d’une société vraiment “organique” de ceux qui penchent vers une société “organisée”. Un troisième clivage, à dominante socio-économique, sépare les partisans d’une “révolution” purement politique et culturelle de ceux qui envisagent en outre des transformations socio-économiques concrètes, c’est-à-dire qui remettent en cause la libre entreprise et la propriété privée dans leur existence même. Un quatrième clivage s’observe dans un domaine que les intéressés considèrent comme primordial : celui de la politique étrangère. Il s’agit ici prioritairement de situer l’Allemagne entre un Occident prétendu “sénile” et un Orient prétendu “jeune” ou “barbare”. Le problème principal est alors celui du sens à donner à la notion d’“orientation vers l’Est” et plus particulièrement de l’attitude à adopter vis-à-vis d’une Russie devenue marxiste. Un dernier et très profond clivage sépare ceux que l’on appelle les völkischer et ceux qu’on peut sans doute appeler les penseurs pré-fascistes[22].

Les principaux courants

Les « jeunes conservateurs » comme Oswald Spengler, reprennent la filiation des théoriciens du Kulturpessimismus de la fin du XIXe siècle et, héritiers de la réaction romantique à la Révolution française, considèrent avec détachement le Déclin de l’Occident. D’autres veulent dépasser ce « pessimisme » et croire en un avenir moins sombre. Ainsi, Moeller van den Bruck, qui va se faire, avec son ouvrage Le Troisième Reich, le théoricien d’une véritable « révolution », d’un mouvement qui ne se contente plus d’analyser la décadence de l’extérieur, mais cherche à lutter pour pouvoir reconstruire. Moeller van der Bruck se veut avant tout conservateur et non réactionnaire. Il s’agit pour lui de gagner la révolution à venir, révolution nécessaire pour sortir du faux ordre bourgeois comme de la fausse révolution marxiste, et ainsi de « faire de la guerre et de la révolution un moyen d’apporter une solution politique à des problèmes de notre histoire qui n’auraient jamais pu être résolus sans la guerre et la révolution ». Pour cela, contre le libéralisme qui ne peut que ruiner la nation, économiquement à l’extérieur comme spirituellement à l’intérieur, le « socialisme allemand » devrait, grâce à la participation d’un peuple à son destin dans une démocratie organique, permettre l’avènement d’une société future, le Troisième Reich. Moeller van den Bruck se suicidera en 1925, mais ses idées continueront d’influencer nombre d’intellectuels réunis dans les fameux Juni-Klub puis Herrenklub. L’un des héritiers de cet auteur est Edgard Julius Jung dont la doctrine est aussi influencée par le penseur autrichien corporatiste et chrétien, Othmar Spann. La doctrine de Jung prône l’instauration d’un Etat organique corporatisme débarrassé de la lutte des classes et de la démocratie représentative au profit d’un retour à un nouveau Moyen-Âge dans lequel un nouveau Saint Empire Romain Germanique fédérerait l’Europe centrale.

Une frange de la Révolution Conservatrice, constituée par la « génération du front » de la Grande Guerre et par les anciens des corps-francs, représentée notamment par Ernst et Friedrich Georg Jünger, prône pour sa part l’acceptation totale de la modernité et son dépassement, se séparant ainsi du courant du Kulturpessimismus. Cependant, « [dans] le même temps, la pensée néo-conservatrice, dont il ne faut pas sous-estimer l’écho dans les milieux intellectuels, voulait revenir à l’avant 1789 et abolir ainsi non seulement les formes politiques libérales, mais aussi l’individualisme bourgeois qu’elles présupposent »[23]. Pour ces auteurs, c’est au Travailleur jüngerien que reviendrait l’organisation du monde nouveau, c’est lui qui devrait en être la Figure, et cette volonté de dépassement de la modernité ne sera pas sans influencer leur conception des rapports entre politique et économie. Cette catégorie très largement majoritaire n’envisagent nullement de porter atteinte au capitalisme privé, si ce n’est pour l’englober dans des corporations de types divers, à égalité de dignité avec le monde du travail.

Le néo-conservatisme vise à l’instauration d’un ordre nouveau qui permettra, par l’utilisation de procédés modernes (propagande, organisation des masses), par le développement des grandes passions politiques contemporaines (nationalisme et même socialisme), de revenir à un ordre naturel, organique, orienté par la vie et non par l’intellect. La « conception du monde » néo-conservatrice repose sur une conception cyclique de l’Histoire, faite de combats et se déroulant par cycles : jeunesse, maturité puis déclin inévitable de tous les peuples et de toutes les cultures, dont la meilleure formulation a été faite par Spengler[24]. Elle se propose de reconstituer une société organique, sur la base de communautés naturelles structurées et hiérarchisées, menées par une nouvelle aristocratie du mérite et de l’action.

Ernst Jünger est un représentant typique de ce courant et l’un de ses plus brillants polémistes. Cet auteur, alors connu pour ses récits sur la Grande Guerre (Orages d’acier, publié à compte d’auteur en 1920[25]) a, dans les années 1920 et jusqu’en 1930, une forte activité politique. Durant cette période il écrit plus de 130 articles dont beaucoup traitent de polémique et de néo-nationalisme, publiés en particulier dans la revue Die Standarte (L’Etendard) qui dépend du Stahlhelm (Le Casque d’Acier), une association conservatrice d’anciens combattants, et dans la revue Widerstand (Résistance), organe de la grande figure du national-bolchevisme allemand Ernst Niekisch, à laquelle il collabore plus ou moins régulièrement. Ses positions sont à cette époque radicales : il se prononce pour une politique sociale novatrice et pour un esprit révolutionnaire (il s’oppose à la bourgeoisie et au capitalisme) et milite pour une jeune élite intellectuelle, issue des tranchées, tout en défendant une position nationaliste. Jünger est durant cette période, fasciné par le modèle soviétique/marxiste mais il montre une indifférence à l’économie. Cependant, pour cet auteur, selon l’excellente expression de Louis Dupeux, il s’agit d’« utiliser le nationalisme comme un explosif et non d’en faire un absolu ». Après la disparition de Die Standarte en 1926, il participe à plusieurs revues de cette tendance. Puis, à partir de 1930, il s’éloigne du militantisme politique pour se consacrer à la littérature et à l’entomologie.

Proche des théories de Jünger, le courant du national-bolchevisme est une autre tendance intéressante, même s’il est minoritaire, de la Révolution Conservatrice. Le plus connu de ces groupes est animé par l’ex socialiste Ernst Niekisch[26]. Après la Première Guerre, Niekisch découvre dans la révolution bolchevique de 1917 une forme russe du « prussianisme » et c’est ainsi qu’il déboucha, en novembre 1931, sur le « national-bolchevisme », une forme ultra-nationaliste du socialisme plongeant simultanément dans l’extrémisme völkisch et dans le pessimisme culturel le plus noir, rejetant toutes dimensions occidentales de la société allemande : libéralisme et démocratie, capitalisme et marxisme, bourgeoisie et prolétariat, mais aussi bien christianisme et humanisme.

D’ailleurs, les groupuscules nationaux-bolchevistes, se déclarèrent prêts à marcher avec les communistes et la Russie soviétique, afin de liquider l’ordre « occidental » et le traité de Versailles en se servant du communisme comme d’un bélier, étant bien entendu que les valeurs d’autorité et de nationalité l’emporteront un jour sur le marxisme, en Russie comme en Allemagne. La plupart des nationaux-bolchevistes des années trente, stimulés par un nationalisme radical, s’efforcent de concrétiser et renforcer leur position, en combinant les deux totalitarismes modernes : le totalitarisme politique « découvert » par Jünger et quelques autres et le totalitarisme économique de la Russie du Plan. Le national-bolchevisme peut donc être considéré comme un totalitarisme achevé, ou comme une sorte de paroxysme de la version la plus « moderne » de la Révolution conservatrice. Tout en se convertissant à l’irrationalisme, Niekisch portait à l’absolu les grandes valeurs de l’extrême droite du temps : la Nation, l’Etat et le Peuple.

Dernière grande tendance de la Révolution Conservatrice, la plus éclectique et la plus ancienne, les völkischer. Le courant völkisch[27] est une forme du néo-paganisme germanique apparu à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, héritée des « Teutomanes ». Le courant völkisch est[28] une forme du néo-paganisme allemand de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle. Il existe, en tant que tel, depuis le début du XIXe siècle en Allemagne mais est né en Autriche. Les origines de ce courant de pensée plongent dans différentes genèses selon Christophe Boutin: « […] ce courant occultiste puisait à diverses sources : au fonds romantique et à son goût pour le secret d’une part ; à la doctrine de la franc-maçonnerie ensuite, qui avait toujours considéré comme prioritaire la lutte contre le christianisme et cherchait donc à revenir à une spiritualité “païenne” ; à l’enseignement enfin de la Société Théosophique, avec ses “Supérieurs Inconnus”, Steiner tentant pour sa part avec sa Société Anthroposophique de donner à cette dernière un “caractère germain” tout en excluant le racisme doctrinal »[29].

Il est important par le nombre de groupuscules mais peu en nombre d’adhérents. Foncièrement raciste, ce courant est lié au romantisme né au XVIIIe siècle en réaction aux Lumières et au rationalisme. Par la suite, les apports de la biologie et du darwinisme allaient lui faire substituer peu à peu, au moins à les confondre, les notions de « Peuple » et de « Race », et établir une hiérarchie entre ces dernières, l’« Aryen » (ou le « Germain ») étant placé au sommet de la race blanche. L’influence d’auteurs comme Gobineau (1816-1882), Vacher de Lapouge (1854-1936), Houston Stewart Chamberlain (1855-1927) ou Ludwig Woltmann, fut important. D’ailleurs, ce courant rencontrera le courant antisémite et leurs doctrines finiront par se fondre au cours du dernier tiers du XIXe siècle. Il n’est donc pas étonnant que les völkischer, par réaction nostalgique, ravivent le contre-modèle d’une communauté agraire allemande idéalisée, le mythe d’une nation originelle solidaire, d’une démocratie primitive librement soumise à des élites naturelles. Par conséquent, ils prennent la défense des populations menacées par l’évolution de la société : populations rurales, petits commerçants, artisans et petites noblesses contre la bourgeoisie libérale.

La reconstitution d’un passé germanique largement mythique éloigne les völkischer des religions monothéistes pour tenter de recréer une religion païenne, aryenne, purement allemande. D’ailleurs la notion de peuple est alors interprétée le plus souvent non pas comme une catégorie sociologique mais comme une entité quasi mythique, originelle, éternelle à l’instar de «la Nature»[30]. Elle consiste souvent en un culte solaire, qui va généralement de pair avec toutes sortes de manifestations d’occultisme « aryen » ou, du moins, avec la symbolique aryenne (calendrier völkisch, runes germaniques…). Cette « religiosité » est pratiquée très sérieusement dans la variété proprement «germanique» du courant nudiste, la nudité accroissant l’harmonie avec la nature. Ce nudisme nordique à connotation religieuse est pratiqué en particulier dans les communautés agraires qui se développent après 1918. Cependant, certains partisans de cette tendance, refusant le paganisme, vont élaborer une vision, raciste, darwiniste et fortement imprégnée de manichéisme et de gnosticisme du christianisme développant l’idée que le Christ est aryen.

Les milieux artistiques, furent largement présents parmi les völkischer : le peintre reconnu et professeur d’université, Ludwig Fahrenkrog (1867-1952), ce peintre était connu alors pour avoir osé représenter dans une de ses œuvres un Christ imberbe, et/ou Hugo Höppener (1868-1948), connu sous le nom de Fidus, qui fit partie des « Monte Veritaner ». et qui fut aussi l’un des promoteurs du nudisme et du végétarisme. Fidus est avant tout connu pour ses tableaux et ses gravures représentant une humanité « régénérée », des corps nus et sveltes s’offrant aux caresses du soleil, des éphèbes saluant l’aube, le tout souvent entouré de runes.

La période agitée de l’après Grande Guerre est propice au renouveau des sociétés völkisch : la défaite et la proclamation de république confirmant les thèses du déclin. En outre, l’instabilité politique (l’ambiance de guerre civile avec les agitations Spartakistes et celle des corps-francs) et économique (l’inflation galopante) créent un excellent terreau pour les mouvements alternatifs et pour l’irrationalisme. Berlin, alors, grouille de sectes. Les débuts de la république de Weimar connaissent une recrudescence de « mages », d’astrologues, de « gourous » de tout genre et de charlatans de tous ordres profitant de ce climat délétère. Ainsi, le général Ludendorff (1865-1937) fit, à la fin de sa vie, la synthèse entre le paganisme et le christianisme dans une optique nationaliste et raciale. A cet effet, il parraina une association d’étudiants : « Le cercle universitaire de race allemande », fondée en 1919, diffusant ainsi cette thématique dans les milieux universitaires[31]. Pour diffuser ses idées il fonda aussi un mouvement, le Ludendorff-Bewegung (mouvement Ludendorff). Ses thèses trouvèrent un écho dans les milieux anciens combattants.

La « Révolution Conservatrice » fut souvent assimilée au nazisme, avec lequel elle partage d’ailleurs, un héritage intellectuel commun important. Pourtant son univers bigarrée ne se confond nullement avec le national-socialisme malgré des parcours personnels amenant à une collaboration avec les nazis comme ont pu le faire des intellectuels de premier plan tels Martin Heidegger et Carl Schmitt. D’autres se sont soit opposés au nazisme (Pechel et Hielscher), soit se sont exilés (Mann), soit se sont enfermés dans un exil intérieur (Jünger). Même si la « Révolution Conservatrice » a préparé la société allemande, par son anti-démocratisme et par son pré-fascisme, à l’arrivée du nazisme, ce courant de pensée fut « mis au pas » par le national-socialisme comme le reste de la société. Ainsi Ernst Niekish a été déporté, le régime n’ayant pas apprécié ses critiques du national-socialisme. Le domicile d’Ernst Jünger fut fouillé plusieurs fois par la Gestapo. Le sort de Edgard Julius Jung est plus tragique : le secrétaire du Chancelier von Papen a été assassiné le 30 juin 1934, lors de la Nuit des Longs Couteaux.

Notes

[1] Respectivement en mai 2002 et en juillet 2003.

[2] Edmond Vermeil, Doctrinaires de la révolution conservatrice allemande 1918-1938, Paris, Nouvelles Editions Latines, 1938, seconde édition en 1948.

[3] Cf. à ce propos les travaux de Nicolas Lebourg.

[4] Alain de Benoist dirigea une collection intitulée « Révolution conservatrice » aux éditions Pardès qui publia ou réédita les livres suivants : Arthur Moeller van den Bruck, La révolution des peuples jeunes, Puiseaux, Pardès, 1993 ; Armin Mohler, La Révolution Conservatrice en Allemagne de 1918 à 1932, Puiseaux, Pardès, 1993 ; Ernst Niekisch, « HITLER. Une fatalité allemande » et autres écrits nationaux-bolcheviks, Puiseaux, Pardès, 1991 ; Carl Schmitt, Du politique « légalité et légitimité » et autres essais, Puiseaux, Pardès, 1990 et Werner Sombart, Le socialisme allemand, Puiseaux, Pardès, 1990. Cf. Stéphane François, Les néo-paganismes et la Nouvelle Droite (1980-2006), Milan, Archè, 2008.

[5] Jean Favrat, « Conservatisme et modernité : le cas de Paul de Lagarde », in Louis Dupeux (dir.), La « Révolution Conservatrice » dans l’Allemagne de Weimar, Paris, Kimé, 1992, p. 99.

[6] Theodor Fritsch dirigera dans l’entre-deux guerre deux mouvements néo-païens d’influence nationale : le Deutschvolkischer Schutz und Trutzbund qui deviendra par la suite le Deutschvolkischer Freiheit Partei.

[7] Louis Dupeux, « “Révolution Conservatrice” et modernité », in Louis Dupeux, La « Révolution Conservatrice », op. cit., p.17

[8] Pierre-André Taguieff, « Le paradigme traditionaliste : horreur de la modernité et antilibéralisme. Nietzsche dans la rhétorique réactionnaire », in Collectif, Pourquoi nous ne sommes pas nietzschéens, Paris, Le Livre de poche, 2002, p. 232.

[9] Friedrich Nietzsche, La Volonté de puissance, Paris, Gallimard, 1995.

[10] Pierre-André Taguieff, « Le paradigme traditionaliste », art. cit., p. 240.

[11] Friedrich Nietzsche, Aurore, in Œuvres complètes, t. 1, Paris, Robert Laffont, « Bouquins », 1993, p. 998.

[12] Friedrich Nietzsche, La Volonté de puissance, vol. 2, livre III, § 25, op. cit.

[13] Philippe Baillet, « Monte Verità, 1900-1920 : une “communauté alternative” entre mouvance völkisch et avant-garde artistique », Nouvelle École, nº 52, 2001, pp. 109-134.

[14] Françoise Muller, « Erich Muhsam, un écrivain libertaire contre le fascisme », in André Combes, Michel Vanoosthuyse et Isabelle Vodoz (dir.), Nazisme et Anti-nazisme dans la littérature et l’art allemand 1920-1945, Lille, Septentrion, 1986, pp. 145-157.

[15] Voir le témoignage d’Hermann Hesse « L’homme qui voulait changer le monde » in L’enfance d’un magicien, Paris, Calmann-Levy, 1975, notamment les pp. 240-241.

[16] Louis Dupeux, « La version “Völkisch” de la première “alternative” 1890-1933 », in Louis Dupeux (dir.), La Révolution conservatrice, Paris, Kimé, Paris, 1992, p. 187.

[17] Louis Dupeux, « La version “Völkisch” de la première “alternative” 1890-1933 », art. cit., p. 187.

[18] Cf. Stéphane François, Le nazisme revisité. L’occultisme contre l’histoire, Paris, Berg, 2008.

[19] Karl Dietrich Bracher, Hitler et la dictature allemande, Bruxelles, Complexe, 1995, pp. 120-125.

[20] Hans Mommsen, Le national-socialisme et la société allemande, Paris, Editions de la maison des sciences de l’homme, 1997, p. 7.

[21] Cette thèse de doctorat, soutenue à Bâle en 1949, fut publiée pour la première fois en 1950 sous le titre Die Konservativ Revolution in Deutschland 1918-1932. Dernière édition en 2002 Stocker Verlag, Stuttgart. Traduction française, Armin Mohler, La révolution conservatrice en Allemagne (1918-1932), op. cit.

[22] Louis Dupeux, « “Révolution Conservatrice” et modernité », in Louis Dupeux (dir.), La « révolution conservatrice » dans l’Allemagne de Weimar, op. cit., pp. 17-43.

[23] Hans Mommsen, Le national-socialisme et la société allemande, Paris, Editions de la maison des sciences de l’homme, 1997, p. 5.

[24] Oswald Spengler, Le déclin de l’Occident, Paris, Gallimard, Bibliothèque des idées, 1948.

[25] Première édition française en 1930 chez Payot.

[26] Sur Niekisch ; cf. Louis Dupeux, National bolchevisme. Stratégie communiste et dynamique conservatrice, 2 vol., Paris, Honoré Champion, 1979.

[27] Le terme « völkisch » est réputé intraduisible en français, souvent traduit par « raciste ». La racine « Volk » signifie « peuple », mais le terme va au-delà du sens de « populaire ». Ce terme peut être compris comme nostalgie folklorique et raciste d’une préhistoire allemande mythifiée. C’est en essayant de traduire ce terme que la langue française s’est enrichi des mots « raciste » et « racisme ». Pierre-André Taguieff, La force du préjugé. Essai sur le racisme et ses doubles, Paris, Gallimard, 1987, pp. 122-132.

[28] J’utilise le présent car il existe encore en Allemagne et en Autriche des groupuscules de se réclamant de ces théories.

[29] Christophe Boutin, Politique et Tradition. Julius Evola dans le siècle (1898-1974), Paris, Kimé, 1992, p. 264-265.

[30] Hildegard Chatellier, « Julius Langbehn :un réactionnaire à la mode en 1890 », in Louis Dupeux (dir.), La Révolution conservatrice, op. cit., pp. 115-128.

[31] Louis Dupeux, Histoire culturelle de l’Allemagne 1919-1960, Paris, Presses Universitaires de France, 1989, pp. 103-104.

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