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Sur la personnalité de Jean Thiriart

Brève conférence prononcée à Milan, mai 1995

L’éclatement de la seconde guerre mondiale survient quand Jean Thiriart à 18 ans et qu’il a derrière lui une adolescence militante à l’extrême-gauche. Il vivra la toute première phase de sa vie d’adulte pendant la grande guerre civile européenne. Comme tous les hommes de sa génération, de sa tranche d’âge, il sera, par la force des choses, marqué en profondeur par la propagande européiste de l’Axe, et, plus précisément, par celle que distillait dans l’Europe occupée, la revue berlinoise Signal, éditée par le catholique européiste Giselher Wirsing, qui fera une très grande carrière dans la presse démocrate-chrétienne conservatrice après 1945. Comment cette propagande a-t-elle pu avoir de l’effet sur un garçon venu de l’“autre bord”, du camp anti-fasciste, du camp qui avait défendu les Républicains espagnols pendant la guerre civile de 36-39? Tout simplement parce que le mythe européen des nationaux-socialistes avait remplacé le mythe de l’Internationale prolétarienne, la solidarité entre Européens, prônée par Signal, ne différait pas fondamentalement, à première vue, de la solidarité entre prolétaires marxistes, car le monde extra-européen, à cet époque, ne comptait pas beaucoup dans l’imaginaire politique. Il faudra attendre la guerre du Vietnam, la décolonisation, la fin tragique de Che Guevara et l’idéologie de 68 pour hisser le tiers-mondisme au rang de mythe de la jeunesse. A cette époque, l’appel à une solidarité internationale en vaut un autre, qu’il soit national-socialiste européen ou marxiste internationaliste.

A la différence de l’internationalisme prolétarien de l’extrême-gauche belge d’avant 1940, l’“internationalisme” européiste de Signal replace la solidarité entre les nations dans un cadre plus réduit, un cadre continental, qui, du coup, apparaît plus rapidement réalisable, plus réaliste, plus compatible avec les impératifs de la Realpolitik. Plus tard, en lisant les textes de Pierre Drieu La Rochelle, ou en entendant force commentaires sur son option européiste, le jeune Thiriart acquiert la conviction que, désormais, plus aucune nation européenne ne peut prétendre s’isoler du continent et du monde sans sombrer dans un déclin misérable. Face aux puissances détentrices de grands espaces, telles les Etats-Unis ou l’URSS de Staline, les vieilles nations européennes, pauvres en terres, risquent très vite de devenir de véritables “nations prolétaires” face aux “nations riches”, clivage bien mis en exergue, dès les années 20, par Moeller van den Bruck, Karl Haushofer, et le fasciste italien Bartollotto.

En 1945, cette vision s’effondre avec le IIIième Reich et le partage de Yalta, qui se concrétise rapidement et culmine avec le blocus de Berlin et le coup de Prague en 1948. Thiriart connaît la prison pour collaboration. En 1947, il en sort et travaille dans l’entreprise d’optique de son père.

En 1952, la lecture d’un ouvrage du journaliste économique Anton Zischka frappe son imagination. Il s’intitule Afrique, complément de l’Europe et propose une fusion des potentiels européens et africains pour faire pièce aux deux grands, alors que les empires coloniaux sont encore intacts. Au même moment, Adenauer, Schumann et De Gasperi jettent les premiers fondements de l’Europe économique en forgeant un instrument, la CECA, la Communauté Européenne du Charbon et de l’Acier. A la suite des accords “Benelux”, les premières frontières sont supprimées entre les Pays-Bas, la Belgique et le Luxembourg. Pour les anciens fidèles de l’Axe, du moins ceux dont l’engagement était essentiellement dicté par un européisme inconditionnel, ces ouvertures constituent une vengeance discrète mais réelle de leur idéologie. Mais Dien-Bien-Phu tombe en 1954, au moment où se déclenche la Guerre d’Algérie qui durera jusqu’en 1962, et avant que les premiers troubles du processus d’Indépendance du Congo n’éclatent en 1959. Cette effervescences et cette succession de tragédies jettent les européistes, toutes tendances confondues, dans le désarroi et surtout dans un contexte politique nouveau.

Thiriart croit pouvoir exploiter le mécontentement des rapatriés et des déçus de l’aventure coloniale, en se servant d’eux comme d’un levier pour mettre à bas le régime en place, accusé d’avoir été réimporté en Europe par les armées américaines et de ne pas se conformer aux intérêts réels de notre continent. Deux structures seront mises sur pied pour encadrer ce mécontentement: le MAC (Mouvement d’Action Civique) et le CADBA (Comité d’Action et de Défense des Belges d’Afrique). Après le reclassement des anciens colons belges dans de petits boulots en métropole, Thiriart perd une base mais conserve suffisamment d’éléments dynamiques pour lancer son mouvement «Jeune Europe», qui ne dissimule plus ses objectifs: œuvrer sans relâche à l’avènement d’un bloc européen, débarrassé des tutelles américaine et soviétique. Pour atteindre cet objectif, Jeune Europe suggère essentiellement une géopolitique et un “physique politique”. Avec ces deux batteries d’instruments, l’organisation compte former une élite politique insensible aux engouements idéologiques circonstantiels, affirmatrice du politique pur.

Sur le plan géopolitique, Jeune Europe, surtout Thiriart lui-même, élaborera des scénarii alternatifs, visant à long terme à dégager l’Europe de ses assujettissements. C’est ainsi que l’on a vu Thiriart proposer une alliance entre l’Europe et le monde arabe, afin de chasser la 6ième Flotte américaine de la Méditerranée, à donner aux industries européennes de nouveaux débouchés et à la forteresse Europe une profondeur stratégique afro-méditerranéenne. Ensuite, Thiriart envisage une alliance entre l’Europe et la Chine, afin d’obliger l’URSS à ouvrir un second front et à lâcher du lest en Europe de l’Est. Mais cette idée d’alliance euro-chinoise sera reprise rapidement par les Etats-Unis: en 1971, Kissinger s’en va négocier à Pékin; en 1972, Richard Nixon est dans la capitale chinoise pour normaliser les rapports sino-américains et faire pression sur l’URSS. Surtout parce que les Etats-Unis cherchaient à mieux contrôler à leur profit les mines du Katanga (le Shaba actuel), même contre leurs alliés belges, Thiriart avait sans cesse dénoncé Washington comme l’ennemi principal dans le duopole de Yalta; il ne pouvait admettre le nouveau tandem sino-américain. Dès 1972, Thiriart préconise une alliance URSS/Europe, qui, malgré le duopole de Yalta, était perceptible en filigrane dans ces textes des années 60. Thiriart avait notamment critiqué la formule de Charles De Gaulle («L’Europe jusqu’à l’Oural»), estimant que l’ensemble russo-soviétique ne pouvait pas être morcelé, devait être pensé dans sa totalité, et que, finalement, dans l’histoire, le tracé des Monts Ourals n’avait jamais constitué un obstacle aux invasions hunniques, mongoles, tatars, etc. L’idée d’une «Europe jusqu’à l’Oural» était un bricolage irréaliste. Si l’Europe devait se réconcilier avec l’URSS, elle devait porter ses frontières sur le fleuve Amour, le Détroit de Béring et les rives du Pacifique.

Mais durant toute la décennie 70, Thiriart s’est consacré à l’optique, s’est retiré complètement de l’arène politique. Il n’a pu peaufiner sa pensée géopolitique que très lentement. En 1987, cependant, une équipe de journalistes américains de la revue et de la télévision “Plain Truth” (Californie), débarque à Bruxelles et interroge Thiriart sur sa vision de l’Europe. Il développe, au cours de cet interview, une vision très mûre et très claire de l’état géopolitique de notre planète, à la veille de la disparition du Rideau de Fer, du Mur de Berlin et de l’effondrement soviétique. Les Etats-Unis restent l’ennemi principal, mais Thiriart leur suggère un projet viable: abandon de la manie de diaboliser puérilement leurs adversaires, deal en Amérique latine, abandon de la démesure, efforts pour avoir des balances commerciales équilibrées, etc. Thiriart parle un langage très lucide, jette les bases d’une pratique diplomatique raisonnable et éclairée, mais ferme et résolue.

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