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Tradition et beauté contre modernité ; les plus belles pages de Frithjof Schuon

Attention, post de plus de dix mille palabres.

Tradition et beauté contre la modernité

Les plus belles pages de Frithjof Schuon choisies et non préfacées par Nicolas Bonnal. Et gratuites avec ça…

La tradition contre les machines (par Frithjof Schuon)

Si l’on pouvait réintroduire l’ancien artisanat avec tous ses aspects d’art et de dignité, le «problème ouvrier» cesserait d’exister; ceci est vrai même pour les fonctions purement serviles où les métiers plus ou moins quantitatifs, pour la simple raison que la machine est inhumaine et anti-spirituelle en soi. La machine tue, non seulement l’âme de l’ouvrier, mais l’âme comme telle, donc aussi celle de l’exploiteur : le couple exploiteur ouvrier est inséparable du machinisme, car l’artisanat empêche cette alternative grossière par sa qualité humaine et spirituelle même. L’univers machiniste, c’est somme toute le triomphe de la ferraille lourde et sournoise; c’est la victoire du métal sur le bois, de la matière sur l’homme, de la ruse sur l’intelligence7; des expressions telles que «masse», «bloc», «choc», si fréquentes dans le vocabulaire de l’homme industrialisé, sont tout à fait significatives pour un monde qui est plus près des insectes que des humains. Il n’y a rien d’étonnant au fait que le «monde ouvrier», avec sa psychologie «machiniste-scientiste-matérialiste», soit particulièrement imperméable aux réalités spirituelles, car il présuppose une «réalité ambiante» tout à fait factice : il exige des machines, donc du métal, du vacarme, des forces occultes et perfides, une ambiance de cauchemar, du va-et-vient inintelligible, en un mot, une vie d’insectes dans la laideur et la trivialité; à l’intérieur d’un tel monde, ou plutôt d’un tel «décor», la réalité spirituelle apparaîtra comme une illusion patente ou un luxe méprisable.

Contre la science moderne

La science moderne, avec sa course vertigineuse – en progression géométrique – vers un gouffre dans lequel elle s’enfonce comme une voiture sans frein, est un autre exemple de cette perte de l’équilibre « spatial » propre aux civilisations contemplatives et encore stables. Nous blâmons cette science – et nous ne sommes certes ni le premier ni le seul à le faire -, non en tant qu’elle étudie tel domaine fragmentaire dans les limites de sa compétence, mais en tant qu’elle prétend en principe à la connaissance totale et qu’elle hasarde des conclusions qui exigeraient des connaissances suprasensibles et proprement intellectives qu’elle rejette de parti pris ; en d’autres termes, les fondements de cette science sont faux parce que, au point de vue « sujet », elle remplace l’Intellect et la Révélation par la raison et l’expérience – comme s’il n’était pas contradictoire de prétendre à la totalité sur une base empirique -, et qu’au point de vue « objet », elle remplace la Substance par la seule matière tout en niant le Principe universel ou en le réduisant à la matière ou à quelque pseudo-absolu dépourvu de tout caractère transcendant.

Dante et le caractère sacré des interprétations

Le sens littéral est souvent un langage chiffré qui voile plus qu’il ne dévoile, et qui n’est censé fournir que des points de repère pour des vérités d’ordre cosmologique, métaphysique et mystique ; les traditions orientales sont unanimes dans cette interprétation complexe et pluridimensionnelle des textes sacrés. D’après Maître Eckhart, « le Saint-Esprit enseigne toute vérité ; il est vrai qu’il y a un sens littéral que l’auteur avait en vue, mais comme Dieu est l’auteur de l’Écriture sainte, tout sens vrai est en même temps sens littéral ; car tout ce qui est vrai provient de la Vérité elle- même, est contenu en elle, dérive d’elle et est voulu par elle. » Et de même Dante dans son Convivio: « Les Écritures peuvent être comprises et doivent être exposées principalement selon quatre sens. L’un est appelé littéral… L’autre est appelé allégorique… Le troisième sens est appelé moral… Le quatrième sens est appelé anagogique, c’est-à-dire qui surpasse le sens (sovrasenso) ; c’est ce qui a lieu lorsqu’on expose spirituellement une Écriture qui, tout en étant vraie dans le sens littéral, signifie en outre les choses supérieures de la Gloire éternelle, ainsi qu’on peut le voir dans le Psaume du Prophète où il est dit que lorsque le peuple d’Israël sortit d’Égypte, la Judée fut rendue sainte et libre. Bien qu’il soit manifestement vrai qu’il en fut ainsi selon la lettre, ce qui s’entend spirituellement n’est pas moins vrai, à savoir que lorsque l’âme sort du péché, elle est rendue sainte et libre dans sa puissance. » (Trattato Seconda, 1).

Pour ce qui est du style biblique – abstraction faite de variations qui sont ici sans importance -, il importe de comprendre que le caractère sacré, donc surhumain du texte, ne saurait se manifester d’une façon absolue dans le langage, qui est forcément humain : la qualité divine dont il s’agit apparaît plutôt dans la richesse des significations superposées et dans la force théurgique du texte pensé, prononcé et écrit.

Frithjof Schuon et notre logique de vie en Dieu

…l’homme n’est pleinement homme qu’en se tenant au-dessus de lui-même, et il ne le peut que par la religion. Le monachisme est là pour rappeler que l’homme n’est que par sa conscience permanente de l’Absolu et des valeurs absolues, et que les œuvres humaines ne sont rien en elles- mêmes ; les Pères du désert, les Cassien, les saint Benoît ont montré qu’avant d’agir, il faut être, et que les actions sont précieuses dans la mesure où l’amour de Dieu les anime ou s’y reflète, et tolérables dans la mesure où elles ne s’opposent pas à cet amour. La plénitude de l’être, laquelle dépend de l’esprit, peut en principe se passer de l’action ; celle-ci n’a pas sa fin en elle-même, Marthe n’est certes pas supérieure à Marie. L’homme se distingue de l’animal sous deux rapports essentiels, d’abord par son intelligence capable d’absolu et par conséquent d’objectivité et de sens du relatif, et ensuite par sa volonté libre, capable de choisir Dieu et de s’attacher à lui : le reste n’est que contingence, notamment cette « culture » profane et quantitative dont l’Église primitive n’avait aucune idée, et dont on fait maintenant un pilier de la valeur humaine, à l’encontre de l’expérience courante et de l’évidence.

À notre époque, l’homme est défini en fonction, non de sa nature spécifique – laquelle n’est définissable que dans un contexte divin, mais des conséquences inextricables d’un prométhéisme déjà séculaire : ce sont les œuvres humaines, ou même les conséquences lointaines de ces œuvres, qui dans l’esprit de nos contemporains déterminent et définissent l’homme. Nous vivons dans un monde de coulisses où il est devenu presque impossible de toucher aux réalités primordiales des choses ; à chaque pas s’interposent les préjugés et les réflexes qu’exige une glissade irréversible…

L’homme aux racines coupées

Dans ce monde d’absurde relativisme où nous vivons, qui dit « notre temps » croit avoir tout dit ; identifier des phénomènes quelconques avec un « autre temps », ou qui plus est, un « temps révolu », c’est les liquider ; et notons le sadisme hypocrite que recouvrent des mots comme « révolu », « suranné » ou « irréversible », les- quels remplacent la pensée par une sorte de suggestion imaginative, une « musique de préjugé » pourrions-nous dire. On constate par exemple que telle pratique liturgique ou cérémonielle offense les goûts scientistes ou démagogiques de notre époque, et on est tout heureux de se rappeler que l’usage en question date du Moyen Âge, voire de « Byzance », ce qui permet de conclure sans autre forme de procès qu’il n’a plus droit à l’existence ; on oublie totalement la seule question qui ait à se poser, à savoir pourquoi les Byzantins ont pratiqué telle chose ; il se trouve que ce pourquoi se situe le plus souvent en dehors du temps, qu’il a une raison d’être qui relève de facteurs intemporels. S’identifier soi-même avec un « temps » et enlever par-là aux choses toute valeur intrinsèque ou presque, est une attitude toute nouvelle, que l’on projette arbitrairement dans ce que nous appelons rétrospectivement le « passé » ; en réalité, nos ancêtres ne vivaient pas dans un temps, subjectivement et intellectuellement parlant, mais dans un « espace », c’est-à- dire dans un monde de valeurs stables où le flux de la durée n’était pour ainsi dire qu’accidentel ; ils avaient un merveilleux sens de l’absolu dans les choses, et de l’enracine- ment des choses dans l’absolu.

Notre époque tend de plus en plus à couper l’homme de ses racines ; mais en voulant « repartir à zéro » et réduire l’homme au purement humain, on n’arrive qu’à le déshumaniser.

Contre la malédiction de l’indifférence

sed quia tepidus es, et nec frigidus, nec calidus, incipiam te evomere ex ore meo…(Apoc ., 3, 16)

Bien des gens s’imaginent que le purgatoire ou l’enfer est pour ceux qui ont tué, volé, menti, forniqué et ainsi de suite, et qu’il suffit de s’être abstenu de ces actions pour mériter le Ciel ; en réalité, l’âme va au feu pour ne pas avoir aimé Dieu, ou pour ne pas l’avoir aimé suffisamment ; on le comprendra si l’on se souvient de la Loi suprême de la Bible : aimer Dieu de toutes nos facultés et de tout notre être. L’absence de cet amour1n’est pas forcément le meurtre ou le mensonge ou quelque autre transgression, mais c’est forcément l’indifférence ; et celle-ci est la tare la plus généralement répandue, c’est la marque même de la chute. Il est possible que les indifférents ne soient pas des criminels, mais il est impossible qu’ils soient des saints ; c’est eux qui entrent par la « porte large » et marchent sur la « voie spacieuse », et c’est d’eux que dit l’Apocalypse : « Aussi, parce que tu es tiède et que tu n’es ni froid ni chaud, je te vomirai  de ma bouche »’. L’indifférence envers la vérité, envers Dieu est voisine de l’orgueil et ne va pas sans hypocrisie ; son apparente douceur est pleine de suffisance et d’arrogance ; dans cet état d’âme, l’individu est content de soi, même s’il s’accuse de défauts mineurs et se montre modeste, ce qui ne l’engage à rien et renforce au contraire son illusion d’être vertueux. C’est le critère d’indifférence qui permet de surprendre l’« homme moyen » comme « en flagrant délit », de saisir le vice le plus sournois et le plus insidieux pour ainsi dire à la gorge et de prouver à chacun sa pauvreté et sa détresse ; c’est cette indifférence qui est en somme le « péché  originel », ou qui le manifeste le plus généralement.

La sainte enfance et la vieillesse honorable (par Frithjof Schuon)

Ce qui importe pour l’homme virtuellement libéré de la chute, c’est de rester dans la sainte enfance. D’une certaine manière, Adam et Ève étaient « enfants » avant la chute et ne sont devenus « adultes » que par elle et après elle ; l’âge adulte reflète en effet le règne de la chute ; la vieillesse, dans laquelle les passions se sont tues, rapproche de nouveau de l’enfance et du Paradis, dans les conditions spirituelles normales tout au moins. Il faut combiner l’innocence et la confiance des tout petits avec le détachement et la résignation des tout vieux ; les deux âges se rencontrent dans la contemplativité, puis dans la proximité de Dieu : l’enfance est « encore » proche de Lui, et la vieillesse l’est « déjà ». L’enfant peut trouver son bonheur dans une fleur, et de même le vieillard ; les extrêmes se touchent, et le cercle spiroïdal se referme dans la Miséricorde.

Le vêtement peut exprimer plus que le corps, et c’est pourquoi, quoiqu’en pensent les andouilles, l’habit fait – faisait car ils n’existent plus pour cette raison précisément – les moines. Frithjof Schuon :

« Dans ce cas, le vêtement représente à son tour l’âme ou l’esprit, donc l’intérieur, le corps ne signifiant alors que notre existence matérielle et terrestre. »

Les bonnes excuses pour ne pas prier

 Trop de gens croient ne pas avoir le temps pour prier, mais c’est là une illusion due à cette indifférence qui est, d’après Fénelon, la plus grande maladie de l’âme ; car les nombreux moments que nous remplissons avec nos rêves habituels, y compris nos réflexions trop souvent inutiles, nous les enlevons à Dieu et à nous-mêmes.

La grande mission du monachisme est de montrer au monde que le bonheur n’est pas quelque part au loin, ou dans quelque chose qui se situe en dehors de nous, dans un trésor à chercher ou dans un monde à construire, mais ici-même où nous sommes à Dieu. Le moine représente en face d’un monde déshumanisé ce que sont nos vraies mesures ; sa mission, c’est de rappeler aux hommes ce qu’est l’homme.

Réflexion pascale : Mircea Eliade et la déchéance spirituelle des hommes areligieux

« Dans une perspective judéo-chrétienne on pourrait également dire que la non-religion équivaut à une nouvelle « chute » de l’homme : l’homme areligieux aurait perdu la capacité de vivre consciemment la religion et donc de la comprendre et de l’assumer ; mais, dans le plus profond de son être, il en garde encore le souvenir, de même qu’après la première « chute », et bien que spirituellement aveuglé, son ancêtre, l’homme primordial, Adam, avait conservé assez d’intelligence pour lui permettre de retrouver les traces de Dieu visibles dans le Monde. Après la première « chute », la religiosité était tombée au niveau de conscience déchirée ; après la deuxième « chute », elle est tombée plus bas encore, dans les tréfonds de l’inconscient : elle a été « oubliée ». »

Pourquoi la thèse moderne du progrès (qui suppose un homme annihilé pendant des milliers/millions d’années) est finalement fausse et très abrutie

« La thèse du progrès indéfini se heurte du reste à la contradiction suivante : si l’homme a pu vivre pendant des millénaires sous l’emprise d’erreurs et de sottises, — à supposer que les traditions ne soient que cela, et alors l’erreur et la sottise seraient quasiment incommensurables, — l’immensité de cette duperie serait incompatible avec l’intelligence qu’on prête à l’homme comme tel et qu’on est obligé de lui prêter; autrement dit, si l’homme est assez intelligent pour aboutir au «progrès» qu’incarne notre époque, — à supposer que ce soit là une réalité, — il est a priori trop intelligent pour avoir été dupe, pendant des millénaires, d’erreurs aussi ridicules que celles que le progressisme lui attribue ; mais si au contraire l’homme est assez sot pour y avoir cru si longtemps, il est aussi trop sot pour en sortir. Ou encore : si les hommes actuels étaient arrivés enfin à la vérité, ils devraient être supérieurs en proportion aux hommes d’autrefois, et cette proportion serait presque absolue; or le moins qu’on puisse dire est que l’homme ancien — médiéval ou antique — n’était ni moins intelligent ni moins vertueux que l’homme moderne, loin de là. L’idéologie du progrès est une de ces absurdités qui frappent par le manque d’imagination autant que par celui du sens des proportions ; c’est, du reste, essentiellement une illusion de vaishya, un peu comme la «culture», qui n’est autre qu’une «intellectualité» sans intelligence. »

Frithjof Schuon – castes et races

Pourquoi les orientaux et les civilisations traditionnelles se sont malheureusement soumis à la matrice – le point de vue traditionnel de Frithjof Schuon

Toutes ces considérations nous font penser à la déception qu’éprouvent certains en voyant avec quelle facilité des traditions millénaires s’écroulent en dépit de la mentalité contemplative des peuples respectifs, mentalité qui était censée présenter certaines garanties. Mais on oublie deux choses : premièrement, qu’il n’y a pas que des Orientaux contemplatifs et des Occidentaux «activistes», mais aussi, quel que soit le milieu traditionnel, des hommes «spirituels» et des hommes «mondains» ; deuxièmement, que dans chaque civilisation seule une minorité participe consciemment et activement à l’esprit de la tradition, les autres restant plus ou moins «en friche», c’est-à-dire prêts à recevoir n’importe quelles influences. On sait la facilité avec laquelle beaucoup d’Hindous, de Malais et de Chinois ont accepté une forme spirituelle aussi étrangère que l’Islam, ce qui prouve un certain détachement par rapport aux traditions autochtones; s’il se joint à ce détachement — ou à cette passivité, suivant les cas — un esprit matérialiste et «mondain», — et Dieu sait si les Orientaux peuvent être des «matérialistes de fait», — il n’y a aucune raison de s’étonner de l’abandon des traditions et de l’adhésion à des idéologies matérialistes. La «mondanité» au sens le plus général de ce mot, c’est-à-dire l’amour des plaisirs ou l’âpreté au gain, bref, la surestimation des choses de ce monde, a toujours été une porte ouverte vers l’erreur; la capacité intellectuelle est loin de constituer un critère et une garantie absolus. Il importe d’ajouter que la minorité spirituelle, celle qui participe consciemment et «activement» à la tradition, se rencontre dans toutes les couches de la société, ce qui revient à dire, inversement, qu’il y a aussi des «passifs», des «inconscients» et des «mondains» partout.

Sources

Frithjof Schuon – Castes et races, p.42 (sur archive.org)

Une rencontre sotériologique de Saint Luc et Tocqueville

Evangile de saint Luc :

Mais je vous dis à vous, mes amis : Ne craignez pas ceux qui tuent le corps et qui après cela ne peuvent rien faire de plus ; mais je vous montrerai qui vous devez craindre: craignez celui qui, après avoir tué, a le pouvoir de jeter dans la géhenne : oui, vous dis‑je, craignez celui‑là (Luc, 12,4-5)

Dico autem vobis amicis meis : Ne terreamini ab his qui occidunt corpus, et post hæc non habent amplius quid faciant. Ostendam autem vobis quem timeatis : timete eum qui, postquam occiderit, habet potestatem mittere in gehennam : ita dico vobis, hunc timete.

Et Tocqueville :

Sous le gouvernement absolu d’un seul, le despotisme, pour arriver à l’âme, frappait grossièrement le corps; et l’âme, échappant à ces coups, s’élevait glorieuse au-dessus de lui; mais dans les républiques démocratiques, ce n’est point ainsi que procède la tyrannie; elle laisse le corps et va droit à l’âme… (Démocratie, I, Deuxième partie, page 85)

Frithjof Schuon et la « satanique inconséquence » de nos modernes jugements

On rappelle ce passage de Nietzsche sur nos tendances dégénératives…

« Nous faisons également abstraction des gens tout à fait irréfléchis qui, en tant qu’historiens, arrivent avec la naïve conviction que leur époque, avec leurs idées populaires, a raison, plus qu’aucune autre, et qu’écrire, conformément à cette époque, équivaut à écrire avec justice. C’est là une croyance qui est celle de toute espèce de religion, et quand il s’agit de religions on ne peut pas en dire davantage. Les historiens naïfs appellent « objectivité » l’habitude de mesurer les opinions et les actions passées aux opinions qui ont cours au moment où ils écrivent. C’est là qu’ils trouvent le canon de toutes les vérités. Leur travail c’est d’adapter le passé à la trivialité actuelle. Par contre, ils appellent « subjective » toute façon d’écrire l’histoire qui ne considère pas comme canoniques ces opinions populaires. »

C’est dans la seconde considération inactuelle, l’inconvénient des études historiques !

Ici nous poursuivons notre lecture de Schuon, penseur traditionnel trop ignoré. Nous lisons ses Regards sur les mondes anciens.

Frithjof  Schuon écrit lui dans son chapitre II :

« On fait la « psychanalyse » d’un scolastique par exemple, ou même d’un Prophète, afin de « situer » leur doctrine – inutile de souligner le monstrueux orgueil qu’implique une semblable attitude -, et on décèle avec une logique toute machinale et parfaitement irréelle les « influences » que cette doctrine aurait subies ; on n’hésite pas à attribuer, ce faisant, à des saints toutes sortes de procédés artificiels, voire frauduleux, mais on oublie évidemment, avec une satanique inconséquence, d’appliquer ce principe à soi-même et d’expliquer sa propre position – prétendument « objective » – par des considérations psychanalytiques ; bref, on traite les sages comme des malades et on se prend pour un dieu. Dans le même ordre d’idées, on affirme sans vergogne qu’il n’y a pas d’idées premières : qu’elles ne sont dues qu’à des préjugés d’ordre grammatical  – donc à la stupidité des sages qui en ont été dupes – et qu’elles n’ont eu pour effet que de stériliser « la pensée » durant des millénaires, et ainsi de suite ; il s’agit d’énoncer un maximum d’absurdités avec un maximum de subtilité. Comme sentiment de plénitude, il n’y a rien de tel que la conviction d’avoir inventé la poudre ou posé sur la pointe l’œuf de Christophe Colomb ! »

Schuon et la soumission religieuse à la « science moderne »

La science moderne a eu pour effet, entre autres, de blesser mortellement la religion, en posant concrètement des problèmes que seul l’ésotérisme peut résoudre, et que rien ne résout en fait puisque l’ésotérisme n’est pas écouté, et ne l’est moins que jamais. En face de ces problèmes nouveaux, la religion est désarmée, et elle emprunte maladroitement et en tâtonnant les arguments de l’adversaire, ce qui l’oblige à fausser insensiblement sa propre perspective et à se renier de plus en plus ; sa doctrine n’est pas atteinte, certes, mais les fausses opinions empruntées à ses négateurs la rongent sournoisement « de l’intérieur », témoin l’exégèse moderne, l’aplatissement démagogique de la liturgie, le darwinisme teilhardien, les « prêtres ouvriers », et « l’art sacré » d’obédience surréaliste et « abstraite ». Les découvertes scientifiques ne prouvent rien contre les positions traditionnelles de la religion, bien entendu, mais personne n’est là pour le montrer ; trop de croyants estiment au contraire que c’est à la religion de « secouer la poussière des siècles », c’est à dire de se « libérer » de tout ce qui fait – ou manifeste – son essence ; l’absence de connaissances métaphysiques ou ésotériques d’une part et la force suggestive émanant des découvertes scientifiques et aussi des psychoses collectives d’autre part, font de la religion une victime presque sans défense, une victime refusant même dans une large mesure d’utiliser les arguments dont elle dispose. »

Sur la Fuite du Monde.

 Quand on reproche à l’ermite ou au moine de « fuir » le monde, on commet une double erreur : premièrement, on perd de vue que l’isolement contemplatif a une valeur intrinsèque qui est indépendante de l’existence d’un « monde » ambiant ; deuxièmement, on feint d’oublier qu’il est des fuites qui sont parfaitement honorables et que, s’il n’est ni absurde ni honteux de s’enfuir devant une avalanche, si on le peut, il ne l’est pas davantage de s’enfuir devant les tentations ou même simplement les distractions du monde, ou devant notre propre ego en tant qu’il se trouve enraciné dans ce cercle vicieux : et n’oublions pas qu’en nous débarrassant du monde nous débarrassons celui-ci de notre propre misère. De nos jours, on déclare volontiers que fuir le monde, c’est déserter des « responsabilités », euphémisme parfaitement hypocrite qui dissimule derrière une notion « altruiste » ou « sociale » la paresse spirituelle et la haine de l’absolu ; on aime à ignorer que le don de soi pour Dieu est toujours un don de soi pour tous. Il est métaphysiquement impossible de se donner à Dieu sans qu’il en résulte un bien pour l’ambiance ; se donner à Dieu, et serait-ce à l’insu de tous, c’est se donner aux hommes, car il y a, dans ce don de soi, une valeur sacrificielle dont le rayonnement est incalculable.

D’un autre côté, faire son salut, c’est comme respirer, manger, dormir ; on ne peut le faire pour les autres, ni les aider en s’en abstenant. L’égoïsme, c’est enlever aux autres ce dont ils ont besoin ; ce n’est pas prendre pour soi ce qu’ils ignorent ou dont ils ne veulent point.

Ce n’est pas le monachisme qui se situe en dehors du monde, c’est le monde qui se situe en dehors du monachisme.

Schuon et notre athéisme mortuaire

En fait, quand on enlève Dieu de l’univers, celui-ci devient un désert de rocaille ou de glace ; il est privé de vie et de chaleur, et tout homme qui a encore le sens du réel intégral se refuse à admettre que ce soit là la réalité ; car si celle-ci était faite de rocaille, il n’y aurait aucune place dans l’univers pour des fleurs, ni pour aucune beauté ou douceur quelle qu’elle soit. De même pour l’âme : enlevez la foi – y compris cet élément de foi qui fait partie de la gnose – et l’âme s’appauvrit, se refroidit, se raidit et s’aigrit ; ou bien elle tombe dans un hédonisme indigne de l’état humain ; l’un n’empêche d’ailleurs pas l’autre car les passions aveugles recouvrent toujours un cœur de glace, un cœur « mort » en somme. C’est ainsi qu’il est une charité ostentatoire et « humaniste » qui, au fond, n’est que la compensation psychologique pour l’amertume spirituelle ou la haine de Dieu.

 Incontestablement, la science moderne regorge de connaissances, mais la preuve est faite que l’homme ne les supporte pas, ni intellectuellement ni moralement. Ce n’est pas pour rien que les Écritures sacrées sont volontiers aussi naïves que possible, ce qui excite sans doute la moquerie des sceptiques, mais n’empêche ni les simples ni les sages de dormir tranquilles.

Frithjof Schuon : comment la culture humaniste bourgeoise a décapité l’homme occidental

…la culture humaniste, en tant qu’elle fait fonction d’idéologie et partant de religion, consiste essentiellement à ignorer trois choses : premièrement, ce qu’est Dieu, car elle ne lui accorde pas la primauté ; deuxièmement, ce qu’est l’homme, car elle le met à la place de Dieu ; troisièmement, ce qu’est le sens de la vie, car cette culture se borne à jouer avec les choses évanescentes et à s’y enfoncer avec une criminelle inconscience. En définitive, il n’y a rien de plus inhumain que l’humanisme du fait qu’il décapite pour ainsi dire l’homme : voulant en faire un animal parfait, il arrive à en faire un parfait animal ; non dans l’immédiat — car il a le mérite fragmentaire d’abolir certains traits de barbarie – mais en fin de compte, puisqu’il aboutit inévitablement à « rebarbariser » la société, tout en la « déshumanisant » ipso facto en profondeur. Mérite fragmentaire, avons-nous dit, car l’adoucissement des mœurs n’est bon qu’à condition de ne pas corrompre l’homme, de ne pas déchaîner la criminalité ni d’ouvrir la porte à toutes les perversions possibles.

Au XIXe siècle on pouvait encore croire à un progrès moral indéfini ; au XXe siècle ce fut le réveil brutal, il fallut se rendre à l’évidence qu’on ne peut améliorer l’homme en se contentant de la surface tout en détruisant les fondements.

Frithjof Schuon, Avoir un centre, p.30.

Frithjof Schuon et la grandeur des indiens 

« Sa tête rasée de très près n’offrait d’autres cheveux que cette touffeque l’esprit chevaleresque des Indiens conserve sur le sommet de la tête, comme pour narguer l’ennemi qui voudrait le scalper… » (Le dernier des Mohicans).

Pour mieux apprécier les références à Frithjof Schuon, on se reportera au film d’Elliott Silverstein, un homme nommé cheval ; à celui de mon regretté ami Irvin Kershner, la revanche d’un homme nommé cheval. Au Dernier des mohicans de Michael Mann (scénario tarabiscoté mais fantastique partition de Trevor Jones), mais aussi à la version de 1936 avec Randolph Scott dans le rôle de Hawk Eye. Enfin bien sûr à Danse avec les loups qui en dépit de son catéchisme bon enfant, sensibilisa une opinion distraite.

Ici on va juste tenter d’élever le débat américain (en oubliant Trump, ses tweets et ses bombes) avec Frithjof Schuon, immense ésotériste suisse de culture alémanique et musulmane, qui a vécu en Amérique du Nord auprès de ses chers sioux lakotas…

Il est amusant avant de commencer de rappeler que les costumes indiens dans un homme nommé cheval venaient d’Hollywood ! Cette anecdote digne de Baudrillard rappelle que nous sommes tombés si bas que même quand nous parlons de tradition, nous évoluons dans le simulacre.

On ne va pas pleurnicher, on va citer Schuon.

Schuon écrit dans Avoir un centre, le message d’un art vestimentaire :

« Le vêtement indien des Plaines « humanise » la Nature vierge, il transmet quelque chose de l’immensité des prairies, de la profondeur des forêts, de la violence du vent et autres affinités de ce genre. On aurait du reste tort d’objecter – comme aiment à le faire les « démystificateurs » professionnels – que le vêtement indien n’avait qu’une portée sociale et pratique limitée, que tous les individus ne le portaient pas, d’autant que la nudité, pour les Peaux-Rouges, avait elle aussi sa valeur à la fois pratique et symbolique ; mais ce qui importe ici, ce n’est pas le flottement des modalités, c’est le génie ethnique qui, s’il peut s’extérioriser de diverses façons, reste toujours fidèle à lui-même et à son message foncier.

C’est un fait curieux que beaucoup de gens aiment les Indiens mais n’osent pas l’avouer, ou l’avouent avec des réticences de commande, en se désolidarisant ostentatoirement du « bon sauvage » de Rousseau aussi bien que du « noble sauvage » de Cooper, et surtout de tout « romantisme » et de tout « esthétisme » ; sans oublier le souci de ne pas être pris pour un enfant. »

Sur la plume d’aigle Schuon rappelle :

« La plume d’aigle, comme l’aigle lui-même, représente le Grand-Esprit en général et la présence divine en particulier, nous a-t- on expliqué chez les Sioux ; il est donc plausible que les rayons du soleil, lui-même image du Grand-Esprit, soient symbolisés par des plumes. Mais ces plumes très stylisés, qui constituent le soleil à cercles concentriques, représentent également le cocon, symbole de potentialité vitale ; or la vie et le rayonnement solaire coïncident pour d’évidentes raisons.

Un des symboles les plus puissants du soleil est la majestueuse coiffure en plumes d’aigle ; celui qui la porte s’identifie à l’astre solaire, et il est facile de comprendre que tout le monde n’est pas qualifié pour la porter ; sa splendeur – unique en son genre parmi toutes les coiffures traditionnelles du monde suggère la dignité à la fois royale et sacerdotale ; donc le rayonnement du héros et du sage. »

Ici le grand esprit inspire notre sage alsacien :

« Le vêtement du chef ou du héros suggère l’aigle s’élevant vers le soleil : la nature de l’aigle, c’est de voler vers le haut, donc aussi de voir les choses de loin, « de haut » précisément : l’aigle monte et ensuite plane dans une lumineuse solitude. »

L’aigle va ici au-delà du message impérial européen :

« Selon une tradition quasi universelle, l’aigle symbolise lui- même le soleil ; ce qu’exprime précisément la parure de plumes d’aigle. Autrefois, chaque plume devait être gagnée : l’identification de l’homme avec l’astre solaire exige un drame héroïque. »

Sur les vêtements et leurs franges Schuon ajoute – et sur le calumet :

« Les objets les plus divers peuvent être ornés de broderies et de franges ; l’un des plus importants est le sac contenant la « Pipe de Paix » et le tabac rituel, la fonction de ce dernier étant de se sacrifier en brûlant et de monter vers le Grand-Esprit. Ce sac fut apporté aux Indiens, avec le Calumet, par la « Femme Bisonne-Blanche » (Pté- San Win en lakota) ; et c’est elle – ou plus précisément son archétype céleste, Wohpé – qui fait monter la fumée et nos prières vers le Ciel. »

Après il ne faut pas s’étonner du prestige de ces indiens de notre volonté de les imiter, même quand c’est pour les combattre.

Schuon ajoute, toujours dans Avoir un centre :

« Le prestige dont jouissent les Indiens dans les milieux et les pays les plus divers s’explique par la coïncidence proprement fascinante de qualités morales et esthétiques, par la combinaison d’un courage intrépide et stoïque avec une extraordinaire expressivité des physionomies, des vêtements et des ustensiles.

Le fait que l’Indien se perpétue dans les jeux des enfants presque dans le monde entier, et parfois dans les jeux des adultes, ne peut être un hasard sans signification ; il indique un message culturel d’une puissante originalité, un message qui ne peut mourir et qui survit, ou plutôt rayonne, comme il peut. »

Un peu de Nietzsche (« royauté d’un enfant », dit son maître et ancêtre Héraclite bellement) pour nous rapprocher des enfants et des indiens : 

« L’enfant est innocence et oubli, un renouveau et un jeu, une roue qui roule sur elle-même, un premier mouvement, une sainte affirmation.

Oui, pour le jeu divin de la création, ô mes frères, il faut une sainte affirmation : l’esprit veut maintenant sa propre volonté, celui qui a perdu le monde veut gagner son propre monde.

Je vous ai nommé trois métamorphoses de l’esprit : comment l’esprit devient chameau, comment l’esprit devient lion, et comment enfin le lion devient enfant. »

La destruction des indiens a été mille fois plus dénoncée par Hollywood que l’esclavage. Ce n’est pas un hasard : le sujet était jugé plus noble notamment par Tocqueville.

Schuon note sur cette destruction bien démocratique :

« La démocratie est pratiquement la tyrannie de la majorité ; la majorité blanche, en Amérique, n’avait aucun intérêt à l’existence de cette minorité rouge ; de ce fait l’armée – qui dans certains cas aurait dû défendre les droits des Indiens, droits solennellement garantis par des traités – défendait les intérêts des Blancs à l’encontre de ces accords. Qui dit démocratie dit démagogie ; en un tel climat, une criminalité populaire « de fait » devient une criminalité gouvernementale « de droit », du moins quand la victime se situe en dehors de la collectivité incluse dans telle légalité démocratique. »

Mais dans REGARDS SUR MONDES ANCIENS, Schuon est presque optimiste. Cette destruction devait hélas avoir lieu pour des raisons cycliques (le Kali-Yuga pour tout le monde) et elle n’a pas empêché un paradis de mille ans ou plus !

« Pour bien comprendre le destin abrupt de la race indienne, il faut tenir compte du fait que cette race a vécu pendant des millénaires dans une sorte de paradis pratiquement illimité ; les Indiens de l’Ouest s’y trouvaient encore au début du XIXesiècle. Ce fut un paradis rude, certes, mais offrant une ambiance grandiose à caractère sacré, et comparable à bien des égards à ce que fut l’Europe nordique avant l’arrivée des Romains ». 

Schuon rappelle notre âge de fer :

« Comme les Indiens s’identifiaient spirituellement et humainement à cette nature inviolée, et inviolable selon eux, ils en acceptaient toutes les lois, donc aussi la lutte pour la vie en tant que manifestation du « principe du meilleur » ; mais avec le temps, et en fonction des conséquences de l’« âge de fer » où prédominent les passions et où disparaît la sagesse, les abus se répandirent de plus en plus ; un individualisme héroïque, mais vindicatif et cruel obscurcissait-les vertus désintéressées, comme ce fut du reste le cas chez tous les peuples guerriers. »

Tout cela était condamné comme le monde elfique et oublié de Tolkien (il y a des ressemblances troublantes entre le style du Seigneur des Anneaux et le Dernier des Mohicans) :

 « La situation privilégiée des Indiens – en marge de l’« Histoire » et des écrasantes civilisations citadines – devait finir par s’épuiser ; il n’y a rien d’étonnant à ce que cet épuisement d’un paradis en quelque sorte vieilli coïncidât avec les temps modernes. »

Comme Tocqueville Schuon rappelle que la triste destruction s’est fait au nom des idéaux modernes :

« Mais de toute évidence, cet aspect unilatéral de fatalité ne saurait atténuer ni excuser aucune des vilenies dont l’Indien a été la victime depuis des siècles, sans quoi les notions de justice et d’injustice n’auraient pas de sens et il n’y aurait jamais eu d’infamie ni de tragédie. Les défenseurs de l’invasion blanche et de toutes ses conséquences font volontiers valoir que tous les peuples ont de tout temps commis des violences ; des violences, oui, mais non pas forcément des bassesses, perpétrées, par surcroît, au nom de la liberté, de l’égalité, de la fraternité, de la civilisation, du progrès et des droits de l’homme… La destruction consciente, calculée, méthodique, officielle – et non point anonyme – de la race rouge, de ses traditions et de sa culture, en Amérique du Nord et aussi en Amérique du Sud, loin d’avoir été un processus inévitable – et éventuellement excusable par des lois naturelles à condition qu’on ne prétende pas les avoir dépassées grâce à la « civilisation » – cette destruction, disons-nous, demeure en réalité l’un des plus grands crimes et l’un des plus insignes vandalismes dont l’Histoire ait gardé le souvenir. »

Tocqueville sur le même sujet :

« Les Espagnols, à l’aide de monstruosités sans exemples, en se couvrant d’une honte ineffaçable, n’ont pu parvenir à exterminer la race indienne, ni même à l’empêcher de partager leurs droits; les Américains des États-Unis ont atteint ce double résultat avec une merveilleuse facilité, tranquillement, légalement, philanthropiquement, sans répandre de sang, sans violer un seul des grands principes de la morale aux yeux du monde. On ne saurait détruire les hommes en respectant mieux les lois de l’humanité… »

Schuon rajoute magnifiquement : On condamne le mal pour sa nature, non pour son caractère inévitable.

Le passage :

« Ceci dit, il reste l’aspect inéluctable des choses, celui de la fatalité, en vertu duquel ce qui est possible ne peut pas ne pas se manifester en quelque manière, et tout ce qui arrive a ses causes proches ou lointaines ; cet aspect du monde et du destin n’empêche toutefois pas les choses d’être ce qu’elles sont : le mal reste le mal sur son propre plan. On condamne le mal pour sa nature, non pour son caractère inévitable ; ce dernier, on l’accepte, car le tragique entre nécessairement dans le jeu divin, et ne serait-ce que parce que le monde n’est pas Dieu… »

Nous avons écrit un livre sur le paganisme au cinéma. Schuon établit lui une comparaison entre les indiens et LES japonais des grands temps :

« Certaines tribus – les Algonquins surtout et les Iroquois – distinguent le démiurge d’avec l’Esprit suprême : ce démiurge a souvent un rôle quelque peu burlesque, voire luciférien. Une telle conception du Pouvoir créateur, et du dispensateur primordial des arts, n’est point particulière aux Peaux-Rouges, comme le prouvent les mythologies de l’Ancien Monde, où les méfaits des titans voisinent avec ceux des dieux ; en langage biblique, nous dirons qu’il n’y a pas de Paradis terrestre sans serpent, et que sans ce dernier il n’y a pas de chute et pas de drame humain, ni aucune réconciliation avec le Ciel. Comme la création est malgré tout quelque chose qui s’éloigne de Dieu, il faut bien qu’il y ait en elle une tendance déifuge, si bien qu’on peut considérer la création sous deux aspects, divin l’un et démiurgique ou luciférien l’autre ; or les Peaux-Rouges mélangent les deux aspects, et ils ne sont pas seuls à le faire ; rappelons seulement, dans la mythologie japonaise, le dieu Susano-o, génie turbulent de la mer et de la tempête. »

Art de l’espace, le cinéma était fait pour célébrer les indiens. Schuon encore :

« L’on sait le rôle crucial que jouent les directions de l’espace dans le rite du Calumet. Ce rite est la prière de l’Indien, dans laquelle l’Indien parle, non seulement pour lui-même, mais aussi pour toutes les autres créatures ; l’Univers entier prie avec l’homme qui offre la Pipe aux Puissances, ou à la Puissance. »

Schuon évoque ensuite les rites. Nous les citons pour le principe :

« Mentionnons ici également les autres grands rites du Chamanisme peau-rouge, du moins les principaux, à savoir la Loge à transpirer, l’Invocation solitaire et la Danse du Soleil1; nous choisissons le nombre quatre, non parce qu’il marque une limite absolue, mais parce qu’il est sacré chez les Peaux-Rouges et qu’il permet, en fait, d’établir une synthèse qui n’a rien d’arbitraire.

La Loge à transpirer est le rite purificatoire par excellence : par lui, l’homme se purifie et devient un être nouveau. Ce rite et le précédent sont absolument fondamentaux ; le suivant l’est aussi, mais en un sens quelque peu différent.

L’Invocation solitaire – la « lamentation » ou l’« envoi d’une voix » – est la forme la plus élevée de la prière ; elle peut être silencieuse2, suivant les cas. C’est une véritable retraite spirituelle, par laquelle tout Indien doit passer une fois dans sa jeunesse – mais alors l’intention est particulière – et qu’il peut renouveler à tout moment suivant l’inspiration ou les circonstances.

La Danse du Soleil est d’une certaine façon la prière de la communauté entière ; pour ceux qui l’exécutent, elle signifie – ésotériquement tout au moins – une union virtuelle qu’il a été décrit comme un homme sincère par des blancs qui pourtant n’avaient aucun préjugé favorable ; la vérité est sans doute qu’il a été, lui aussi, une victime des circonstances. Pour ramener tout ce mouvement à ses justes proportions, il faut le regarder dans son contexte traditionnel, le « polyprophétisme » indien et l’« apocalyptisme » propre à toute religion, puis dans son contexte contingent et temporel, l’écroulement des bases vitales de la civilisation des Plaines. »

Autre grand moment sur cette splendide destinée initiatique :

« La fascinante combinaison de l’héroïcité combative et stoïque et de l’allure sacerdotale conférait à l’Indien des Plaines et des Forêts une sorte de majesté à la fois aquilin et solaire, d’où cette beauté puissamment originale et irremplaçable qui s’attache à l’homme rouge et contribue à son prestige de guerrier et de martyr1. Comme les japonais du temps des samouraïs, le Peau-Rouge était profondément artiste dans sa manifestation personnelle même : outre que sa vie était un jeu perpétuel avec la souffrance et la mort2et de ce fait une sorte de karma-yogachevaleresque, il savait donner à ce style spirituel un revêtement esthétique d’une expressivité insurpassable. »

L’indien devient un vrai héros de western qui va déteindre sur le pauvre homme blanc déraciné (hélas il va déteindre en solo pas au collectif) :

« Un élément qui a pu donner l’impression que l’Indien est un individualiste – par principe et non de facto seulement – c’est l’importance cruciale que revêt chez lui la valeur morale de l’homme, le caractère si l’on veut, d’où le culte de l’acte. L’acte héroïque et silencieux s’oppose à la parole vaine et prolixe du lâche ; l’amour du secret, la réticence de livrer le sacré par des discours faciles qui l’affaiblissent et le dilapident, s’expliquent par là. Tout le caractère indien se laisse en somme définir par ces deux mots, si de telles ellipses sont permises : acte et secret ; acte foudroyant, au besoin, et secret impassible. Tel un roc, l’Indien d’autrefois se reposait en lui-même, en sa personnalité, pour ensuite la traduire en acte avec l’impétuosité de l’éclair ; mais en même temps il restait humble devant le Grand Mystère dont la nature environnante était, pour lui, le message permanent. »

Enfin ces lignes sur la nature qui ne sont pas si éloignées (hélas pour nous) que cela de notre saint Bernard de Clairvaux :

« La nature est solidaire de la sainte pauvreté et aussi de l’enfance spirituelle ; elle est un livre ouvert dont l’enseignement de vérité et de beauté ne s’épuise jamais. C’est au milieu de ses propres artifices que l’homme se corrompt le plus facilement, ce sont eux qui le rendent avide et impie ; auprès de la nature vierge, qui ne connaît ni agitation ni mensonge, l’homme a des chances de rester contemplatif comme l’est la nature elle-même. »

Quand l’homme est tombé si bas, peut-il encore rêver ?

Tiens, un peu de Fenimore Cooper, pour vous donner envie de le relire, ce plus grand classique de la littérature initiatique pour enfants :

« Il serait impossible de donner une idée du respect et de l’affection que témoigna toute la peuplade en voyant arriver inopinément un homme qui semblait déjà appartenir à un autre monde. Après quelques instants passés dans un silence commandé par l’usage, les principaux chefs se levèrent, s’approchèrent de lui tour à tour, lui prirent une main et l’appuyèrent sur leur tête, comme pour lui demander sa bénédiction. Les guerriers les plus distingués se contentèrent ensuite de toucher le bord de sa robe. Les autres semblaient se trouver assez heureux de pouvoir respirer le même air qu’un chef qui avait été si vaillant et qui était encore si juste et si sage. »

Sources

Frithjof Schuon – Avoir un centre ; regards sur les mondes traditionnels (archive.org)

Fenimore Cooper – Le dernier des Mohicans (ebooksgratuits.com)

Nicolas Bonnal – Le paganisme au cinéma (Dualpha ; Amazon.fr)

Tocqueville – De la démocratie en Amérique, I, deuxième partie, dernier chapitre

Nietzsche – Les trois métamorphoses, dans Zarathoustra

De Thoreau à Koyaanisqatsi : la civilisation comme apocalypse

Koyaanisqatsi est un documentaire de 1983, produit par Coppola, sur la fin du monde. Il s’inspire d’une parole Hopi qui exprime ces notions de fin, de destruction, de transformation (quelle transformation ? Car on aimerait bien la connaître enfin). Il montre que ce qui est arrivé aux indiens nous arrive à tous et au monde : la destruction de tout par le moule capitaliste. Certains en sont encore contents et parlent de croissance.

L’apocalypse est donc de culture indienne ou peau-rouge aux temps postmodernes. C’’est pourquoi nous écrivons ce livre.

La dimension apocalyptique du monde est inhérente aux westerns. Le western décrit la destruction d’un paysage, d’une culture, et la rapide transformation de la culture vorace et parasite (celle du blanc). Il n’a donc rien d’optimiste par principe.

Ces westerns ne sont pas les meilleurs mais ils transmettent une excellente angoisse, angoisse qui selon Guénon est aux antipodes l’esprit traditionnel ! Sur ce point Guénon s’est trompé et tous les esprits traditionnels sont devenus angoissés – effarés par ce monde dit moderne, y compris les maîtres comme Burckhardt ou Schuon.

Le Dernier des Mohicans raconte bien la disparition d’une belle race. Les portes du paradis de Cimino montrent la brutalité anglo-saxonne face des populations européennes. Edward Ross a rappelé la difficulté de l’intégration de ces populations européennes.  Citons-nous :

« Un spectateur moins ému est Gustave Le Bon. Il méprise les latins et adore les anglo-saxons, comme Vacher de Lapouge, correspondant de Madison Grant (on y revient). Et cela donne :

« Les dangers qui menacent l’Europe, menacent les Etats-Unis dans un avenir beaucoup plus prochain encore. La guerre de Sécession a été le prélude de la lutte sanglante qui s’engagera bientôt entre les couches diverses qui vivent sur leur sol. C’est vers le nouveau monde que se dirigent d’instinct tous les inadaptés de l’univers. Malgré ces invasions, dont aucun homme d’Etat américain n’a compris le péril, la race anglo-saxonne est encore en majorité aux Etats-Unis. Mais d’autres races, Mexicains, Nègres, Italiens, Portoricains, etc., s’y multiplient de plus en plus. »

Et pour prouver qu’on ne traitait pas mieux parfois les prolétaires blancs que les indiens ou les noirs affranchis, cette page de Mirbeau :

« Des ouvriers de Hongrie, de Roumanie, des paysans serbes, des prolétaires bulgares, dont le goût s’apparente à celui des nègres, des troupes de chanteurs russes s’embarquent pour l’Amérique… Leur lassitude, déjà, fait de la peine… Des femmes éclatantes et vermineuses, en loques rouges, avec de pauvres bijoux de cuivre, traînent, comme des baluchons, des enfants qui pleurent de fatigue, de faim, d’étonnement. On se demande ce que tout cela va devenir, et s’ils arriveront jamais au bout de l’exil… On les fait descendre brutalement, on les empile, comme des marchandises qu’ils sont, au fond des cales, et, durant des jours et des nuits, ils seront entassés là, pêle-mêle, dans la puanteur de leur misère et de leur crasse, sans air, presque sans lumière, à peine nourris, soumis à la discipline la plus dure… Ils n’auront même pas cette sorte de répit qu’est le voyage ; ils ne connaîtront pas cette sorte d’engourdissement, cet anesthésique, qu’apporte aux plus désespérés ce vague énorme, berceur, de l’infini de la mer et du ciel. »

Danse avec les loups popularise la culture indienne et sa destruction. La revanche d’un homme nommé cheval aussi narre une vengeance naïve des indiens contre de méchants blancs. On pourrait multiplier les exemples.

Apocalypse pour les Indiens ? Tocqueville écrit :

« Les Européens, en dispersant les Indiens dans des déserts nouveaux pour eux, en interrompant leurs traditions, en troublant leurs souvenirs, en brisant leurs coutumes, en altérant leurs mœurs, les ont poussés aux conséquences les plus funestes de la vie de chasseurs. C’est ainsi que le contact d’hommes civilisés, éclairés et cultivateurs a rendu les Indiens plus errants et plus sauvages qu’ils n’étaient autrefois. »

Il ajoute ailleurs :

« Aujourd’hui l’esprit national n’existe pour ainsi dire plus parmi les indigènes de l’Amérique ; à peine si l’on en rencontre quelques faibles traces. Des Indiens qui habitaient le vaste espace compris aujourd’hui dans les limites des établissements européens, les uns sont morts de faim et de misère, les autres ont reculé et se sont dispersés au loin, toujours suivis par la civilisation qui les presse. Parmi ces sauvages, restes mutilés d’un peuple autrefois puissant, plusieurs errent au hasard dans les déserts ; réduits à l’individu ou à la famille, ils se croient libres de tous devoirs envers leurs semblables dont ils n’attendent aucun secours ; d’autres se sont incorporés aux nations qu’ils ont trouvées sur leur passage, mais dont ils ne partagent ni les usages, ni les opinions, ni les souvenirs. »

C’est la fin du lien national et social – et même familial. Le destin américain est ici écrit. On retrouve chez les réactionnaires anti-migratoires la même rhétorique de Madison Grant à Lawrence Auster (juif converti et cousin de Paul).

Tocqueville :

 « Chez ces nations elles-mêmes, que le contact des Européens n’a pas encore détruites ou forcées à fuir, le lien social est relâché. La misère a déjà forcé les hommes qui les composent à s’écarter les uns des autres pour trouver plus facilement le moyen de soutenir leur vie ; le besoin a affaibli dans leur cœur ce sentiment de la patrie qui, comme tous les autres sentiments, a besoin, pour se produire d’une manière durable, de se combiner avec une sorte de bien-être. Poursuivis chaque jour par la crainte de mourir de faim et de froid, comment ces infortunés pourraient-ils s’occuper des intérêts généraux de leur pays ? Que devient l’orgueil national chez un misérable qui périt dans les angoisses de la pauvreté ? »

Ici le sort des Indiens annonce le nôtre :

« La même cause, qui affaiblissait chez les Indiens l’amour de la patrie, a altéré les coutumes, dénaturé tous les sentiments, modifié toutes les opinions. »

« Les Indiens… Ceux-ci, dans ce qu’ils produisent eux-mêmes, sont inférieurs à leurs aïeux ; en devenant plus nomades et pins pauvres, ils ont perdu le goût des constructions étendues et durables. Le sauvage établit à la hâte une sorte de tanière, et pourvu qu’elle lui fournisse un asile passager contre la rigueur des saisons, il est content. Je dirai de la culture quelque chose d’analogue : sans domicile fixe, l’Indien ne sait aujourd’hui où établir son champ de maïs, et il ignore s’il aura le temps d’en récolter les produits. Il se concentre donc de plus en plus dans les habitudes de chasse, et, à mesure que le gibier devient plus rare, il le considère de plus en plus comme son unique ressource. C’est ainsi que l’approche d’un peuple cultivateur a rendu les indigènes de l’Amérique du Nord moins cultivateurs qu’ils ne l’étaient avant. »

L’apocalyptique civilisation américaine a été pressentie par Poe que nous avons cité. Nous joignons ici un texte du gauchiste Thoreau que nous avons publié, et qui montrait la supériorité de l’habitat indien sur l’occidental fondé sur le fric et la laideur – et l’incommodité aussi :

Un livre sur les westerns ? Du coup je relis Emerson et Thoreau. C’est Frithjof Schuon qui parle de l’origine indienne du transcendantalisme.

Thoreau est un sapeur de la modernité façon Nietzsche ou Tolstoï. Il remet en doute les fondations du monde moderne. Pour lui le monde moderne repose sur la mode…

« Chaque génération rit des anciennes modes, tout en suivant religieusement les nouvelles… »

C’est dans Walden bien sûr. Et au passage un rappel d’Ortega Y Gasset sur ce monde autoproclamé moderne :

« Le mot « moderne » exprime donc la conscience d’une nouvelle vie, nouvelle vice, supérieure à l’ancienne, et en même temps, la nécessité impérieuse d’être à la hauteur des temps. Pour le « moderne », ne pas être moderne, équivaut à tomber au-dessous du niveau historique. »

Car la modernité c’est la tyrannie de la marchandise remplaçable, de la pensée jetable qui va avec.

Thoreau remet tout en doute : malbouffe, fringue, immobilier. Sur le capitalisme textile voici ce qu’il écrit :

« Je ne peux croire que notre système manufacturier soit pour les hommes le meilleur mode de se procurer le vêtement. La condition des ouvriers se rapproche de plus en plus chaque jour de celle des Anglais ; et on ne saurait s’en étonner, puisque, autant que je l’ai entendu dire ou par moi-même observé,l’objet principal est, non pas pour l’espèce humaine de se voir bien et honnêtement vêtue, mais, incontestablement, pour les corporations de pouvoir s’enrichir. »

Il écrit cela bien avant Naomi Klein…

Mais Thoreau remet en cause l’immobilier qui nous ruine en nous abritant mal. Et pour lequel nous ne sommes pas faits (découvrez mon roman fantastique et comique sis à Paris, « Les Maîtres carrés »). Et cela donne :

« L’homme n’a pas été fait si fortement charpenté ni si robuste, pour qu’il lui faille chercher à rétrécir son univers, et entourer de murs un espace à sa taille. Il fut tout d’abord nu et au grand air ; mais malgré le charme qu’il y pouvait trouver en temps calme et chaud, dans le jour, peut-être la saison pluvieuse et l’hiver, sans parler du soleil torride, eussent-ils détruit son espèce en germe s’il ne se fût hâté d’endosser le couvert d’une maison. »

L’homme aurait dû vivre au grand air et il s’est abrité et il a dégénéré. Sur ces entrefaites ovidiennes ou guénoniennes :

« Qui ne se rappelle l’intérêt avec lequel, étant jeune, il regardait les rochers en surplomb ou les moindres abords de caverne ?C’était l’aspiration naturelle de cette part d’héritage laissée par notre plus primitif ancêtre qui survivait encore en nous. De la caverne nous sommes passés aux toits de feuilles de palmier, d’écorce et branchages, de toile tissée et tendue, d’herbe et paille, de planches et bardeaux, de pierres et tuiles.À la fin, nous ne savons plus ce que c’est que de vivre en plein air, et nos existences sont domestiques sous plus de rapports que nous ne pensons. De l’âtre au champ grande est la distance. »

Le résultat est que nous avons tué la poésie :

« Peut-être serait-ce un bien pour nous d’avoir à passer plus de nos jours et de nos nuits sans obstacle entre nous et les corps célestes, et que le poète parlât moins de sous un toit, ou que le saint n’y demeurât pas si longtemps. Les oiseaux ne chantent pas dans les cavernes, plus que les colombes ne cultivent leur innocence dans les colombiers. »

L’idéal de piaule est le tipi. 

« Réfléchissez d’abord à la légèreté que peut avoir l’abri absolument nécessaire. J’ai vu des Indiens Penobscot, en cette ville, habiter des tentes de mince cotonnade, alors que la neige était épaisse de près d’un pied autour d’eux, et je songeai qu’ils eussent été contents de la voir plus épaisse pour écarter le vent. »

Thoreau propose humoristiquement non pas de vivre mais juste de dormir dans une boîte en bois (car il faudrait vivre dehors) :

« …l’idée me vint que tout homme, à la rigueur, pourrait moyennant un dollar s’en procurer une semblable, pour, après y avoir percé quelques trous de vrille afin d’y admettre au moins l’air, s’introduire dedans lorsqu’il pleuvait et le soir, puis fermer le couvercle au crochet, de la sorte avoir liberté d’amour, en son âme être libre. Il ne semblait pas que ce fût la pire, ni, à tout prendre, une méprisable alternative. »

Il rappelle que bien avant la baisse ou la hausse actuelle de l’étau d’intérêt, on passe notre vie avec la banque ou le proprio aux trousses :

« Vous pouviez veiller aussi tard que bon vous semblait, et, à quelque moment que vous vous leviez, sortir sans avoir le propriétaire du sol ou de la maison à vos trousses rapport au loyer. Maint homme se voit harcelé à mort pour payer le loyer d’une boîte plus large et plus luxueuse, qui n’eût pas gelé à mort en une boîte comme celle-ci. Je suis loin de plaisanter. L’économie est un sujet qui admet de se voir traité avec légèreté, mais dont on ne saurait se départir de même. »

Rappelons que le premier chapitre de Walden (ouvrage jamais lu, comme tout classique que je présente ici) s’intitule « économie » et que, mieux que Marx et son école, notre Thoreau fout en l’air la civilisation esclavagiste du capital américain. Le modèle reste comme chez Schuon bien sûr les indiens :

« Gookin, qui fut surintendant des Indiens sujets de la colonie de Massachusetts, écrivant en 1674, déclare : « Les meilleures de leurs maisons sont couvertes fort proprement, de façon à tenir calfeutré et au chaud, d’écorces d’arbres, détachées de leurs troncs au temps où l’arbre est en sève, et transformées en grandes écailles, grâce à la pression de fortes pièces de bois, lorsqu’elles sont fraîches… Les maisons plus modestes sont couvertes de nattes qu’ils fabriquent à l’aide d’une espèce de jonc, et elles aussi tiennent passablement calfeutré et au chaud, sans valoir toutefois les premières… J’en ai vu de soixante ou cent pieds de long sur trente de large…Il m’est arrivé souvent de loger dans leurs wigwams, et je les ai trouvés aussi chauds que les meilleures maisons anglaises. »  

Un exemple de technologie subtile indienne :

« Les Indiens étaient allés jusqu’à régler l’effet du vent au moyen d’une natte suspendue au-dessus du trou qui s’ouvrait dans le toit et mue par une corde. Dans le principe un abri de ce genre se construisait en un jour ou deux tout au plus, pour être démoli et emporté en quelques heures ; et il n’était pas de famille qui ne possédât la sienne, ou son appartement en l’une d’elles. »

Il rappelle l’absurdité de notre situation ; travailler vingt ou cinquante ans pour une poignée de moches « maîtres carrés » ! Hypothèque se dit mort-gage en british !  

« À l’état sauvage toute famille possède un abri valant les meilleurs, et suffisant pour ses besoins primitifs et plus simples ; mais je ne crois pas exagérer en disant que si les oiseaux du ciel ont leurs nids, les renards leurs tanières, et les sauvages leurs wigwams, il n’est pas dans la société civilisée moderne plus de la moitié des familles qui possède un abri. »

Il enfonce le clou sur notre éternelle « crise du logement » :

« Dans les grandes villes et cités, où prévaut spécialement la civilisation, le nombre de ceux qui possèdent un abri n’est que l’infime minorité. Le reste paie pour ce vêtement le plus extérieur de tous, devenu indispensable été comme hiver, un tribut annuel qui suffirait à l’achat d’un village entier de wigwams indiens, mais qui pour l’instant contribue au maintien de sa pauvreté sa vie durant. »

Se loger, c’est s’endetter. En organisant la cherté de tout on tient les gens :

« Une maison moyenne dans ce voisinage coûte peut-être huit cents dollars, et pour amasser cette somme il faudra de dix à quinze années de la vie du travailleur, même s’il n’est pas chargé de famille – en estimant la valeur pécuniaire du travail de chaque homme à un dollar par jour, car si certains reçoivent plus, d’autres reçoivent moins – de sorte qu’en général il lui aura fallu passer plus de la moitié de sa vie avant d’avoir gagné son wigwam. Le supposons-nous au lieu de cela payer un loyer, que c’est tout simplement le choix douteux entre deux maux. Le sauvage eût-il été sage d’échanger son wigwam contre un palais à de telles conditions ? »

Thoreau a bien raison : la clé de tout serait de redevenirsauvage, pas d’être de gauche ou de droite…

Mais comme on sait, ces « sauvages » ont mal terminé, qui menaçaient par leur logement l’économie dite des « maîtres carrés »…

Sources 

Nicolas Bonnal – Les maîtres carrés, Amazon.fr

Thoreau, Walden, économie, ebooksgratuits.com

Tocqueville – De la démocratie en Amérique, I 

Beaumont – Marie

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