Accueil FOCUS Analyses Ciel disputé (ou pas) entre Russes & Israéliens. Sans parler des… Américains !

Ciel disputé (ou pas) entre Russes & Israéliens. Sans parler des… Américains !

Ça bouge au Levant. & bigrement ! Au-delà de la victoire du Deep State qui vient d’imposer ses vues à Trump sur le dossier syrien, les choses se gâteraient-elles, aussi, entre Moscou & Jérusalem ? Le doute est permis. Le dernier raid de l‘Heyl Ha’Avir en Syrie aura valu aux Israéliens deux messages (sic) à haute valeur ajoutée : 1- des tir de SA-12V (officiellement syriens) sur ses appareils ; 2- la convocation de son ambassadeur à Moscou. Ton général : « vous n’êtes plus chez vous au-dessus de la Syrie ! ». Pas sûr que cela suffise à faire bouger les lignes rouges fixées de longtemps par la 1ère puissance militaire au Levant qui en a vu d’autres.

Q. Diriez-vous que quelque-chose a changé entre Russes et Israéliens ? Et si oui : quoi ?

Jacques Borde. Peu et beaucoup de choses à la fois. Jusqu’à présent, il existait un modus vivendi entre Israéliens et Russes au Levant : Moscou y conduisait sa guerre en Syrie comme il l’entendait et Jérusalem effectuait, à sa guise, ses frappes préventives également en… Syrie.

Pour rester prudents, à l’automne 2015, Russes et Israéliens se rencontraient pour trouver un mécanisme destiné à éviter les « collisions de chasseurs » dans le ciel syrien. Puis, la Russie s’est engagée militairement en Syrie et Israël a continué, en dépit des protestations répétées de Damas, ses frappes préventives contre des cibles en territoire syrien, ne déviant pas d’un pouce de sa ligne rouge au Front nord : contrer le transfert d’armes (généralement russes) de la Syrie à destination du Hezbollah.

Bon, focalisons-nous sur les Russes et les Israéliens : à quel moment, les choses ont-elles changé ?

Jacques Borde. C’est assez frais, en fait. Moscou n’en déplaise aux groupies de Vladimir V. Poutine, vient sans doute de perdre la main au Levant. Et ce durablement.

Primo. L’administration Trump vient d’avaler son chapeau au Levant. Stephen Steve Bannon – tout Assistant to the President et White House Chief Strategist qu’il soit – vient de perdre son siège permanent au National Security Council (NSC) et son boss, Donald J. Trump, vient de s’apercevoir que la guerre au Levant était une vaste saloperie. Bien sûr pas celle conduite par les vertueux Américains, CIA en tête, perturbée seulement pas quelques dommages collatéraux vite glissés sur les tapis de l’Oval room, mais celle menées par les vilains Russes et les odieux Syriens.

Secundo. L’« entente tacite » entre Moscou et Jérusalem qui a été la règle jusqu’au 22 mars 2017 (date à laquelle Damas a tenté des riposter à une énième série de frappes préventives contre des positions militaires dans la banlieue de Palmyre) fait elle aussi partie du passé géostratégique

Que s’est-il passé exactement ?

Jacques Borde. Cela dépend du point de vue où l’on se place. Version russo-syrienne de l’événement : des S-200 syriens auraient réussi, une fois les chasseurs israéliens de retour dans l’espace aérien d’Israël, à abattre l’un d’entre eux, chose inédite – si bien sûr elle était confirmée, ce qui est une autre paire de manches – depuis un bon moment.

De quoi est-on sûr, au juste ?

Jacques Borde. De pas grand-chose, en fait.

À en croire ce qu’en dit Al-Manar (le site du Hezbollah) « L’un des missiles syriens a été détruit dans le ciel et ses éclats ont été retrouvés en Jordanie. Quant au second missile, il se serait écrasé dans un terrain vague en Israël. La riposte syrienne a poussé Tel-Aviv à reconnaître pour la première fois depuis 2011 avoir bombardé le sol syrien et avoir fait l’objet d’une riposte de la part de la DCA syrienne ».

Et, côté russe ?

Jacques Borde. Beaucoup d’embarras, je dirais.

Toujours selon le Hezb, « Peu de temps après, Moscou a convoqué l’ambassadeur israélien en poste en Russie pour lui signifier ses protestations au sujet du raid anti-syrien de l’aviation israélienne. La réponse syrienne a donc littéralement changé la donne, ce qui », toujours selon Al-Manar « n’est pas sans rapport avec les récentes victoires militaires de l’armée syrienne et de ses alliés iraniens et russes en Syrie ».

Israël, de son côté, n’a jamais caché son vif désir de « mettre à la porte de la Syrie l’Iran et le Hezbollah », ce qui ne l’avait pas empêché, du moins jusqu’ici, d’avoir de bonnes relations avec la Russie. Mais pour Al-Manar, ces bons rapports israélo-russes « pourraient rapidement péricliter ».

Pourquoi donc ?

Jacques Borde. Parce qu’en Syrie, les Russes sont dans une position peu commode.

Selon Michael Cappello, stratège militaire israélien, « ce qui importe désormais n’est plus la manière dont le mécanisme de coopération Russie/Israël a jusqu’à présent fonctionné. Car il y a une contradiction au cœur même des relations qui unissent la Russie à Israël en Syrie : la présence iranienne en constitue la ligne rouge pour Tel-Aviv. Or pour la Russie, c’est l’absence de l’Iran et de sa force militaire en Syrie qui constitue la ligne rouge à ne pas franchir ».

Ligne rouge dont Washington s’apprête à gommer l’essentiel si les Russes avalent leur chapeau face aux menaces de l’administration Trump de passer outre à ses vetos à répétition…

Quid des Syriens ?

Jacques Borde. Ils font ce qu’ils peuvent. C’est-à-dire pas grand-chose. L’ambassadeur de la Syrie à l’ONU, Bachar al-Jaafari, avait indiqué que la riposte syrienne aux frappes préventives israéliennes avait ouvert un nouveau chapitre dans les relations russo-israéliennes.

Du coup, volens nolens, Moscou aurait informé Jérusalem « qu’il ne pourrait désormais plus faire ce que bon lui semble dans le ciel syrien ».

Aussitôt après les propos de Bachar al-Jaafari, Daniel Shapiro, qui a été l’ambassadeur d’Israël à Washington, a envoyé une série de tweets où il disait : « Les frontières entre Israël et la Syrie se situent désormais là où commence et finit l’influence de Poutine au Moyen-Orient. C’est l’immense défi auquel se trouve confronté Donald Trump ».

Seul problème pour Poutine, Trump a, apparemment, décidé de relever le gant.

Sinon, pensez-vous que les Israéliens soient impressionnés par le discours de Damas ?

Jacques Borde. Visiblement, non. Israël dit vouloir poursuivre ses raids en Syrie et le ministre israélien de la Défense, Avigdor Lieberman1, a, de son coté, clairement menacé de « détruire tous les systèmes syriens de défense aérienne sans la moindre hésitation » si la Syrie se permettait de viser à nouveau des avions israéliens.

« Un excès de langage »2 d’après Jacques Bennilouche qui suit ces questions-là de près.

Les relations entre Moscou et Damas sont elles aussi fermes que ça ?

Jacques Borde. Oui et non. Selon Jacques Bennilouche, ce qui vient de se produire dans le ciel syrien est le signe que Damas « ne coordonne pas totalement ses actions militaires avec la Russie, donnant l’impression que Bachar el-Assad veut à présent faire cavalier seul et changer les règles du jeu »3.

Quant à ce que laissera comme liberté de manœuvre à Damas et à ses vrais alliés sur le terrain la prochaine résolution onusienne sur la Syrie nous verrons bien…

Vous nous dites que la donne a changé entre les acteurs de la Guerre en Syrie, mais dans quelles proportions ? Israël peut-il être sûr, comme par le passé, de son modus vivendi avec les Russe ?

Jacques Borde. Rien n’est moins sûr. Côté israélien, le Premier ministre, Binyamin Nétanyahu, en visite à Moscou, avait assuré que « la politique russe n’avait pas changé d’un iota envers Israël ». Mais c’était avant les tirs de la DCA syrienne. Et, bien sûr les frappes chimiques attribuées à Damas.

Ce qui est sûr, c’est que les garanties données en 2015 par la Russie à Israël ne sont plus aussi fermes qu’auparavant, « car » souligne Al-Manar, « une riposte syrienne aux frappes aériennes de Tel-Aviv n’aurait jamais pu avoir lieu sans l’aval des Russes. Au cas où la Russie aurait demandé à Israël de mettre un terme à ses violations du ciel syrien, le coût des frappes futures contre le territoire syrien serait très élevé. Cette perspective réduira le nombre d’options pour Nétanyahu et le poussera davantage dans les bras des Américains ».

Dans les jours suivant la riposte syrienne, un officier supérieur de l’Al-Jayš al-’Arabī as-Sūrī (AAS)4 a perdu la vie dans l’attaque d’un drone israélien. Le lendemain, la DCA syrienne abattait un drone israélien dans le sud de la Syrie.

Pour Al-Manar donc, « Une chose est sûre : les prochaines réactions russes aux frappes anti-syriennes d’Israël ne ressembleront pas aux précédentes ».

Sauf que, justement, rien n’est moins sûr.

Comment cela ?

Jacques Borde. Reprenons le fil des événements, si vous le voulez bien. En fait la prétention syrienne d’avoir abattu un appareil israélien et endommagé un second semble hautement improbable si l’on se fie aux équipements en dotation de part et d’autre :

1- le NPO Almaz S-200 Vega V, ou SA-5 Gammon dans sa codification OTAN est un engin sol/air ancien, dont la conception remonte à 1960. Les Iraniens ont, certes, optimisé le S-200, mais les versions Sayyad-2 et 3 ne semblent pas afficher des performances à même d’inquiéter les appareils en parc côté israélien.
2- lors du raid au-dessus de Palmyre, les appareils israéliens (très probablement des F-16I Soufa  ont shooté leurs cibles à l’aide d’air/sol Popeye, qui sont la version israélienne du AGM-142 Have Nap, des engins fréquemment remis à niveau mais pas franchement récents5 puisque plus que trentenaires. Apparemment, vu la réussite des frappes, la bulle protectrice russe au-dessus la Syrie a été aussi inefficace que les fois précédentes. Ce qui expliquerait l’agacement des Russes qui ont furieusement besoin de la présence au sol de leur allié (de circonstance) iranien qui, lui, n’apprécie pas que les Israéliens viennent lui détruire ses armes à peine sorties des caisses.
3- la riposte syrienne (probablement russo-syrienne d’ailleurs) a donc été des tirs de S-200V (SA-5) contre les F-16I Soufa, acquis et illuminés par les radars de tir 5N62, qui se trouvaient alors au-dessus du Liban (Sud).
4- à l’heure où sont couchées ces lignes aucune preuve matérielle (débris, numéros de série, etc.) n’est venu étayer la prétention syrienne à avoir abattu un quelconque appareil israélien. Ce qui concernant la nature des appareils engagés semble fortement improbable. Les F-16I Soufa sont dotés de systèmes d’autoprotection récents et constamment remis à jour.

Donc vous doutez fortement de ce que nous disent les gens du Hezbollah ?

Jacques Borde. Oui, La version des choses d’Al-Manar, si on la lit attentivement, permet de douter du succès de la DCA syrienne.

Que nous dit, en effet, le site du Hezbollah que : « L’un des missiles syriens a été détruit dans le ciel et ses éclats ont été retrouvés en Jordanie. Quant au second missile, il se serait écrasé dans un terrain vague en Israël ».

Et, selon vous, ça ne tient pas ?

Jacques Borde. Pas vraiment !

Primo. Le premier S-200V s’il a été détruit, par un tir de Hetz/Arrow israélien, n’a pu toucher un quelconque appareil israélien.

Secundo. Le second S-200V s’il avait effectivement impacté un F-16I Soufa aurait lui même été détruit dans la collision. Dès lors, comment se serait-il « écrasé dans un terrain vague en Israël » ?

À à en croire un porte-parole de Tsahal, « Dans la nuit du 17 mars, les chasseurs israéliens ont frappé plusieurs cibles en Syrie. Après avoir accompli leur mission, ils ont été attaqués par des missiles sol-air tirés depuis la Syrie. À aucune étape, la sécurité des citoyens et des avions israéliens n’a été menacée ».

La seule véritable nouveauté dans ce qui vient de se produire est – au-delà des discours inhérents à la tension dialectique entre les acteurs des guerre du Levant que sont Jérusalem, Damas Téhéran et Moscou – la volonté très nette des Syriens et, à un moindre degré des Russes, de ne pas laisser les  frappes préventives israéliennes impunies. Après les uns et les autres font avec ce qu’ils ont…

Beaucoup de questions, en fait ?

Jacques Borde. Certes, mais la question est bien de savoir si :

1- les Syriens ont les capacités militaires de concrétiser leurs mises en garde ;
2- les Russes ont l’intention de voir les Su-30 de la Vozdushno-Kosmicheskiye S’ily (VKS)6 positionnés en Syrie aller se confronter aux F-16I Soufa, F-15I Ram et F-35 Adir de l’Heyl Ha’Avir Ve’Hahalal7. Auxquels s’ajoutent, désormais, les appareils de la coalition US.

Personnellement, j’en doute fortement.

Je crois, en fait, que les tirs de S-200V, autorisés par les Russes qui connaissent l’engin et ses limites mieux que quiconque, ne pouvaient avoir, au sens stratégique du terme, qu’une portée limitée, et ont été avant tout une manifestation du ras-le-bol de Moscou un peu las des allées et venues des F-16I Soufa au dessus de leur nez.

Sans compter que, côté israélien, un signe fort a récemment été donné à Damas en projetant (stratégiquement parlant) un des nouveaux F-35I Adir au dessus de la mêlée syrienne.

À ce signe, il fallait une réponse. C’est fait, la réponses n’a pas tardé. Ce que Moscou n’avait pas prévu c’est Washington, aussi, allait de manifester ! Et, tout d’un coup, rien ne va plus…

Notes

1 Pas si bourrin (sic) que le dépeignent ses détracteurs, parle quatre langues : l’hébreu, le russe, le roumain et l’anglais et est, depuis 1999, rédacteur en chef de la revue Yoman Yisraeli.
2 Jacques Bennilouche .
3 Jacques Bennilouche .
4 Armée arabe syrienne.
5 Cette famille de missiles air/sol a été développés par Rafael Advanced Defense Systems à partir de  1985.
6 Ou Forces aérospatiales russes. Créées le 1er août 2015 suite à la fusion de la Voïenno-vozdouchnye sily Rossiï (VVS, armée de l’Air) avec les Voïenno Kosmicheskie Sily ou (UK-VKS, Troupes de défense aérospatiale.
7 Armée de l’air israélienne, anciennement dénommée Sherut’Avir.

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