Accueil FOCUS Analyses Rodomonte ou Ivan IV ? Les Dessous de la Petite guerre patriotique de Moscou au Levant… [1]

Rodomonte ou Ivan IV ? Les Dessous de la Petite guerre patriotique de Moscou au Levant… [1]

Ce sont sont souvent des détails (semblant) sans importance qui sont les meilleurs révélateurs des réalités du terrain. Celles de la guerre n’y échappent guère. Concernant, plus précisément, celle de Syrie, une info de CNN nous en dit beaucoup plus que des dizaines de déclarations des uns & des autres : Cf. « le régime Assad a transféré ses chasseurs bombardiers vers la Base aérienne Hmeimim ». Petite phrase, qui si elle était confirmée, sonnerait la glas des prétentions de certains à jouer un rôle dans la cour des grands &, à s’y prendre pour Ivan IV le Terrible1. 1ère Partie.

Donc vous nous dites que l’aviation de combat syrienne aurait abandonné la plupart de ses bases ?

Jacques Borde. Oh, moi je ne dis rien. C’est Debkafile, site qui a ses contacts (sic) dans les milieux du Renseignement hiérosolymitain (ce qui n’est pas rien) qui qui avance la chose et la commente : suite à la récente frappe US : l’Al-Qūwāt al-Jawwīyä al-Arabiya as-Sūrī (FAAS)2 aurait replié l’essentiel de ses appareils en état de vol sur une seule base…

Un abandon pur et simple ?

Jacques Borde. Disons que Debkafile ne présente pas les choses ainsi. Mais ça y ressemble quand même beaucoup.

Que nous disent de si intéressant nos estimés confrères de Debkafile à ce sujet ? Que « C’est dans la foulée de cette frappe balistique que le régime Assad aurait décidé d’évacuer ses avions de combat dans la Base aérienne de Lattaquié où la Russie maintient une forte présence militaire ».

Sans avancer, à ce stade, davantage de preuves, Debkafile se montre surtout sensible à ce qu’il qualifie de « stratagème russe » via ce transfert et poursuit : « À vrai dire, les batteries de missiles S-300 et S-400 déployées sur la Base de Hmeimim permettront à l’aviation syrienne de poursuivre ses raids en toute sécurité et sans avoir à contrer les représailles balistiques des Américains ».

Mais dans quel but ?

Jacques Borde. Tout ça n’est pas très clair, je vous l’accorde.

Pour Debkafile, une chose est sûre, « le déploiement des chasseurs syriens à Lattaquié constitue la réponse cinglante de Vladimir Poutine à Washington qui lui avait demandé de cesser son soutien au gouvernement syrien. La demande US a eu l’effet inverse : Poutine vient de renforcer son appui au régime syrien et ce, aux dépens de la nouvelle administration américaine ».

Militairement, Debkafile voit à travers cette décision de la Russie, « un coup de pouce de taille donné à l’Armée de l’air syrienne » dont la présence sur la Base aérienne de Lattaquié « est un atout majeur » car « les officiers syriens seront à même d’avoir accès aux équipements militaires très performants des Russes, quitte à détecter les moindres agissements des forces étrangères dans le ciel syrien ».

Vous n’avez pas l’air très convaincu ?

Jacques Borde. Disons que j’émets de sérieux doutes. Mon côté cartésien, probablement.

Certains voient à travers ce geste russe un choix : la Russie de Poutine aurait définitivement choisi son camp et elle serait déterminée à aller jusqu’au bout (sic) face à l’hegemon étasunien depuis peu, lui aussi, présent sur le terrain.

Mais jusqu’au bout de quoi, en fait ? Qu’on me permette, en effet, d’avoir un jugement diamétralement opposé.

Pourquoi dites-vous ça ?

Jacques Borde. Parce que les faits, eux, disent le contraire. En effet :

Ce transfert prouve une première chose. A contrario de tout ce qui a pu être écrit ou dit, la bulle de protection russe – pour peu qu’elle soit efficace, ce qui reste à prouver – n’a en fait jamais été accordée à la Syrie.

Sinon, pourquoi l’Al-Qūwāt al-Jawwīyä al-Arabiya as-Sūrī (FAAS) en serait ainsi réduite à positionner l’essentiel de ses maigres forces sur une seule base aérienne.

Et pour être plus clair : la seule que les Russes sont contraints de défendre pour l’unique raison que leurs appareils y sont positionnés. Et que leur point de débarquement de matériels militaires – leur seul vrai et constant apport – à la Guerre en Syrie se trouve être le port de Lattaquié, qui, autrement finirait à portée de ces missiles BM-21 Grad (et autres) dont disposent les milices takfirî.

Mais, à quoi rime ce redéploiement ?

Jacques Borde. C’est bien là tout le problème, on voit mal l’intérêt de la manœuvre. Sauf à anticiper quelque-chose de massif nous venant des Américains. Mais faire ainsi le gros dos est-il un choix raisonnable ?

Cela prouverait en tout cas que les Américains, par la voix notamment de leur ambassadeur près l’ONU, Nikki Haley, ont eu raison de proférer des menaces : Moscou les a prises au sérieux. Et, désolé de le dire, s’y plie ! C’est le moins qu’on puisse dire…

Autre élément d’importance à lire entre les lignes de l’article de Debkafile : hors la zone de Lattaquié, la présence russe en Syrie ressemble plus à une peau de chagrin qu’à une implantation vigoureuse avec les gains territoriaux qui vont avec. Et, encore une fois, ceux qui se battent au sol (là ou la guerre se gagne) sont majoritairement des non-Russes. À comparer avec les fronts africains du djihâd où les troupes les plus accrocheuses sont françaises et… tchadiennes.

Globalement, la présence russe est, en tout cas, largement inefficace puisqu’elle contraint l’aviation de combat syrienne à renoncer motu proprio à l’essentiel de des installations. Mazette quelle victoire !

Et cela pourrait avoir quelles conséquences, selon vous ?

Jacques Borde. À la lumière de ce dispositif plutôt restreint, on comprend mieux qu’au-delà des déclarations fracassantes d’officiels russes, un front d’Al-.Dawla al Islāmiyya fi al-Irāq wa al-Chām (DA’ECH)3 aussi important que Deir-Ez-Zor évolue aussi peu. Ce alors que :

1- la ville ouvre la route de Raqqa où les Forces spéciales US (et semble-t-il britanniques désormais) ont, elles, ont table ouverte avec leurs proxies kurdes du Yekîneyên Parastina Gel (YPG)4.
2- qu’un tapis de bombes délivré de manière massive et continue par les appareils de la Vozdushno-Kosmicheskiye S’ily (VKS)5 épaulant de manière plus substantielle ceux de la FAAS ouvrirait la route aux forces terrestres de Jayš al-’Arabī as-Sūrī (AAS)6.
3- tous ceux qui connaissent le terrain à Deir-Ez-Zor, savent que cette ville et ses alentours n’offrent guère de protection à ceux qui se la disputent.

La résilience de Deir-Ez-Zor est donc de plus en plus suspecte à mes yeux.

De quelle manière ?

Jacques Borde. Deir-Ez-Zor figure en bonne place dans l’agenda iranien, pas russe ! Je m’interroge donc sur la possibilité d’un autre hidden agenda

Comment cela ?

Jacques Borde. Une entente entre les administrations US et russe sur le dos des Iraniens. Typique du Grand jeu dans l’Orient compliqué : mes amis ne sont pas tout à fait mes amis. Quant à mes ennemis…

Et cette résilience de Deir-Ez-Zor ça surprend le spécialiste des questions géostratégiques que vous êtes ?

Jacques Borde. Ça surprend surtout l’étudiant d’Histoire que j’ai été.

À ceux qui ont encore quelques connaissance historiques et militaires, on rappellera en cette période où se commémore le soulèvement du Ghetto de Varsovie, que les héroïques combattants de la Żydowska Organizacja Bojowa (ŻOB)7 ne purent résister que du 19 avril au 16 mai 1943, soit moins d’un mois, face au rouleau compresseur des Hitlériens. Les lois de la guerre sont ainsi faites qu’une armée disposant d’une supériorité numérique et matérielle écrasante finit par l’emporter lorsqu’elle s’ébranle et y met le prix.

Qui plus est, désolé de le dire, Deir-Ez-Zor n’est pas Mossoul (aujourd’hui) ou Ramadi (hier). La résilience des Kamiz brunes dans la région a quelque-chose de déroutant et qui, ressemble de plus en plus, je le répète, à une volonté russe (comme américaine) de ne pas voir les forces régulières syriennes s’en emparer…

Diriez-vous, quelque-part que les Russes ne font pas face à leurs responsabilités face à la terreur takfirî ?

Jacques Borde. (Rire) Mais, personne ne fait face à ses responsabilités ! À l’évidence, le Kremlin – qui, rappelons-le, exceptés quelques forces spéciales, n’a aucune troupe au sol – ne mène, pas plus que les Occidentaux d’ailleurs, la guerre que la Russie prétend mener en Syrie contre la terreur takfirî.

Moralement, comparer (comme le font certains politiciens russes et pro-russes) la drôle de guerre conduite par Moscou à la Grande Guerre patriotique contre l’hydre nazie n’est guère faire honneur à la mémoire de tous les combattants de Koursk, Stalingrad, Berlin, etc., morts les armes à la main. Pas plus que nos coalisés ne rendent hommage par leurs rodomontades et refus de voir la réalité du nazislamisme takfirî à tous ceux qui sont tombés sur les plages de Normandie ou de Provence.

Et demain, alors ?

Jacques Borde. Qu’on prenne le problème par n’importe quel bout, et n’en déplaise à mes estimés confrères de Debkafile, « le déploiement des chasseurs syriens à Lattaquié » n’a rien d’une « réponse cinglante » aux menaces répétées de l’administration Trump qui, elle, s’installe en pays conquis à proximité de Raqqa. C’est, au mieux, un pis aller. Et au pire, une reculade de plus face au grignotage de l’hegemon US. Le fait que l‘Al-Qūwāt al-Jawwīyä al-Arabiya as-Sūrī (FAAS), excusez du peu, en soit réduite à renoncer durablement à l’utilisation de ses autres facilités aéroportuaires a plus des allures de défaite que de victoire.

Quant à l’« atout majeur » de se se replier (qui est, qu’on le veuille ou non l’inverse d’avancer) ainsi sous l’égide russe, l’argument sera valable si le dit bouclier a l’efficacité que prétendent ses promoteurs.

Vous en doutez ?

Jacques Borde. Terriblement, oui.

Quelque part, ce redéploiement a des airs de ce demain on rase gratis que nous joue l’administration Poutine depuis qu’elle a décidé de rejoindre le Grand jeu au Levant. En effet, nous dire que « les officiers syriens seront à même d’avoir accès aux équipements militaires très performants des Russes, quitte à détecter les moindres agissements des forces étrangères dans le ciel syrien », verbatim Debkafile :

1- signifie (au mieux) que ces derniers seront peut-être « à même d’avoir accès aux équipements militaires très performants des Russes », mais que rien ne le garantit ;
2- signifie qu’ils ne l’ont jamais été, auparavant. Contrairement aux belles paroles d’officiels russes (tant militaires que diplomates) qui nous ont juré le contraire à maintes reprises ;
3- ressemble comme deux gouttes d’eau aux premiers signes du repli sur le réduit alaouite qui a toujours été une des options à l’étude dans l’évolution de la Syrie par les mauvaises fées géopolitiques penchées sur la Syrie.
4- ne retire rien au fait que l’aviation de combat syrienne a dû se carapater de ses propres de bases aériennes. On assiste donc plutôt à un affaiblissement sur le terrain des capacités de riposte de la FAAS, dont les meilleurs appareils se retrouvent tous entassés sur la même cible, pardon… base !

Un risque élevé, selon vous ?

Jacques Borde. Cela se pourrait. Et, là c’est encore l’Historien qui parle.

Je note que ce regroupement – qui n’est pas sans rappeler, au plan tactique, celui des Curtiss P-40 Warhawk des 15th, 18th, 20th et 24th Pursuit Group tous agglutinés sur leurs terrains respectifs8 lors du raid de l’aéronavale japonaise le 7 décembre 1941(Pearl Harbor) – se fait au moment où, côté israélien, trois nouveaux chasseurs-chasseurs bombardiers de 5ème génération9 F-35I Adir viennent de se poser sur la Base aérienne de Névatim10.

Ah, oui : l’essentiel des P-40 Warhawk de Pearl n’ont pas eu, comme vous le savez, un fin très heureuse…

[à suivre]

Notes

1 Ivan IV Vassiliévitch, dit Ivan le Terrible est le premier tsar de Russie (de 1547 à 1584).
2 Force aérienne arabe syrienne.
3 Ou ÉIIL pour Émirat islamique en Irak & au Levant.
4 Unités de protection du peuple.
5 Ou Forces aérospatiales russes. Créées le 1er août 2015 suite à la fusion de la Voïenno-vozdouchnye sily Rossiï (VVS, armée de l’Air) avec les Voïenno Kosmicheskie Sily ou (UK-VKS, Troupes de défense aérospatiale.
6 Armée arabe syrienne.
7 Organisation juive de combat (OJC).
8 Seuls sept appareils, dont quatre du 47th Pursuit Squadron, basés à Haleiwa Field, parviennent à prendre l’air et attaquer les Japonais. Ils revendiqueront cinq victoires, dont quatre pour le seul George S. Welch. Les autres appareils seront mitraillés sur leurs terrains de Wheeler Field et de Bellows Field et trois abattus au décollage. À la fin de la journée, des 99 P-40B et des 60 P-40C présents, seuls 25 sont en état de vol.
9 Sur un total de 50 appareils commandés.
10 Ou Nevatim Israeli Air Force Base (Code ICAO : LLNV).

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