Accueil FOCUS Analyses Astana, Ou lorsque Poutine & co., volens nolens, nous font du… Kerry ! [2]

Astana, Ou lorsque Poutine & co., volens nolens, nous font du… Kerry ! [2]

Astana. Les puissances aiment donner un vernis géopolitique à leur action sur le terrain. Le US Secretary of State, John F. Kerry, nous avait fait Genève à répétition. Les présidents turc, Reccep Tayyip Erdoğan, russe, Vladimir V. Poutine, & iranien, Hassan Rohani, nous la jouent Astana. Pour quels résultats ? Peu de chose qui ressemble à la paix, en tout cas… 2ème partie.

« Le 1er mai 2003, sur le pont du porte-avions Abraham Lincoln et sur fond de bannière ‘Mission accomplie’, le président Bush annonçait la fin des combats en Irak. En réalité, ce n’était que le début de l’enlisement de l’ ‘hyperpuissance’ dans un conflit qui marque sans doute le début d’une nouvelle ère dans l’art de la guerre »1. Michel Goya

Donc, selon vous, Astana est, quand même quelque chose qui ressemble à un échec ?

Jacques Borde. Oui et non. Commençons par le Non. Non, parce que accoucher d’un mauvais accord est, sur le moyen terme, parfaitement réalisable. Le tout c’est de ne pas aller trop loin, sous prétexte d’aboutir coûte que coûte à un résultat. On a déjà vu ça : remember Munich !

Mais, comme rien nen est sorti excepté ce communiqué final, Je crains que, comme pour Genève avec Kerry aux commandes, l’on nous refasse le coup des négos à répétition : Astana 1, Astana 2, Astana 3, etc. Une nouvelle rencontre se tiendra à Genève le 8 février 2017.

Oui, parce que si les parties conviées à Astana finissent par s’accorder un jour, ce sera sur tout sauf que qui est essentiel. Un exemple : les Russes ont rédigé un projet de Constitution pour la Syrie et l’ont transmis aux rebelles (sic) présents à Astana. Une approche constructive ! Pas pour nos rebelles (sic), pourtant triés sur le volet, qui ont refusé de l’examiner. Ce qu’a confirmé une source au sein de leur délégation, qui a déclaré à l’AFP que « Les Russes ont posé un projet sur la table mais nous ne l’avons même pas pris. Nous leur avons dit que nous refusions de discuter de cela ».

Oui, parce qu’à Astana, n’était réunie qu’une partie des acteurs d’une guerre qui, par la force des choses, va continuer…

 Alors, à quoi aura servi Astana ?

Jacques Borde. Avant tout à se tenir du début jusqu’à la fin sans incident majeur. Tout le monde y mettant un peu du sien. Sinon, à rappeler que :

1- Le communiqué final n’a été signé ni par le gouvernement syrien, ni par l’opposition (sic). Le texte a été rendu public au nom de la Russie, de la Turquie et de l’Iran, autrement dit les sponsors d’Astana.

2- Il n’y a pas eu de négociations directes, le gouvernement et l’opposition (sic) ne communiquant que par le biais des pays médiateurs.

3- Aucun nouvel accord, ni entente ni garantie de paix n’a été signé.

4- Comme l’a noté le Pr. Leonid Issaïev, la guerre peut reprendre à tout moment. « Le conflit syrien a déjà connu des trêves rattachées aux négociations de Genève, mais elles ne sont restées en vigueur que le temps d’une nouvelle tentative de règlement. Dès que cette dernière échouait, la guerre reprenait de plus belle », a-t-il rappelé.

Ensuite, du point de vue de Damas et du trio invitant, il y a eu un gros perdant…

Qui donc ?

Jacques Borde. Riyad. Et c’est là, sans doute l’essentiel :

1- La plupart des groupes armés étaient présents sauf ceux soutenus par les Séoudiens.

2- Les Séoudiens, après des milliards de pétrodollars dépensés ad usum takfirî, étaient totalement absents à Astana. Pas même le plus petit observateur.

3- Genève 1, 2 et 3 se sont achevés sur un constat d’échec, mais à Astana, les belligérants se sont séparés après avoir publié une déclaration commune qui va servir de base à une poursuite des négociations. Et ce fait nouveau rend encore plus sévèrela défaite séoudienne.

4- À Astana, a pu se tenir une conférence internationale sur la Syrie sans les Séoudiens. Pourquoi pas la suivante ? Comme dit un de mes amis : « Toute action est le commencement d’une habitude »…

Et c’est grave ?

Jacques Borde. Pour les Séoudiens – et tout particulièrement les deux hommes forts du Royaume, le roi Salmān Ibn-ʻAbd al-ʻAzīz Āl-Séʻūd2, et son ministre  de la Défense, Mohamed Ibn-Salmān Āl-Séʻūd – oui.

À Astana, l’administration Séʻūd s’est fait virer de la scène au profit de l’Iran son ennemi juré. À Genève 2, Riyad avait obtenu du secrétaire général de l’ONU de l’époque, Ban Ki-moon, qu’il retire son invitation faite aux Iraniens. Mais à Astana, c’est Riyad qui a essuyé une fin de non-recevoir de la part de toutes les parties, y compris les Russes.

Mais pourquoi faire sans les Séoudiens ?

Jacques Borde. À vrai dire, personne à Astana ne voulait de Riyad. En fait, pour arriver à un accord, ou plutôt à ce communiqué final acceptable par tous les présents, il fallait que l’empêcheur de signer en rond (en clair : les Séoudiens) ne soit pas là pour tout faire capoter au dernier moment. Alors, les organisateurs d’Astana ont choisi la solution la plus simple : ne pas inviter les Séoudiens !

Donc, pour vous, à part Riyad, ni gagnant ni perdant à Astana ?

Jacques Borde. Si, les présents : ils voulaient arriver à un accord a minima. Ils ont un communiqué final, c’est un début qui n’hypothèque pas l’avenir.

Et les Américains ?

Jacques Borde. Ah, les Américains. Par défaut, ils s’en sortent plutôt bien.

1- Le communiqué final n’engage en rien l’administration US montante. Ça tombe bien : il n’y a rien de significatif dedans !

2- Donald J. Trump, le seul grand à ne pas être passé par Astana, garde les mains libres.

3- À un moment donné, il faudra bien associer les Américains, si le processus d’Astana finit par accoucher d’autre chose que de belles paroles. C’est, aussi, pour cela que la Russie a tenté de faire venir les Américains, en les invitant au niveau d’ambassadeur aux pourparlers.

Et pourquoi ne sont-ils pas venus ?

Jacques Borde. Trop tôt. Trump est un pragmatique : il n’allait pas se déplacer pour un simple communiqué. Il lui en faut plus. De toute manière, les apparences étaient sauves : son US Secretary of State, Rex W. Tillerson3 n’est encore tout à fait intronisé.

Et nos amis turcs ?

Jacques Borde. Amis, amis, comme vous y allez ! À n’en pas douter le grand vainqueur d’Astana. En effet, alors que la Türk Kara Kuvvetleri4, elle, poursuit sans mollir ses opérations militaires contre qui bon lui semble, l’administration Erdoğan :

1- A réussi à se refaire une virginité géostratégique, en ne se laissant pas emporter avec l’eau du bain séoudien.

2- S’est montré pragmatique. Elle se partage désormais, en faisant ami-ami avec les Russes et des Iraniens, le dossier syrien, alors qu’au fond elle n’a rien à y faire.

3- Limite, ainsi, la casse. Comme l’a écrit un confrère iranien, les Turcs« ...ne prêtent donc plus autant d’importance à ce qu’Assad reste ou parte. Bref ils ont choisi de jouer le bon perdant ».

Et, à propos d’Astana, vous ne mettez pas les deux grands absents, Riyad et Washington, sur le même plan ?

Jacques Borde. Non, pas du tout. Et pour plusieurs raisons :

1- Les Américains, n’ont rien demandé à personne. Trump et les siens attendent tranquillement d’avoir un diplomatie à la hauteur de leurs agendas. Festina lente.

2- Les Séoudiens, eux, ont tout fait pour se faire inviter à Astana. Le fait qu’ils ne soient même pas parvenus à y avoir un strapontin est, à n’en pas douter, un cuisant échec.

3- Astana, n’était que la première étape d’un processus.

4- Les Russes essaieront, comme ils l’ont fait, d’y associer l’administration Trump. Car rien ne peut se faire à l‘Orient compliqué sans l‘hegemon US, qu’il soit trumpien n’y change rien, désolé.

5- Séoudiens et Américains ne voyagent pas dans la même barque diplomatique. Car comme l’a encore écrit ce confrère iranien, il existe entre eux « une nette différence : les États-Unis d’Amérique se trouvent géographiquement à des dizaines de milliers de kilomètres du Moyen-Orient tandis que l’Arabie partage des milliers de kilomètres de frontières communes aussi bien avec la Syrie, qu’avec l’Iran, l’Irak, le Liban, le Yémen… soit tous ces États musulmans et voisins contre qui elle s’est farouchement battue pour les beaux yeux de l’Amérique ! »

Plutôt pour elle- même corrigerais-je, mais bon…

Notes

1 Irak, Les armées du chaos, 2e éd., Stratégies & doctrines, 320 pp., ISBN 978-2-7178-5698-9.
2 Khādim al-Ḥaramayn al-Sharifayn ou gardien des deux Saintes mosquées, La Mecque et Médine.
3 Pdg du géant pétrolier ExxonMobil.
4 Ou Forces terrestres turques.

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