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Tocqueville et la peur du monde moderne

N.B.

Tocqueville et la peur du monde moderne

 

Plus la crise terminale du monde moderne ou postmoderne se rapproche, plus il faudrait faire une lecture guénonienne de Tocqueville. Il suffit de lire enfin l’introduction de la Démocratie en Amérique. Alors on le fait et cela donne ceci :

« Je me reporte pour un moment à ce qu’était la France il y a sept cents ans: je la trouve partagée entre un petit nombre de familles qui possèdent la terre et gouvernent les habitants; le droit de commander descend alors de générations en générations avec les héritages; les hommes n’ont qu’un seul moyen d’agir les uns sur les autres, la force; on ne découvre qu’une seule origine de la puissance, la propriété foncière. »

 

On est vers 1839, quand le grand homme s’embarque pour l’Amérique avec Beaumont. Tocqueville évoque le treizième siècle, peut-être le douzième. On est ici dans Autorité spirituelle et pouvoir temporel de Guénon ; puis Philippe le Bel altère les monnaies, bafoue la papauté à Anagni avec Nogaret et ses sicaires, et extermine les templiers – tout en se faisant militairement trousser par de simples bourgeois à Courtrai. On est dans la cathédrale de Huysmans « quand tout commence à devenir laid » (Hugo en parle bien dans Notre-Dame de Paris). Et on est dans Dante : Capet avoue, « je fus le fils d’un boucher de Paris… »

Montée de l’égalité, de l’homogénéisation et de la médiocrité. Tocqueville voit déjà les idées chrétiennes qui vont devenir folles aux siècles de Vatican II et de Bergoglio :

« Mais voici le pouvoir politique du clergé qui vient à se fonder et bientôt à s’étendre. Le clergé ouvre ses rangs à tous, au pauvre et au riche, au roturier et au seigneur; l’égalité commence à pénétrer par l’Église au sein du gouvernement, et celui qui eût végété comme serf dans un éternel esclavage, se place comme prêtre au milieu des nobles, et va souvent s’asseoir au-dessus des rois. »

 

La montée des légistes va accélérer le déclin du moyen âge. Le légiste justifie tout, la prolifération des règlements, des impôts (Hoppe), la guerre nucléaire du droit ou le changement de sexe obligatoire :

« La société devenant avec le temps plus civilisée et plus stable, les différents rapports entre les hommes deviennent plus compliqués et plus nombreux. Le besoin des lois civiles se fait vivement sentir. Alors naissent les légistes; ils sortent de l’enceinte obscure des tribunaux et du réduit poudreux des greffes, et ils vont siéger dans la cour du prince, à côté des barons féodaux couverts d’hermine et de fer. »

 

Guénon dénonce dans son livre l’avarice du roi de France, défaut de la troisième fonction (du vaisya, pour ceux que cela intéresserait encore…). Tocqueville décrit aussi l’avènement de l’argent avec la chicane :

« Les rois se ruinent dans les grandes entreprises; les nobles s’épuisent dans les guerres privées; les roturiers s’enrichissent dans le commerce. L’influence de l’argent commence à se faire sentir sur les affaires de l’État. Le négoce est une source nouvelle qui s’ouvre à la puissance, et les financiers deviennent un pouvoir politique qu’on méprise et qu’on flatte. »

 

Après se développe la « rage d’écrire » (Maurice Joly) qui sera favorisée par nos imprimeries faustiennes :

« Peu à peu, les lumières se répandent; on voit se réveiller le goût de la littérature et des arts; l’esprit devient alors un élément de succès; la science est un moyen de gouvernement, l’intelligence une force sociale; les lettrés arrivent aux affaires. »

La grande affaire du monde moderne c’est la destruction de la noblesse, de ce qui fait écran entre l’Etat et l’individu. Ce n’est pas pour rien si de grands poètes comme Poe, Baudelaire, Mallarmé rêvèrent de recréer non pas une république mais une aristocratie – ou un nouveau clergé – par les lettres. Donner un sens plus pur aux mots de la tribu…

En France cette destruction fut le fait des rois de France (tant pis pour Bonald et Maistre, à qui ce trait échappa), qui s’aidèrent de tous les Macron d’alors, et scièrent leur trône :

 

« Plus souvent encore, on a vu les rois faire participer au gouvernement les classes inférieures de l’État, afin d’abaisser l’aristocratie. »

 

On connaît les diggers de Cromwell, Tocqueville parle des rois niveleurs :

 

« En France, les rois se sont montré les plus actifs et les plus constants des niveleurs. Quand ils ont été ambitieux et forts, ils ont travaillé à élever le peuple au niveau des nobles; et quand ils ont été modérés et faibles, ils ont permis que le peuple se plaçât au-dessus d’eux-mêmes. Les uns ont aidé la démocratie par leurs talents, les autres par leurs vices. Louis XI et Louis XIV ont pris soin de tout égaliser au-dessous du trône, et Louis XV est enfin descendu lui-même avec sa cour dans la poussière. »

 

Après l’argent et le goût du confort entraînent la société sur sa pente descendante ; relisez le Mondain de Voltaire. Tocqueville :

 

« À partir de ce moment, tous les procédés qui se découvrent, tous les besoins qui viennent à naître, tous les désirs qui demandent à se satisfaire, sont des progrès vers le nivellement universel. Le goût du luxe, l’amour de la guerre, l’empire de la mode, les passions les plus superficielles du cœur humain comme les plus profondes, semblent travailler de concert à appauvrir les riches et à enrichir les pauvres. »

 

C’est la nouvelle Atlantide de Francis Bacon, texte fondamental. La technique concourt à cette affirmation de la matrice qui va se globaliser sous la férule anglo-saxonne (chapitre II de notre Internet nouvelle voie). Tocqueville synthétise avec éclat :

 

« Les croisades et les guerres des Anglais déciment les nobles et divisent leurs terres; l’institution des communes introduit la liberté démocratique au sein de la monarchie féodale; la découverte des armes à feu égalise le vilain et le noble sur le champ de bataille; l’imprimerie offre d’égales ressources à leur intelligence; la poste vient déposer la lumière sur le seuil de la cabane du pauvre comme à la porte des palais; le protestantisme soutient que tous les hommes sont également en état de trouver le chemin du ciel. »

 

Enfin notre Amérique arrive, avec sa bible, son canon et son pognon (sans oublier son charleston) :

 

« L’Amérique, qui se découvre, présente à la fortune mille routes nouvelles, et livre à l’obscur aventurier les richesses et le pouvoir. »

 

Et enfin cette phrase géniale sur cette horreur religieuse que lui inspire à lui Tocqueville ce monde…

 

« Le livre entier qu’on va lire a été écrit sous l’impression d’une sorte de terreur religieuse produite dans l’âme de l’auteur par la vue de cette révolution irrésistible qui marche depuis tant de siècles à travers tous les obstacles, et qu’on voit encore aujourd’hui s’avancer au milieu des ruines qu’elle a faites. »

 

Il ajoute sur la déjà bien sensible décrépitude chrétienne :

 

« Les peuples chrétiens me paraissent offrir de nos jours un effrayant spectacle; le mouvement qui les emporte est déjà assez fort pour qu’on ne puisse le suspendre, et il n’est pas encore assez rapide pour qu’on désespère de le diriger: leur sort est entre leurs mains; mais bientôt il leur échappe. »

 

Notre auteur voit que la démocratie, comme sous Trump ou Macron aujourd’hui, ne satisfera jamais personne :

 

« La démocratie a donc été abandonnée à ses instincts sauvages; elle a grandi comme ces enfants, privés des soins paternels, qui s’élèvent d’eux-mêmes dans les rues de nos villes, et qui ne connaissent de la société que ses vices et ses misères. »

 

Sans évoquer comme Schuon ou Burckhardt la société traditionnelle, Tocqueville en résume bien les traits :

 

« D’un côté étaient les biens, la force, les loisirs, et avec eux les recherches de luxe, les raffinements du goût, les plaisirs de l’esprit, le culte des arts; de l’autre, le travail, la grossièreté et l’ignorance.

Mais au sein de cette foule ignorante et grossière, on rencontrait des passions énergiques, des sentiments généreux, des croyances profondes et de sauvages vertus.

Le corps social ainsi organisé pouvait avoir de la stabilité, de la puissance, et surtout de la gloire. »

 

Le futur sera glauque :

 

« La nation prise en corps sera moins brillante, moins glorieuse, moins forte peut-être; mais la majorité des citoyens y jouira d’un sort plus prospère, et le peuple s’y montrera paisible, non qu’il désespère d’être mieux, mais parce qu’il sait être bien. »

 

Vraiment ? Cent milliards pour Arnault, et cent mille gnons pour les gilets jaunes ! Dix américains plus riches que 150 millions !

 

Tocqueville voit la montée de notre état totalitaire, libéral ou social ou national :

 

« J’aperçois que nous avons détruit les existences individuelles qui pouvaient lutter séparément contre la tyrannie; mais je vois le gouvernement qui hérite seul de toutes les prérogatives arrachées à des familles, à des corporations ou à des hommes: à la force quelquefois oppressive, mais souvent conservatrice, d’un petit nombre de citoyens, a donc succédé la faiblesse de tous. »

 

Puis Tocqueville nous explique notre impossibilité démocratique à nous réformer. Ses raisons sont géniales :

 

 

« La société est tranquille, non point parce qu’elle a la conscience de sa force et de son bien-être, mais au contraire parce qu’elle se croit faible et infirme; elle craint de mourir en faisant un effort: chacun sent le mal, mais nul n’a le courage et l’énergie nécessaires pour chercher le mieux; on a des désirs, des regrets, des chagrins et des joies qui ne produisent rien de visible, ni de durable, semblables à des passions de vieillards qui n’aboutissent qu’à l’impuissance. »

 

Le résultat c’est « le fiasco récurrent » (Douglas Reed, à propos de Suez et du reste) dont la France est la championne depuis 1789 :

 

« Ainsi nous avons abandonné ce que l’état ancien pouvait présenter de bon, sans acquérir ce que l’état actuel pourrait offrir d’utile; nous avons détruit une société aristocratique, et, nous arrêtant complaisamment au milieu des débris de l’ancien édifice, nous semblons vouloir nous y fixer pour toujours. »

 

 

Sources

 

Tocqueville – De la démocratie en Amérique, I, introduction

Nicolas Bonnal – Le coq hérétique, internet nouvelle voie (Les Belles Lettres)

René Guénon – Autorité spirituelle et pouvoir temporel

Bacon – La Nouvelle Atlantide

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