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Huysmans, A rebours et le dégoût du monde bourgeois

 

A rebours et le dégoût du monde bourgeois

 

Toute la rage des littéraires contre la pollution bourgeoise… En un mot ? Huysmans : « devant l’approbation des suffrages, il finissait par leur découvrir d’imperceptibles tares »

 

C’est le plus grand roman contre le monde moderne et ses hommes modernes, et il ne tombe pas comme Bloy dans le piège tartuffe du médiévalisme nostalgique. C’est Oscar Wilde qui rend un bel hommage à l’A rebours de Huysmans dans son Dorian Gray (chapitres X et XI). On l’écoute :

 

« C’était un roman sans intrigue, avec un seul personnage, la simple étude psychologique d’un jeune Parisien qui occupait sa vie en essayant de réaliser, au dix-neuvième siècle, toutes les passions et les modes de penser des autres siècles, et de résumer en lui les états d’esprit par lequel le monde avait passé, aimant pour leur simple artificialité ces renonciations que les hommes avaient follement appelées Vertus, aussi bien que ces révoltes naturelles que les hommes sages appellent encore Pêchés. Le style en était curieusement ciselé, vivant et obscur tout à la fois, plein d’argot et d’archaïsmes, d’expressions techniques et de phrases travaillées, comme celui qui caractérise les ouvrages de ces fins artistes de l’école française : les Symbolistes. Il s’y trouvait des métaphores aussi monstrueuses que des orchidées et aussi subtiles de couleurs. La vie des sens y était décrite dans des termes de philosophie mystique. On ne savait plus par instants si on lisait les extases spirituelles d’un saint du moyen âge ou les confessions morbides d’un pécheur moderne. »

 

Evidemment il y a un prix à payer :

« C’était un livre empoisonné. De lourdes vapeurs d’encens se dégageaient de ses pages, obscurcissant le cerveau. La simple cadence des phrases, l’étrange monotonie de leur musique toute pleine de refrains compliqués et de mouvements savamment répétés, évoquaient dans l’esprit du jeune homme, à mesure que les chapitres se succédaient, une sorte de rêverie, un songe maladif, le rendant inconscient de la chute du jour et de l’envahissement des ombres. »

 

Car ce livre rend malade :

 

« Pendant des années, Dorian Gray ne put se libérer de l’influence de ce livre ; il serait peut-être plus juste de dire qu’il ne songea jamais à s’en libérer. Il avait fait venir de Paris neuf exemplaires à grande marge de la première édition, et les avait fait relier de différentes couleurs, en sorte qu’ils pussent concorder avec ses humeurs variées et les fantaisies changeantes de son caractère, sur lequel, il semblait, par moments, avoir perdu tout contrôle. »

 

Les dandys mécontents, les étudiants s’y retrouvent depuis. Wilde :

 

« Le héros du livre, le jeune et prodigieux Parisien, en qui les influences romanesques et scientifiques s’étaient si étrangement confondues, lui devint une sorte de préfiguration de lui-même ; et à la vérité, ce livre lui semblait être l’histoire de sa propre vie, écrite avant qu’il ne l’eût vécue. »

 

Venons-en à Huysmans qui dénonce un siècle et demi avant nous donc « ce sentimentalisme imbécile combiné avec une férocité pratique, (qui) représentait la pensée dominante du siècle… »

 

On est en plein Kali-Yuga et les castes s’écroulent. Il tape bien sur la bourgeoisie parlementaire et républicaine et catho notre Huysmans :

 

« Plus scélérate, plus vile que la noblesse dépouillée et que le clergé déchu, la bourgeoisie leur empruntait leur ostentation frivole, leur jactance caduque, qu’elle dégradait par son manque de savoir-vivre, leur volait leurs défauts qu’elle convertissait en d’hypocrites vices; et, autoritaire et sournoise, basse et couarde, elle mitraillait sans pitié son éternelle et nécessaire dupe, la populace, qu’elle avait elle-même démuselée et apostée pour sauter à la gorge des

vieilles castes! »

 

Le peuple s’est fait avoir – comme toujours depuis 89 :

 

« Maintenant, c’était un fait acquis. Une fois sa besogne terminée, la plèbe avait été, par mesure d’hygiène, saignée à blanc; le bourgeois, rassurée, trônait, jovial, de par la force de son argent et la contagion de sa sottise. Le résultat de son avènement avait été l’écrasement de toute intelligence, la négation de toute probité, la mort de tout art, et, en effet, les artistes avilis s’étaient agenouillés, et ils mangeaient, ardemment, de baisers les pieds fétides des hauts maquignons et des bas satrapes dont les aumônes les faisaient vivre! »

 

L’américanisation de nos temps imbéciles et les imprécations qui vont avec, tout y est :

 

« C’était le grand bagne de l’Amérique transporté sur notre continent; c’était enfin, l’immense, la profonde, l’incommensurable goujaterie du financier et du parvenu, rayonnant, tel qu’un abject soleil, sur la ville idolâtre qui éjaculait, à plat ventre, d’impurs cantiques devant le tabernacle impie des banques!

Eh! croule donc, société! meurs donc, vieux monde! s’écria des Esseintes, indigné par l’ignominie du spectacle qu’il évoquait; ce cri rompit le cauchemar qui l’opprimait Ah! fit-il, dire que tout cela n’est pas un rêve! dire que je vais rentrer dans la turpide et servile cohue du siècle! »

 

Des Esseintes étudie la fatigue bien longtemps avant Peter Handke :

 

« Comme il le disait, la nature a fait son temps; elle a définitivement lassé, par la dégoûtante uniformité de ses paysages et de ses ciels, l’attentive patience des raffinés.

Au fond, quelle platitude de spécialiste confinée dans sa partie, quelle petitesse de boutiquière tenant tel article à l’exclusion de tout autre, quel monotone magasin de prairies et d’arbres, quelle banale agence de montagnes et de mers! »

 

Après une heure de LCI ou de rue piétonne, on comprendra bien cette envolée peu lyrique :

 

« Positivement, il souffrait de la vue de certaines physionomies, considérait presque comme des insultes les mines paternes ou rêches de quelques visages, se sentait des envies de souffleter ce monsieur qui flânait, en fermant les paupières d’un air docte, cet autre qui se balançait, en se souriant devant les glaces; cet autre enfin qui paraissait agiter un monde de pensées, tout en dévorant, les sourcils contractés, les tartines et les faits divers d’un journal. »

 

L’argent (« le commerce, ce chancre du monde ») pénètre et souille tout :

 

« Il flairait une sottise si invétérée, une telle exécration pour ses idées à lui, un tel mépris pour la littérature, pour l’art, pour tout ce qu’il adorait, implantés, ancrés dans ces étroits cerveaux de négociants, exclusivement préoccupés de filouteries et d’argent et seulement accessibles à cette basse distraction des esprits médiocres, la politique, qu’il rentrait en rage chez lui et se verrouillait avec ses livres. »

 

Enfin, bien avant Greta, on en a marre des jeunes :

 

« Enfin, il haïssait, de toutes ses forces, les générations nouvelles, ces couches d’affreux rustres qui éprouvent le besoin de parler et de rire haut dans les restaurants et dans les cafés, qui vous bousculent, sans demander pardon, sur les trottoirs, qui vous jettent, sans même s’excuser, sans même saluer, les roues d’une voiture d’enfant, entre les jambes. »

 

Tel Baudelaire chez les Belges, Des Esseintes craque :

 

« Pendant les derniers mois de son séjour à Paris, alors que, revenu de tout, abattu par l’hypocondrie, écrasé par le spleen, il était arrivé à une telle sensibilité de nerfs que la vue d’un objet ou d’un être déplaisant se gravait profondément dans sa cervelle, et qu’il fallait plusieurs jours pour en effacer même légèrement l’empreinte, la figure humaine frôlée, dans la rue, avait été l’un de ses plus lancinants supplices. »

 

Et à l’heure de l’ultime renaissance tartufe du catholicisme dit romain, Huysmans remarque :

 

 

« Cette âpreté de gain, ce prurit de lucre, s’étaient aussi répercutés dans cette autre classe qui s’était constamment étayée sur la noblesse, dans le clergé. Maintenant on apercevait, aux quatrièmes pages des journaux, des annonces de cors aux pieds guéris par un prêtre. Les monastères s’étaient métamorphosés en des usines d’apothicaires et de liquoristes. Ils vendaient des recettes ou fabriquaient eux-mêmes: l’ordre de Cîteaux, du chocolat, de la trappistine, de la semouline et de l’alcoolature d’arnica; les ff. maristes du biphosphate de chaux médicinal et de l’eau d’arquebuse; les jacobins de l’élixir antiapoplectique; les disciples de saint Benoît, de la bénédictine; les religieux de saint Bruno, de la chartreuse. »

 

On est déjà dans le tourisme ou la gastronomie monastique :

 

« Le négoce avait envahi les cloîtres où, en guise d’antiphonaires, les grands livres de commerce posaient sur des lutrins. De même qu’une lèpre, l’avidité du siècle ravageait l’église, courbait des moines sur des inventaires et des factures, transformait les supérieurs en des confiseurs et des médicastres, les frères lais et les convers, en de vulgaires emballeurs et de bas potards. »

 

Il reste les plaisirs des littératures pointues, la latine ou la médiévale, et les cocktails de synesthésie à base de couleurs et de sons :

 

« La similitude se prolongeait encore: des relations de tons existaient dans la musique des liqueurs; ainsi pour ne citer qu’une note, la bénédictine figure, pour ainsi dire, le ton mineur de ce ton majeur des alcools que les partitions commerciales désignent sous le signe de chartreuse verte. »

 

Boris Vian reprendra cette idée (le « pianocktail ») dans l’Ecume des jours. Huysmans poursuit :

 

« Ces principes une fois admis, il était parvenu, grâce à d’érudites expériences, à se jouer sur la langue de silencieuses mélodies, de muettes marches funèbres à grand spectacle, à entendre, dans sa bouche, des soli de menthe, des duos de vespétro et de rhum. »

 

Après on s’envole, on plane comme on disait jadis :

 

« Il arrivait même à transférer dans sa mâchoire de véritables morceaux de musique, suivant le compositeur, pas à pas, rendant sa pensée, ses effets, ses nuances, par des unions ou des contrastes voisins de liqueurs, par d’approximatifs et savants mélanges. »

 

Jamais on n’aura autant dénoncé ce monde de consommation démocrate et bourgeoise, et jamais on n’aura donné autant de moyens de le fuir.

 

 

Sources

 

Huysmans – A rebours

Oscar Wilde – Dorian Gray

Poe par Baudelaire

 

 

 

 

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