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Alexandre Sergueïevitch Pouchkine

Eugène Onéguine : Une traduction révolutionnaire par Tetyana Bonnal

Mon épouse propose une nouvelle traduction de Pouchkine et de son classique Onéguine. Tetyana a déjà traduit Tzar Saltan qui est sa meilleure vente sur Amazon.fr. Découvrez le film de Ptouchko pour profiter de la splendeur hyperboréenne de ce conte et de ce somptueux classique du cinéma soviétique. Ici elle a traduit à ma demande Eugène Onéguine. J’ai appris mon peu de russe en lisant Onéguine. Il y a peu de tentations d’audace stylistique dans ces traductions. Mais comme elle est très douée pour la musique, Tetyana a décidé de rendre la musique de Pouchkine et d’Onéguine.

Et cela donne avec un point humoristique en plus :

« Dans son service noble, impeccable,
Son père ne vivait qu’à crédit,
Donnait trois bals annuellement
Et ruiné il a fini.
Le sort avait gardé Eugene :
D’abord Madame le protégeait,
Ensuite Monsieur la remplaça ;
L’enfant fut vif mais trop charmant.
Monsieur l’Abbé – un pauvre Français,
Pour que l’enfant ne s’exténuât,
En plaisantant tout enseigna,
Sans l’ennuyer par une morale sévère. »

Les nouvelles méthodes éducatives sont là :

« Pour que l’enfant ne s’exténuât,
En plaisantant tout enseigna,
Sans l’ennuyer par une morale sévère.
Doucement il grondait ses puérilités
Et il le promenait dans le Jardin d’Eté. »

Epoque du dandysme, répétition des effets modernes et éducatifs :

« Voici, en liberté Onéguine sort,
Une coupe à la dernière mode il porte,
Comme un dandy de Londres il est habillé –
Et enfin il a vu la haute société.
Il savait parfaitement s’exprimer
Et écrire en français ;
Sans effort la mazurka il dansait
Et très aisément il s’inclinait.
Que voulez-vous ? Le monde décida
Qu’il est gentil, qu’il est intelligent. »

Voici comment Pouchkine se fout du latin – dans la langue alerte et souple de Tetyana :

« Le latin est démodé maintenant,
Et pour vous dire certainement,
Du latin il en savait assez
Pour que les épigraphes soient déchiffrées,
Pour discuter sur Juvénal,
Pour mettre à la fin de sa lettre un vale.
Tant bien que mal il se souvenait
De l’Eneide deux-trois vers.
Il n’avait pas d’envie de fouiller
Toute la poussière chronologique
De nos chroniques historiques :
Mais il gardait dans sa mémoire
Les anecdotes du temps autrui –
De Romulus jusqu’à aujourd’hui »

On remplace alors les si ennuyeux classiques par l’économie politique :

« Sans avoir la noble passion
Qui ne ménage sa vie que pour les sons,
Il ne savait pas bien distinguer,
Avec toute notre aide, le ïambe de la chorée.
Il invective Homère et Théocrite,
Mais en revanche il lit Adam Smith,
Et il était un économe profond –
C’est-à-dire il donnait son opinion
Comment l’Etat va s’enrichir,
De quoi il vit, pour quelle raison
Il n’avait pas besoin de l’or
S’il possède son simple produit.
Son père ne le comprenait pas
Et ses terrains il hypothéqua. »

Cadet de Schopenhauer, Pouchkine est un gentil nihiliste à la façon du Salomon de l’Ecclésiaste, qu’il reprend d’ailleurs. Et cela donne :

« Dans le désert où seul Eugène
Pouvait bien apprécier ses dons,
Il n’aimait pas les grandes fêtes
Des maîtres des voisins hameaux.
Il évitait leur causerie bruyante.
Leur discussion toujours prudente
Sur le fauchage et sur le vin,
Sur le chenil, sur leurs parents
Ne brillait pas par le sentiment,
Ni par la flamme poétique,
Ni par la pointe, ni par l’esprit,
Ni par un art heureux de vivre,
Mais le discours de leurs bonnes femmes
Avait encore moins de flamme. »

Car Pouchkine ne rate jamais bonnes femmes ! Il n’aime que la jeune fille discrète et romantique. Une page prodigieuse sur l’arithmétique de notre Fin des Temps – à partir de Napoléon, le 666 de la littérature russe (présent aussi chez Gogol et Tolstoï) :

« Mais nous n’avons même pas de l’amitié.
Nous avons détruit tous les préjugés ;
On prend pour les zéros les autres gens
En se prenant pour le « un » sérieusement.
Tous – nous tendons vers Napoléon,
Et les bipèdes créatures, en millions,
Ne sont pour nous que des outils ;
Le sentiment pour nous est une étrange bêtise. »

Conditionnement des petites par la poupée ? Le féministe Pouchkine relève déjà :

« L’enfant avec une docile poupée
Se préparera sans effort
Pour la décence – la loi du monde,
En répétant d’un air important
Toutes les leçons de sa maman. »

Autre envolée exclamative et dénotative :

« Malheureux celui qui prévoit
Tout, et dont la tête ne tourne pas,
Qui hait la véritable signification
Des mots, des gestes et des actions,
A qui l’expérience avait glacé son âme
En défendant de s’oublier dorénavant ! »

Sur un ton très  shakespearien (le Jacques de Comme il vous plaira bien sûr), cette dénonciation de notre vieillesse à tous :

« La vieillesse à lunettes a ses divinations,
Et même au seuil de son inhumation,
Quand tout était perdu irrévocablement ;
Mais c’est égal : l’espoir leur ment
Avec son balbutiement d’enfant. »

C’est la Second childishness de Shakespeare bien sûr. Avant Flaubert ou Duras Pouchkine se moque très bien de nos grandes bouffes :

« La foule se presse vers la salle :
Comme un essaim d’abeilles qui vrombit
En passant de la ruche friande dans le champ.
Content du repas de festin,
Un voisin souffle devant l’autre ;
Les dames se mettent au coin du feu,
Dans leur coin les demoiselles chuchotent.
Les tables vertes sont ouvertes :
Le boston appelle les joueurs experts,
Le hombre se destine aux vieillards,
Aussi le whist – connu depuis longtemps… »

Un aphorisme hors de pair – avant le légendaire duel de Lenskiy et Eugène :

« Ne faut-il pas qu’ils se séparent
À l’amiable ? Mais la haine dans le monde
A une peur horrible de la fausse honte. »

Pouchkine entrevoit sa mort dans ce texte de légende (le duel contre Dantès en janvier 37). Il décrit les réelles conséquences de la mort d’un poète :
« Peut-être il était né au moins
Ou pour le bien du monde, ou pour la gloire ;
Et puis sa lyre muette pouvait
Soulever dans les siècles futurs
Le bruit sonnant qui continue.
Peut-être, sur les escaliers mondains
Un grade très haut attendait le poète.
Peut-être, son ombre souffrante
Avait apportait un secret saint
Avec elle, et pour nous
Une voix vivifiante est perdue,
Et l’hymne des temps ne passera pas
À travers le seuil de la tombe,
Avec la bénédiction des peuples. »

Comme Chrétien de Troyes Pouchkine change brutalement de personnage. Et il annonce son désintérêt pour la rime, dû à l’âge :

« Bien que
J’aime beaucoup mon héros,
Je reviendrai à lui sans doute ;
Une autre chose me préoccupe.
L’âge pousse vers la prose sévère,
L’âge chasse la rime espiègle.
Et je l’avoue en soupirant :
Je lui courrais après plus indolent.
Ma plume n’a plus l’ancienne envie
De noircir les feuilles volantes.
Les différentes et froides rêveries,
Les différents et sévères soucis
Perturbent le repos de mon âme
Et dans le bruit du monde, et en silence. »

Belle invocation élégiaque – comme on dit :

« O rêves, mes rêves ! Où est votre gentillesse,
Où est votre rime éternelle – la jeunesse ?
Est-il possible que ce soit vrai,
Que sa couronne avait fané ?
Est-il possible qu’en vérité,
Sans fantaisies élégiaques,
Le printemps de mes jours passa
(Avant je le disais en plaisantant) ?
Et il ne reviendra-t-il jamais ?
J’aurai trente ans – est-il vrai ? »

Il avait raison du reste. Trente ans c’est la fin de tout. « Tout hussard qui n’est pas mort à trente ans »… Pouchkine s’amuse même avec la neige  à flocons :

« Elle vint, se dispersa ; en flocons
Elle s’accrocha aux branches des chênes ;
Elle se mit en ondulés tapis
Et sur les champs, autour des collines ;
Elle aplanit avec une duveteuse pèlerine
Les rives et la rivière immobile.
Le froid brilla. Nous sommes heureux
Des espiègleries de la mère-hiver.
Seul le cœur de Tanya ne se satisfait.
Elle ne vient pas pour rencontrer l’hiver
Pour respirer la poussière de gel,
Pour se laver les épaules et le sein
Avec la première neige du toit du bain :
Tanya a peur de l’hivernal chemin. »

L’hiver est féminin en russe. J’adore ce trait rapide et râpeux :

« Sur une rosse maigre et poilue
Il y a un postillon barbu. »

Pouchkine annonce l’arraisonnement technique du monde cent ans avant Heidegger, mais en même temps que Gautier en Espagne (comme dit Buñuel, les deux pays sont frères). Lisez ces vers admirables :

« Quand nous étendrons les limites
De notre bonne instruction,
Avec le temps (selon la supputation
Des tableaux justes philosophiques, –
Dans cinq cents ans) le routes, sans doute,
Changeront à l’excès chez nous :
Des grandes chaussées ici et là
Connecteront la Russie en la traversant.
Les ponts en fonte feront un pas
A travers les eaux comme un large arc,
On repoussera les montagnes, on creusera
Sous l’eau les voûtes audacieuses,
Le monde chrétien va établir
Sur chaque station un grand traktir. »

Une évocation émouvante, amusée et effrayée du prodigieux destin de  Napoléon (sur lui il ne faut lire que les grands russes et Léon Bloy : l’Ame de Napoléon devenu livre de chevet de Borges) :

« Voici, au centre de sa chênaie,
Le château de Pierre. Il est fier
Lugubrement de sa dernière gloire.
Napoléon attendit vainement,
Enivré de son ultime bonheur,
Moscou en génuflexions
Avec les clefs du vieux Kremlin :
Non, ma Moscou ne venait pas
Chez lui avec la tête baissée.
Elle ne préparait ni fête, ni don,
Mais une bonne conflagration
Pour ce héros sans patience.
Plongé dans sa pensée, d’ici
Il regardait la flamme terrible. »

On retourne à la vie de salon, la si emmerdante vie de salon :

« Puis Tatiana désire prêter l’oreille
Aux causeries, à la conversation des gens ;
Mais tous dans le salon sont occupés
Par des bêtises décousues et vulgaires ;
Ils sont si ternes, si indifférents,
Ils calomnient fastidieusement ;
Dans la sècheresse stérile des mots,
Des cancans, des nouvelles et des questions
Il n’y a pas une seule pensée lucide
En vingt-quatre heures, même par bêtise ;
Et l’esprit langoureux ne sourit pas,
Le cœur ne tremble, même pas par blague.
On ne trouve pas même une drôle de sottise
Dans tes contrées, ô monde vide ! »

Un peu de nostalgie amusée : la rime et Apulée !

« Jadis, quand dans les jardins du Lycée
Je m’épanouissais paisiblement,
Et quand avec plaisir je lisais Apulée,
Et que je ne lisais jamais Cicéron,
Ces jours-là, dans les secrètes vallées,
Au printemps, quand les cygnes criaient,
Tout près des eaux brillantes dans le silence,
La Muse a commencé à m’apparaître.
Et ma cellule d’étudiant soudain
S’éclaira : la Muse là-dedans
Ouvrit le festin des jeunes lubies,
Elle chanta nos joies enfantines,
Avec la gloire de notre passé
Et les rêveries du cœur passionné. »

Il ne faut pas trop désespérer (« l’humour est la politesse du désespoir », dit Boris Vian, qui meurt au même âge que Pouchkine) :

« Il serait triste de penser, que la jeunesse
Nous soit donnée en vain,
Que nous la trahissions à chaque moment,
Et qu’elle aussi, elle nous trompait tout le temps ;
Que nos meilleurs désirs et vœux,
Et nos rêveries en toute fraicheur
Se sont putréfiées l’une après l’autre,
Comme les feuilles à l’automne pourri. »

Un peu d’application dans le désespoir très contrôlé d’Eugène :

« Je suis privé de ça : pour vous
Je traîne au hasard partout ;
Mon jour, mon heure sont mesurés :
Mais je gaspille dans l’ennui en vain
Les jours comptés par le destin.
Ils sont déjà assez pénibles.
Je sais : ma vie atteint sa fin,
Mais pour qu’elle dure encore,
Je dois être sûr dès le matin
Que je vous verrai demain… »

On espère que ces extraits de vie vous convainquent…

Source
Tetyana Popova-Bonnal. Eugène Onéguine, Amazon.fr. 15 euros. Edition bilingue bientôt disponible.

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