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Où sont les preuves ?

L’Evaluation nationale sur Khan Cheikhoun, une leçon de sophisme peu convaincante

Jean-Marc Ayrault l’avait annoncé la semaine dernière : la France allait fournir sous peu les « preuves » en sa possession de l’implication du gouvernement syrien dans l’attaque chimique de Khan Cheikhoun, le 4 avril dernier.

Ce fut mercredi matin, à l’issue d’un Conseil restreint de Défense, que notre Ministre des Affaires étrangères lut avec application un texte présentant les résultats d’un travail interministériel sous la forme d’une « Evaluation nationale ».

De même que les éléments rapportés dans le rapport déclassifié de la Maison Blanche (WHR) n’apportent pas de preuves véritables ni indiscutables permettant d’incriminer l’Etat syrien – cf. les analyses de Theodore Postol à partir de ce WHR –, cette Evaluation nationale suscite plus d’interrogations et de doutes qu’elle n’apporte de réponses claires.

« La France a mis en œuvre les moyens nécessaires pour disposer de ses propres échantillons issus de l’attaque présumée au sarin le 4 avril 2017 dans la province d’Idlib. » C’est une très bonne nouvelle que cet effort de recherche en matière de renseignement de la part de nos services, longtemps « disoensés » de s’intéresser au théâtre syrien, notamment depuis la fermeture en 2011 de nos consulats de Lattaquié et d’Alep, suivie par celle de notre ambassade à Damas un an plus tard.

Néanmoins, sans savoir jusqu’à quel point est allée cette réactivation de nos moyens de recherche sur le terrain, on peut se demander quelles sont les sources exactes utilisées ici :

– Directes (et si oui, cela signifierait que se trouvent à l’heure actuelle des forces françaises aux côtés des groupes islamistes armés, tous plus ou moins reliés à la matrice commune que constitue Al Qaida…) ?

– Indirectes (et en ce cas immédiatement sujettes à caution et contrevenant aux critères formels de l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques [OIAC] et de l’ONU qui imposent en termes de crédibilité la garde permanente et le transport des échantillons…) ?

– Fournies par qui ? Nous y reviendrons plus tard.

Force est en effet de constater qu’aucune preuve n’est apportée par le document. Plus grave encore, voulant à toute force trouver dans le gouvernement syrien le coupable naturel de l’attaque de Khan Cheikhoun, l’Evaluation nationale fait preuve non seulement d’un raisonnement approximatif rendant la démonstration biaisée, mais encore d’une partialité déconcertante en omettant délibérément de mentionner l’emploi répété de gaz organophosphorés (substances neurotoxiques) par ce qu’elle nomme pudiquement « l’opposition ». Pourtant, trois des cinq cas relevés par le rapport final de la Mission d’enquête des Nations Unies concernant  les allégations d’emploi d’armes chimiques  en République arabe syrienne confirmant l’emploi de neurotoxiques l’ont été par les groupes islamistes armés contre les forces gouvernementales.

L’Evaluation se fait en quatre temps : analyse technique de l’attaque chimique du 4 avril ; analyse militaire de la situation tactique autour du 4 avril ; analyse des groupes armés à Hama et de leurs capacités ; et enfin le maintien d’un programme chimique clandestin syrien.

Une annexe est jointe, constituée d’un tableau récapitulant en apparence toutes les attaques à caractère chimique depuis octobre 2012 jusqu’à celle du 4 avril 2017.

Je vous propose une analyse reprenant les grands axes de ce rapport.

I. Analyse technique

L’analyse technique de l’attaque s’attache à définir  « la nature du produit utilisé, le procédé de fabrication et son mode de dispersion. »

1. Nature du produit utilisé

Ces échantillons confirment « avec certitude que du gaz sarin a été employé ». Jusque-là rien de nouveau, l’OIAC ayant reconnu le 19 avril que les victimes ont été exposées « au gaz sarin ou à une substance similaire ».

2. Procédé de fabrication

L’Evaluation révèle ensuite que le sarin identifié relève du même « procédé de synthèse […] que celui employé par les forces armées et de sécurité syriennes » impliquant « l’utilisation d’hexamine comme stabilisant ». C’est intéressant, mais cela ne signifie pas que cette « signature » soit exclusive et que les forces gouvernementales syriennes soient les seules à employer ce composé chimique.

Cette « attribution » se base sur le rapprochement entre ces renseignements et ceux obtenus à partir d’échantillons datant… d’avril 2013, soit 5 mois avant la destruction du stock d’armes chimiques à partir de septembre 2013. Le sophisme s’installe insidieusement en introduisant un faux rapport logique d’identité entre deux évènements.

Deux des six pages de l’Evaluation sont ainsi dédiées à l’attaque de Saraqeb qui eut lieu le 29 avril 2013 et ne font en réalité que reprendre les éléments disponibles dans le rapport final de la Mission des Nations Unies précédemment évoqué (Appendice 4, pp. 38-44), en omettant toutefois de citer que les éléments rapportés le sont par une « source proche de l’opposition » mentionnée pourtant  à trois reprises dans le rapport onusien.

L’Évaluation conclut que « les analyses de prélèvements biomédicaux et environnementaux recueillies par les services français [de première, de seconde main ? N.D.L.R.] ont révélé la présence de composés caractéristiques d’une exposition au sarin. Cette analyse a été confirmée en décembre 2013 par les Nations Unies. »

Certes, les échantillons prélevés par l’ONU sur la seule victime de l’attaque de Saraqeb « ont mis en évidence la signature chimique du sarin », mais, « en l’absence d’informations de première main », elle « n’a pu  établir de lien entre ce qui se serait produit, le lieu où les armes chimiques auraient été employées et la femme qui a péri »  (VI. Conclusion, 115-116, p. 23). La Mission des Nations Unies montre la même prudence à l’égard de toutes les autres attaques mentionnées dans son rapport.

Ainsi, s’agissant des résultats qui lui ont été communiqués par un rapport français concluant à « l’existence des signatures du sarin et de produits de dégradation du sarin » , la Mission des Nations Unies, contrairement à ce qu’affirme l’Evaluation nationale « n’a pu authentifier de manière indépendante les informations qu’il contenait ni confirmer le respect du principe de garde permanente concernant le prélèvement et le transport des échantillons » (Appendice 4, p. 44).

3. Mode de dispersion

La seule information nouvelle que contient l’Evaluation nationale, photo à l’appui, concerne le mode de dispersion du gaz… à propos l’attaque de Saraqeb !! A partir de ce moment, l’Évaluation installe une confusion délibérée entre l’attaque de 2013 et celle de 2017 en revenant sur le premier temps de sa démonstration pour établir la présence « de composés chimiques communs dans les échantillons environnementaux récupérés lors des attaques chimiques de Khan Cheikhoun, le 4 avril 2017, et de Saraqeb le 29 avril 2013. »

L’attaque de Saraqeb constitue le seul emploi clairement établi à ce jour d’utilisation supposée de sarin par l’Armée syrienne contre les rebelles, celui de la Ghouta restant sujet à forte controverse (lieu de lancement de l’attaque en zones rebelles, tempo politique là aussi suicidaire pour le régime, une « ligne rouge » qui était plutôt un chiffon rouge et une incitation aux rebelles pour organiser une provocation et déclencher une intervention militaire occidentale, et, last but not least, mystère sur ce qui conduisit finalement le président Obama à renoncer à répliquer militairement ainsi que l’y engageaient le Président français et le Premier ministre britannique, etc…).

Il ne faut pas oublier que quelques jours après le massacre de la Ghouta orientale, le 24 août 2013, dans la même zone (quartier de Jobar), l’armée syrienne fut prise pour cible dans une attaque au sarin comme le rapporte la Mission des Nations Unies. Le lendemain enfin, 25 août 2013, une autre attaque au sarin a visé les forces gouvernementales à Achrafiyat Sahnaya au sud de Damas. Les rebelles utilisent donc bien du sarin.

En réalité, lorsque l’on parle d’attaques chimiques par le gouvernement syrien, il s’agit de l’usage avéré et régulier de barils de chlore, substance facilement transformable en arme par destination, ce qui n’en constitue pas moins un crime de guerre.

Mais attribuer au régime syrien l’attaque de Khan Cheikhoun sur le simple fait que le gaz employé porte la même signature que celui d’une attaque survenue quatre ans plus tôt pose de sérieuses questions sur la solidité du raisonnement.

En quatre ans, ces armes chimiques ou leurs composés auraient en effet pu tomber entre les mains de l’opposition. Cette hypothèse doit a minima être prise en compte. Le vingt-septième rapport mensuel du Directeur général de l’OIAC au Conseil de sécurité, couvrant la période du 24 novembre au 21 décembre 2016, révèle par exemple, que la destruction de 11 des 12 installations d’Etat de fabrication d’armes chimiques a pu être vérifiée, la dernière « demeurant inaccessible durant la période du compte-rendu en raison de la situation sécuritaire » (5. a., p. 4), ce qui laisse diverses interprétations possibles.

Par ailleurs, dans son arrêt du 11 novembre 2016, le mécanisme d’enquête et d’attribution ONU-OIAC « se préoccupe gravement de l’intérêt continu dans le développement, l’acquisition et l’usage d’armes chimiques par des acteurs non-étatiques, et la potentialité de cette menace de s’accroître dans le temps » (7., p. 3).

Lorsque l’État islamique (EI) a mis la main en 2014 sur le dépôt d’al-Muthana, contenant « d’importantes réserves d’armes chimiques constituées d’ypérite et de gaz sarin » comme le rapportait The Telegraph, il n’est venu à personne l’idée d’accuser le gouvernement irakien d’être responsable de l’emploi qui en a été fait depuis (emploi avéré par le Mécanisme d’enquête conjoint ONU-OIAC, à Marea, dans la province d’Alep, le 21 août 2015, voir p. 15).

L’Évaluation nationale conclut que « le sarin présent dans les munitions utilisées le 4 avril a été produit selon le même procédé de fabrication que celui utilisé lors de l’attaque au sarin perpétré par le régime syrien à Saraqeb. En outre, la présence d’hexamine indique que ce procédé de fabrication est celui développé par le CERS au profit du régime syrien. » On voit poindre le sophisme sous forme de syllogisme qui sera à l’œuvre en conclusion :

Des attaques chimiques au gaz sarin ont été commises en Syrie ;
Il a été reconnu que le gouvernement syrien aurait utilisé du sarin en 2013 (sans mentionner les cas où il en a été la cible) ;
Donc le gouvernement syrien est responsable de toutes les attaques chimiques commises en Syrie.

II. Analyse de la situation militaire

Concernant la situation militaire, l’Évaluation rappelle la contre-offensive en cours depuis le 22 mars de la part du Gouvernement syrien contre le Hayat Tahrir al-Cham (HTC) au nord de Hama. Le HTC est un groupe issu de la fusion du Jabhat Fatah al-Cham, ex al-Nosra (Al-Qaida en Syrie) et de groupes djihadistes, tels que le Jabhat Ansar Dine ou le Liwa al-Haq, ou islamistes, comme le Harakat Nour al-Din al-Zenki qui s’était illustré en décapitant un enfant palestinien le 19 juillet 2016. De nombreux membres de Ahrar al-Cham, autre groupe djihadiste présent dans la zone, ont également rejoint les rangs du HTC.

Le 4 avril, Khan Cheikhoun est sous le contrôle du HTC, comme toujours c’est le cas actuellement. Cela pose la question de savoir qui a effectué les prélèvements :

– Soit la France a collaboré avec le HTC, ce qui pose de sérieux problèmes (cf. supra).

– Soit des agents français se trouvent sur un territoire contrôlé par Al-Qaida (idem…).

– Soit la France se fie, une nouvelle fois sans les mentionner, à des sources proches des groupes djihadistes rebelles de la région d’Idlib, tels que les tristement célèbres « Casques blancs » dont les liens entretenus avec les djihadistes sont manifestes.

Enfin, l’Evaluation affirme que les services français « ont connaissance d’un Su-22 ayant décollé de Shayrat le 4 avril au matin et ayant effectué jusqu’à six frappes sur la localité de Khan Cheikhoun » et que seuls « Bachar al Assad et certains des membres les plus influents de son entourage sont habilités à donner l’ordre d’utiliser des armes chimiques ». Ces informations, même si elles s’avèrent véridiques, ne peuvent en l’espèce avoir valeur de preuve.

III. Analyse de la présence des groupes à Hama

Concernant « la présence des groupes armés à Hama et de leurs capacités » qui constitue le troisième temps de cette Evaluation nationale, « la France estime que la thèse d’une attaque […] menée par les groupes armés n’est pas crédible. La France ne dispose d’aucune information permettant de confirmer la détention de sarin par ces groupes. »

L’Evaluation rajoute qu’« aucun de ces  groupes ne dispose de capacités aériennes nécessaires ». Certes, il est à tout le moins spécieux de laisser entendre que l’usage d’armes chimiques ne se fait que par voie aérienne, valable pour le chlore mais très aléatoire pour les manipulateurs de sarin, alors même que les emplois d’organophosphorés se font aussi par voie terrestre. Ce fut le cas à la Ghouta et dans les diverses attaques ayant visé les forces gouvernementales rapportées par la Mission des Nations Unies. John Brennan lui-même, précédent directeur de la CIA, reconnaît que l’EI a eu recours à des obus d’artillerie lorsqu’il a employé des armes chimiques. Une détonation sur un obus peut également s’effectuer à distance par explosif. C’est ainsi une nouvelle omission volontaire de l’Evaluation qui cherche délibérément à induire le lecteur en erreur. Les capacités aériennes ne sont pas nécessaires à une attaque chimique.

L’Évaluation disculpe ensuite l’EI d’être le possible auteur de l’attaque de Khan Cheikhoun, affirmant les services de renseignement français n’ont pas « constaté » qu’il possédait du sarin ou des capacités aériennes. La vérité est surtout que l’EI se trouve à  70 km de cette ligne de Front qui est située dans le gouvernorat d’Idlib soumis à leur parentèle djihadiste et duquel l’EI est absent.

Enfin, et le passage mérite d’être cité entièrement : « les services français estiment qu’une mise en scène ou une manipulation par l’opposition n’est pas non plus crédible, en particulier du fait de l’afflux massif de patients en un temps limité vers des hôpitaux sur le territoire syrien et sur le territoire turc, et de la mise en ligne simultanée et massive de vidéos présentant les symptômes de l’utilisation d’agents neurotoxiques. » Quel est le lien de causalité ? Rappelons que la plupart de ses vidéos présentent les mêmes scènes. On peut même retourner l’argument et penser à une préméditation d’un événement aussi médiatisé, venant des Casques blancs connus pour mettre en scène les victimes,  et particulièrement les enfants, à des fins politiques.

IV. Maintien depuis 2013 d’un programme chimique clandestin syrien

Enfin, dans le quatrième et dernier temps de l’Évaluation nationale « la France estime que d’importants doutes subsistent sur l’exactitude, l’exhaustivité et la sincérité du démantèlement de l’arsenal chimique syrien. D’autre part, depuis 2014, la France a pu constater des tentatives d’acquisition par la Syrie de quelques dizaines de tonnes d’isopropanol [composé chimique entrant dans la composition du sarin, mais aussi utilisé dans l’industrie. N.D.L.R.]. Aucune preuve de la véracité des déclarations syriennes n’a pu être obtenue par l’équipe d’évaluation de la déclaration initiale syrienne (DAT) du Secrétariat technique de l’OIAC. L’OAIC a elle-même constaté des incohérences majeures dans les explications syriennes au sujet de la présence de dérivés de sarin sur plusieurs sites sur lesquels aucune activité liée à ce toxique n’avait été déclarée. » Constater que l’Etat syrien acquiert de l’isopropanol, utilisé comme dissolvant et décapant dans l’industrie, entrant également dans la conception de carburants ou d’antiseptiques, ne peut constituer à lui seul une preuve de la possession de gaz sarin.

L’Evaluation ajoute : « Le régime de Damas a continué de faire usage d’agents chimiques contre sa population depuis l’adhésion de la Syrie à la CIAC le 13 octobres 2013. Plus d’une centaine d’allégations d’emploi ont ainsi été recensées, au moyens de chlore mais également de sarin. » C’est à ce moment qu’il convient de porter un regard attentif sur les annexes, composées d’un tableau recensant les attaques chimiques survenues en territoire syrien de 2013 à 2017.

V. Les Annexes

Ce qui frappe d’emblée, c’est la légende du tableau :

Aucune « entrée » du tableau n’est réservée à l’implication éventuelle de « l’opposition » (i.e les groupes armés djihadistes) dans des attaques chimiques ; alors même, nous l’avons vu, que la Mission des Nations Unies en a relevé plusieurs ! Ainsi les attaques chimiques visant les forces gouvernementales syriennes, rapportées par l’ONU, ont été sciemment et systématiquement omises de l’Evaluation et du tableau joint en annexe.  Les trois attaques visant clairement des soldats syriens sont soit minimisées dans leurs effets (Khan el-Assal) soit tout simplement absentes (Jobar Achrafiyat Sahnaya) de l’annexe lorsque l’ONU, elle, reconnaît la présence de sarin :

Les attaques contre les forces gouvernementales omises par l’Evaluation nationale

Ci-dessous, la liste des attaques à l’arme chimique contre les forces gouvernementales reconnues par la Mission des Nations Unies et minimisées ou omises dans l’Evaluation nationale :

  • Khan el-Assal, le 19 mars 2013 :

L’Evaluation nationale fait simplement état de « suffocation » dans la case symptômes (p. 1), alors que le rapport de la Mission des Nations-Unies évoque dans les mêmes pourcentages des symptômes tels que la « pertes de connaissance » ou l’« écume aux lèvres » propres à l’exposition à un composé organophosphoré :

Refusant d’impliquer les rebelles comme auteurs des attaques lorsque c’est le cas, l’Evaluation nationale nie également la présence de sarin lorsque l’emploi est suspecté en laissant la case « blanche », ne spécifiant pas la nature de la substance utilisée (rappelez-vous le syllogisme : lorsque la nature de la substance se révèle être du sarin, seul Damas peut être coupable).

Le septième rapport de la Commission d’enquête internationale indépendante sur la Syrie des Nations Unies, publié le 12 février 2014, identifie que les agents chimiques employé à Khan el-Assal sont du sarin ou proches dérivés ( IV., C., 1., p. 19). Il est également mentionné que les agents chimiques employés dans cette attaque « portent les mêmes caractéristiques uniques que ceux utilisés à la Ghouta », indiquant dans le cas de cette dernière que « les auteurs de l’attaque ont probablement eu accès aux stocks d’armes chimiques de l’Armée syrienne », ce qui peut aussi bien incriminer Damas que les rebelles.

  • Jobar, le 24 août 2013 :

  • Achrafiyat Sahnaya, le 25 août 2013 :

Les attaques attribuées aux forces gouvernementales

Dans les Annexes, 7 occurrences figurent en rouge ou orange dans le tableau, c’est-à-dire lorsque l’usage de gaz sarin est attribué (rouge) ou sujet à forte probabilité d’attribution (orange) à l’Etat syrien. Il s’agit de :

1. Cheikh Maksoud, dans la région d’Alep le 13 avril 2013 (rouge).
2. Jobar, dans la Ghouta Est, Mi-avril 2013 (rouge).
3. Saraqeb, dans la région d’Idlib, le 29 avril 2013 (rouge).
4. Damas (Massacre de la Ghouta), le 21 août 2013 (rouge).
5. Uqairabat, dans la région de Hama, le 12 décembre 2016 (orange).
6. Latamneh, dans la région de Hama, le 30 mars 2017 (orange).
7. Khan Cheikhoun, dans la région d’Idlib, le 4 avril 2017 (rouge).

Si l’on retire Khan Cheikhoun ainsi que celle de la Ghouta, ayant provoqué toutes deux des morts massives de civils, mais dont les responsabilités nous demeurent floues à ce stade, il n’en reste que 5.

Sur ces 5, la Mission des Nations Unies concède ne pas avoir suffisamment d’éléments pour dire si une attaque chimique a réellement eu lieu concernant Cheik Maqsoud en avril 2013 :

Celle de Jobar d’avril 2013 est tout simplement écartée par l’ONU : « La Mission des Nations Unies n’a pas obtenu d’informations suffisantes et crédibles au sujet des incidents qui se seraient produits dans les localités suivantes : Salquin (17 octobre 2012); Homs (23 décembre 2012); Darayya (13 mars et 25 avril 2013); Otaybah (19 mars 2013); Adra (24 mars et 23 mai 2013); Jobar (entre le 12 et le 14 avril 2013) et Qasr Abu Samrah (14 mai 2013) » (Annexe, Lettre d’envoi, p.2).

Comme nous l’avons dit, seule l’attaque de Saraqeb le 29 avril 2013, est formellement reconnue par la Mission des Nations Unies comme imputable au régime.

Les deux dernières attaques restantes et attribuées au régime par l’Evaluation nationale, celles en orange, sont étrangement espacées de presque 4 ans par rapport au dernier usage de sarin avéré par les forces syriennes (Saraqeb en 2013). Elles ont eu lieu dans les localités d’Uqairabat le 12 décembre 2016 et de Latamneh le 30 mars 2017, la première située près de Palmyre au contact de l’État islamique, et la deuxième dans la région d’Idlib tenue par l’opposition djihadiste. Ces attaques ont été rapportées par le très douteux Observatoire syrien pour les droits de l’homme concernant Uqairabat, et par The Union of Medical Care and Relief Organizations concernant Latamneh – deux organismes sans crédibilité officielle.

Il faudrait dès lors citer d’autres attaques impliquant des symptômes dus à une exposition à un organophosphoré imputables aux djihadistes, elles aussi rapportées par des sources non officielles ou n’ayant pas encore fait l’objet d’enquête, mais omises dans l’Evaluation nationale. Nous pouvons citer à titre d’exemple :

– Darayya au sud de Damas, le 15 février 2015, contre l’armée (EI ou rebelles). Cette attaque a été reconnue dans une note du directeur de l’OIAC au Conseil de sécurité le 28 janvier 2016 (p. 95).

– Dandaniya, au nord-ouest de Manbij, le 25 août 2016, imputée aux rebelles de l’Armée syrienne libre (ASL), parrainés et soutenus par la Turquie, contre les Forces démocratiques syriennes (FDS) arabo-kurdes.

– Cheihk Maqsoud, les 7 avril, 8 octobre et 25 novembre 2016 imputées à Ahrar al-Cham et al-Nosra contre les YPG (Ahrar al Cham et al-Nosra fournissant aujourd’hui les rangs du Hayat Tahrir al-Cham présents à Khan Cheikhoun).

Conclusion

Finalement, à l’exception possible de l’attaque de Sadaqeh, aucune enquête n’a pu reconnaître de manière indiscutable la responsabilité du gouvernement syrien dans les attaques impliquant un organophosphoré de type sarin. Le seul usage reconnu et avéré par le Mécanisme d’enquête conjoint ONU-OIAC imputable à l’Etat syrien est celui du chlore (ex. : à Sarmin, province d’Idlib, le 16 mars 2015, p. 15). Pourtant, cela n’empêche pas l’Evaluation nationale de conclure que : « la France estime que les forces armées et de sécurité syriennes ont mené une attaque chimique au sarin contre des civils à Khan Cheikhoun, le 4 avril 2017. »

L’ensemble de l’analyse menée par le document du Quai d’Orsay contraint  malheureusement à des questionnements embarrassants.

Pourquoi dissimuler, par des omissions volontaires, des attaques avérées de groupes djihadistes contre l’Etat syrien ? Les biais dans le raisonnement et la rédaction de l’Evaluation nationale ne font qu’accroître la suspicion concernant les motivations de ses auteurs. Craindrait-on de voir incriminer ceux que l’on appelle les rebelles « modérés » sur lesquels la récente note du Centre d’analyse, de prévision et de stratégie (CAPS) du Ministère des Affaires étrangères recommandait encore de s’appuyer pour provoquer la chute du régime de Damas et celle de l’Etat syrien?

Tout comme le rapport déclassifié de la Maison Blanche, l’Évaluation nationale française accuse sans apporter la moindre preuve. Il ne s’agit bien évidemment ici de dédouaner d’une quelconque façon le régime syrien de ses responsabilités dans le cours de la guerre et en l’espèce, de son recours au chlore qui reste constitutif d’un crime de guerre et doit être dénoncé.

Il s’agit de promouvoir une analyse la plus objective possible de la situation et d’offrir une vision non tronquée ni biaisée de la réalité. La position de la France ne peut qu’être entachée par une présentation partisane des faits et des responsabilités. c’est le peuple syrien qui souffre de l’entretien d’un affrontement dont il n’est que l’otage et d’une vision manichéenne des responsabilités des acteurs dont il reste le jouet ultime.

La France a le double devoir d’être d’une rigueur absolue sur un sujet d’une si profonde gravité et de savoir décrypter les manipulations dont elle est in fine elle aussi l’objet. La hargne, La haine, le manichéisme, le dogmatisme moralisateur ne peuvent que nous aveugler et paralyser notre jugement comme notre capacité d’influence sur le cours des choses. C’est l’inverse d’une approche diplomatique féconde. C’est notre voix au Moyen-Orient et dans le monde que l’on prend le risque de discréditer encore davantage par l’application si manifeste d’un double standard de pensée. Ce sont les valeurs que nous prétendons porter et défendre qui s’en trouvent affaiblies.

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