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D’Octave Mirbeau et du refus de voter

L’expérience Trump aura traumatisé bien des antisystèmes qui attendaient beaucoup du pétulant promoteur.

Je vais leur remonter le moral, et les aider à ne pas aller voter au second tour.

Macron sera élu et il aurait été amusant d’avoir un deuxième tour Macron-Mélenchon. La médiocrité du FN postmoderne, la veulerie et la regrettable insistance de Fillon, l’abrutissement médiatique, le savoir-faire oligarque, tout va faire de cette élection un happening yéyé ; on poursuivra l’expérience PS dont 96% des andouilles ne voulaient plus…

Et ce qui est bien, c’est que cela ne me trouble pas du tout, puisque je n’ai jamais voté depuis 81. Je dirais d’ailleurs que j’en tire orgueil : ceux qui votèrent pour les Mitterrand, Chirac, Sarkozy, Hollande devraient avoir honte – et plus que moi, qui ai toujours voté avec mes pieds.

De grands ancêtres m’ont précédé dans cette voie non pas apolitique mais anti-électorale et – je le reconnais – quelque peu antisociale.

Je donnerai comme exemple mon maître Octave Mirbeau, euphorisant anarchiste contemporain de Nietzsche et de Léon Bloy, qui après moins de vingt ans de troisième république osa écrire ces lignes dans la grève des électeurs (merci aux éditions Boucher) :

« Une chose m’étonne prodigieusement — j’oserai dire qu’elle me stupéfie — c’est qu’à l’heure scientifique où j’écris, après les innombrables expériences, après les scandales journaliers, il puisse exister encore dans notre chère France (comme ils disent à la Commission du budget) un électeur, un seul électeur, cet animal irrationnel, inorganique, hallucinant, qui consente à se déranger de ses affaires, de ses rêves ou de ses plaisirs, pour voter en faveur de quelqu’un ou de quelque chose. »

La France avait déjà eu son expérience antisystème, l’épisode du boulangisme, fourretout populiste qui avait alors rassemblé-mixé tous les mécontents. Le système s’en sortit sans encombre.

Mirbeau frappe l’électeur responsable et souverain. Pour lui l’électeur cynique et gagne-petit sait au moins ce qu’il fait en vendant son vote. Celui qui l’effraie, c’est l’idéaliste, qui gobe tout heureux la sueur et les larmes qui l’enverront au paradis plus vite que les lemmings :

« Ah! oui, les autres! Les sérieux, les austères, les peuple souverain, ceux-là qui sentent une ivresse les gagner lorsqu’ils se regardent et se disent : « Je suis électeur! Rien ne se fait que par moi. Je suis la base de la société moderne.

Comment peut-il arriver qu’il se rencontre quelque part, même dans le fond des landes perdues de la Bretagne, même dans les inaccessibles cavernes des Cévennes et des Pyrénées, un bonhomme assez stupide, assez déraisonnable, assez aveugle à ce qui se voit, assez sourd à ce qui se dit, pour voter bleu, blanc ou rouge, sans que rien l’y oblige, sans qu’on le paye ou sans qu’on le soûle? »

Mirbeau voit la magie électorale opérer. On aime se rassembler, on aime être trompés en masse, c’est comme au cirque.

Et il n’avait pas vu le football.

Elias Canetti dira dans Masse et Puissance que les Allemands voulaient de nouveau être rassemblés après la dissolution de leur armée. Ils créèrent le parti que l’on sait pour y parvenir.

Mirbeau encore :

« Qu’est-ce qu’il espère? Car enfin, pour consentir à se donner des maîtres avides qui le grugent et qui l’assomment, il faut qu’il se dise et qu’il espère quelque chose d’extraordinaire que nous ne soupçonnons pas. Il faut que, par de puissantes déviations cérébrales, les idées de député correspondent en lui à des idées de science, de justice, de dévouement, de travail et de probité; il faut que dans les noms seuls de Barbe et de Baïhaut, non moins que dans ceux de Rouvier et de Wilson, il découvre une magie spéciale et qu’il voie, au travers d’un mirage, fleurir et s’épanouir dans Vergoin et dans Hubbard des promesses de bonheur futur et de soulagement immédiat. Et c’est cela qui est véritablement effrayant. Rien ne lui sert de leçon, ni les comédies les plus burlesques, ni les plus sinistres tragédies. »

On notera en souriant ce bizarre nom d’Hubbard, si riche de promesses sectaires et conditionnées en notre époque bénie… Avec Rouvier, Mirbeau évoque Panama, avec Wilson le scandale des décorations qui déshonora le médiocre président Grévy.

L’urne annonce pour Mirbeau l’assommoir ou l’abattoir. En bon anarchiste et pacifiste, Mirbeau sentait venir les guerres et le culte du nationalisme démocratique qui, comme le colonialisme démocratique ou le messianisme humanitaire, hume si bien son cadavre de masse :

« Entre ses voleurs et ses bourreaux, il a des préférences, et il vote pour les plus rapaces et les plus féroces. Il a voté hier, il votera demain, il votera toujours. Les moutons vont à l’abattoir. Ils ne se disent rien, eux, et ils n’espèrent rien. Mais du moins ils ne votent pas pour le boucher qui les tuera, et pour le bourgeois qui les mangera. Plus bête que les bêtes, plus moutonnier que les moutons, l’électeur nomme son boucher et choisit son bourgeois. »

Avatar de l’homme-masse d’Ortega Y Gasset ou de Canetti donc, l’électeur de Mirbeau incarne le numéro bienheureux, celui qui veut être rassemblé, coagulé, conditionné, programmé, computérisé (disait Jean-Edern dans l’Idiot), amoncelé, concentré, exterminé, escroqué, empaqueté, remotivé, de bonne volonté, l’homme de la terrasse des cafés et des grandes surfaces, des stades bourrés et des plages surchargées. Il n’existait pas avant celui-là, ou c’est l’industrie de la Fin des Temps qui l’a inventé ? Allez faire un tour sur les pyramides en Egypte ou au Yucatan.

« Toutes les époques se valent, et aussi tous les régimes, c’est-à-dire qu’ils ne valent rien. Donc, rentre chez toi, bonhomme, et fais la grève du suffrage universel ».

On finit avec un épisode du Prisonnier, Free for all. Ici aussi les élections sont bidon. McGoohan harangue comme toujours le village :

P-Unlike me you have accepted the situation of your imprisonment and will die here like rotten cabbages.
N°2-Keep going. They’re loving it.

N°2 est élu et tout continue comme avant ! Attendez qu’il retourne à Londres…

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