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Le Front national se trompe-t-il de stratégie?

Ce qui motive le plus les électeurs frontistes ce sont les questions de l’immigration, de l’identité et de la sécurité. En revanche, l’électorat de droite craint massivement le programme économique interventionniste frontiste et la sortie de l’euro. Ce sont ces thèmes qui empêchent aujourd’hui un bon transfert de votes non seulement dès le premier tour, mais également au second en cas de présence d’un candidat FN. Quelle stratégie alors, pour l’offre autoritaire?

Traditionnellement, la politique internationale est un enjeu absent des compétitions électorales françaises. 2017 pourrait-il faire figure d’exception? La question a été posée après le Brexit, elle l’est encore plus vivement à l’heure des emballements consécutifs au massacre de Nice. Dans les deux cas, c’est l’éternelle question:

«Cela va-t-il faire le jeu du Front national?»

Les problématiques de l’Union européenne et de l’islamisme transnational pourraient redistribuer les cartes de nos imaginaires idéologiques, et, par-delà, influencer les offres et demandes politiques.

L’Union européenne: bonne ou mauvaise question ?

Après la victoire du «Brexit», nous eûmes quelques jours où le débat public pointa la montée des populismes à l’assaut de l’Europe. Vu de France, la question posée a été simple: le Brexit peut-il être l’annonce d’une montée au pouvoir du Front national? Cette question simple réclame une réponse qui l’est moins.

Le remplacement de David Cameron par Theresa May au poste de Premier ministre témoigne que la question ne relève pas d’un simple rapport mécanique. Les leaders du «leave» n’ont pas pris le pouvoir. Au contraire, le populiste Nigel Farage a annoncé sa démission de la direction du Parti pour l’indépendance du Royaume-Uni (UKIP). Boris Johnson n’a pas le pouvoir, mais une part de son exercice. La victoire d’une politique n’est donc pas fatalement celle de ceux qui l’ont portée. Une réussite des outsiders peut parfois non pas amener à une alternative au système, mais à une simple permutation à l’intérieur du système. La politique n’est pas un jeu de causes et conséquences mais relève des circonstances comme des dynamiques, ainsi que de la rencontre entre une demande sociale et une offre partisane.

Relativement à la France, quels sont les éléments à disposition? Le FN a de suite exulté à l’annonce du résultat. Parti à la périphérie des institutions, mais au cœur de l’arène politico-médiatique, il se trouvait là en situation de s’affirmer dans le sens de l’histoire, de pouvoir balayer les arguments sur son amateurisme pour faire valoir qu’il fut le seul à anticiper et soutenir le cours des évènements. La posture est de bonne guerre, tous les politiques procèdent de même.

Cependant, plusieurs points ne laissent pas augurer que le Brexit soit forcément un bon point pour le FN. Ainsi, un sondage BVA, postérieur au référendum et antérieur au carnage niçois, montre la progression des intentions de vote pour Marine Le Pen (28%). Mais, relativement aux sujets qui motivent leur choix, les sondés mettent en avant quatre éléments: le terrorisme, la crise des migrants, le projet de loi travail et les mouvements sociaux. Ces éléments ne sont pas en défaveur de Marine Le Pen, loin s’en faut, mais les questions sécuritaires et sociales continuent à structurer la vie politique française, ce que la question européenne n’est jamais parvenue à faire. L’emballement tous azimuts à partir du soir du 14 juillet laisse à penser que la société française, jusque là résiliente, est au bord de l’instabilité structurelle –et que la course à l’échalote présidentielle empêche une grande part de la classe politique de jouer un rôle de modération rationalisante.

Certes, l’Union européenne a tout pour être une cible préférentielle du FN, qui peut la désigner avec crédibilité comme un artefact supranational, postdémocratique, technocratique, turbocapitaliste. Jamais Marine Le Pen ou Florian Philippot ne pourront faire mieux que José Manuel Barroso et Jean-Claude Juncker pour écœurer l’opinion publique de la construction européenne. Mais l’état de l’opinion sur la question européenne ne connaît pas la même dynamique irrationnelle qu’à propos du retour de la violence politique dans les sociétés européennes.

Une opinion critique

Les opinions publiques européennes sont régulièrement sondées par l’UE via un «Eurobaromètre». La dernière vague (2015) montre que les Français sont amplement sceptiques quant à l’UE, comme en témoignent quelques chiffres.

Si les opinions positives à l’égard de la situation économique de l’UE sont majoritaires dans 12 États membres, en France elles plafonnent à 18%. Si 61% des Irlandais pensent que dans l’UE «les choses vont dans la bonne direction», 64% des Français pensent qu’elles vont «dans la mauvaise direction», soit un score encore plus pessimiste que quand la question est circonscrite à la France où seulement, si on ose la formule, 52% des sondés pensent que nous allons sur le mauvais chemin.

A 44% les sondés français ne font confiance ni au Parlement européen ni à la Commission européenne, et ils se méfient globalement de l’UE à 51%. Si on compare avec l’opinion britannique, celle-ci se méfiait quant à elle à 56% du parlement, à 46% de la commission et à 55% de l’UE. Comparons également sur la question migratoire, qui fut mise en avant par les partisans du Brexit. Il s’avère que l’opinion publique française est plus hostile à l’immigration extra-européenne que la britannique: à 58% contre 55%.

Cette dimension-là importe à la fois pour saisir un double mouvement: l’exigence d’une plus grande démocratie face à l’UE, et l’exigence autoritariste en France.

Dans une première approche, ces données laissent à penser que Marine Le Pen aurait bien joué en préemptant la thématique de la sortie d’une UE, manifestement bien peu populaire chez nos concitoyens. Cependant, l’erreur de nombre de nos hommes politiques est de confondre la stratégie et la tactique. Or, l’identification de la présidente du FN au rejet de l’UE est chose acquise. La critique de l’UE n’est pas un élément qui structure globalement le choix du vote, mais, en ce qui concerne les électeurs pour lesquels c’est le cas, la messe est dite: ils savent que Marine Le Pen est la mieux placée pour engager un «Franxit». Cette position n’a pas toujours été celle du parti, mais, face à la banalisation de la critique de l’UE, le FN surenchérit dans l’opposition pour conserver son originalité.

Le souverainisme économique

Ce ne sont donc pas les convaincus qu’il s’agit d’aller chercher pour enclencher une dynamique électorale sur ce thème. Ce sont ceux qui craignent la sortie de l’euro et/ou de l’UE qui peuvent offrir une réserve de voix à Marine Le Pen.

La progression électorale ne se fait pas de façon tactique en regardant l’ensemble des sondés et en cherchant à adopter les positions correspondant aux scores majoritaires, nombre d’entre eux étant déjà captés par d’autres secteurs. Elle se fait par une patiente stratégie de conquêtes des éléments tangents. C’est ce travail de sape qui permet que la victoire politique aboutisse à la conquête de l’État, et non à une simple permutation entre agents du système se passant le relais. Rappelons cette formule crue qui veut qu’une révolution ne soit rien d’autre qu’«un coup de poing à un paralytique».

Or, Marine Le Pen en est bien loin. Pis, sur ce sujet elle est au contraire en difficulté. Elle a dépensé une énergie certaine a expliquer qu’il ne fallait pas avoir peur d’une sortie de l’euro, qu’il pouvait s’agir de restaurer la souveraineté monétaire tout en conservant un euro qui soit une monnaie «commune» et non «unique». Cela est fort technique, et ne résout pas l’argument du risque d’explosion de la dette –y compris de la dette privée, dont on peut comprendre que la majoration consécutive à une sortie de l’euro inquiète particulièrement les chefs de petites et moyennes entreprises, que le parti travaille par ailleurs.

L’argument de la dévaluation compétitive vis-à-vis des pays concurrents est par ailleurs difficile à tenir, puisque dans le cas de l’Allemagne son avantage est lié à la compétitivité hors-coûts, alors que dans celui des pays du Sud-Est asiatique le palier du coût du travail est tout simplement infranchissable –y compris avec un «protectionnisme intelligent» qui pourrait certes contribuer à réguler mais ne pourrait annuler les effets de distorsion.

En somme, le programme économique frontiste ne présente pas une solution globale à l’orientalisation de l’Europe que dessine l’imaginaire d’extrême-droite. Ses propositions économiques ne sont pas une réponse globale et crédible à la question des concurrences sud-asiatiques. En revanche, sur la thématique de la réponse autoritaire à ce qui serait présenté comme une islamisation de l’Europe, il est plus aisé d’afficher un discours d’extrême fermeté sur les questions du néo-laïcisme, de la fermeture des frontières, etc. Le thème de l’orientalisation culturelle et terroriste est une question plus aisément traitable pour une demande autoritaire devant joindre diverses catégories sociales dans une élection.

Souverainismes

En outre, la critique de l’UE ne signifie pas le souhait d’en sortir. Un citoyen peut trouver détestable l’UE telle qu’elle est, et penser que les choses seraient pire en dehors. C’est ce que laisse en effet à penser la rapprochement entre les données susdites de l’Eurobaromètre et les réponses à une autre de ses questions. En ce qui concerne l’appartenance de la France à l’UE, 52% de nos compatriotes estiment que c’est «une bonne chose» (le score était de 47% en Grande Bretagne), 57% que notre pays en «a bénéficié», 34% qu’il n’en a pas bénéficié et 16% que c’est «une mauvaise chose». Le socle de franxistes potentiels est donc actuellement de 25% (moyenne des deux perceptions négatives): démocratiquement ce n’est pas négligeable, mais, politiquement, pour un second tour gagné à 50% plus une voix, c’est une position électoralement très périlleuse.

Au contraire de ce qu’eût pu espérer Marine Le Pen, le Brexit n’a pas crédibilisé le Franxit, comme en atteste une enquête publiée ce vendredi 15 juillet, menée par l’Ifop dans six pays (France, Allemagne, Espagne, Italie, Pologne, Belgique) pour la Fondation Jean-Jaurès et la Fondation européenne d’études progressiste.

En France, l’idée que l’appartenance du pays à l’UE soit «une bonne chose» bondit à 67%. Le score est de 84% chez les sympathisants des Républicains, et de 85% chez ceux du Parti socialiste, montrant l’étroitesse du réservoir de voix au second tour pour une candidate pro-Franxit. L’enquête montre que même dans l’électorat frontiste le doute existe: 63% seulement des électeurs FN souhaitent un retour au franc. Très clairement cet enjeu les mobilise beaucoup moins que celui de la lutte contre l’immigration.

Enfin, l’idée d’un référendum sur le Franxit est soutenue par 46% des sondés et rejetée par 54%. Si le référendum se tenait néanmoins, 53% des sondés disent qu’ils choisiraient de voter pour le maintien, contre 26% pour la sortie. Les franxistes pouvant faire valoir que 21% ne se prononcent pas, et que les campagnes des référendums sur le traité de Maastricht et du Traité constitutionnel européen ont été marquées les deux fois par la déstabilisation du score europhile initial, n’en demeure pas moins que le différentiel en leur défaveur est d’une extrême importance.

La ligne du «Franxit» est très délicate à tenir dans notre système politique à deux tours. Ce qui motive le plus les électeurs frontistes ce sont les questions de l’immigration, de l’identité et de la sécurité. Chaque acte de violence de masse fait croître la demande autoritaire.

Sur ces points, les représentations de l’électorat de droite se sont beaucoup rapprochées des leurs. Ce sont ces questions qui permettent des transferts de vote. En revanche, l’électorat de droite craint massivement le programme économique interventionniste frontiste et la sortie de l’euro. Ce sont ces thèmes qui empêchent aujourd’hui un bon transfert de votes non seulement dès le premier tour, mais également au second en cas de présence d’un candidat FN.

Déstabilisation de l’Union européenne… ou du FN ?

Les positions économiques frontistes sont considérées comme non-crédibles par l’électorat droitier. Paradoxalement, alors que Florian Philippot fut vendu aux médias comme l’homme allant crédibiliser le parti, son soutien à un État interventionniste en tout et son gimmick de la sortie de l’euro pour répondre à toutes les questions sont peut-être devenus aujourd’hui des freins à la progression du FN.

Jean-Yves Le Gallou, théoricien de la «préférence nationale» il y a trente ans, et intellectuel identitaire-libéral sachant dialoguer avec les diverses chapelles des extrêmes droites, exprimait clairement son point de vue l’an passé:

«faire de la sortie de l’euro l’alpha et l’oméga de la politique est sans doute un contresens politique et électoral. Le souverainisme pur et dur, c’est 5 % avec Chevènement (pourtant puissamment soutenu par les médias) en 2002, et 0,5 % avec Asselineau et l’UPR en 2014.»

En février 2016, un séminaire interne devait permettre, dans l’esprit de nombreux cadres frontistes, de remettre du libéralisme dans le FN et d’en finir avec l’obsession monétaire. Jean-Lin Lacapelle, en charge des fédérations, avait expliqué à l’hebdomadaire Minute qu’il s’agissait de «réfléchir pour voir si l’on peut préserver l’euro et le faire évoluer», résumant l’une des questions centrales. Florian Philippot a alors contre-attaqué en affirmant que la sortie de l’euro n’était pas un élément discutable du programme. Marine Le Pen s’est montré sur la même ligne, ne voulant manifestement pas ignorer un seul thème souverainiste. Le parti a réalisé un colloque en mai, avec des économistes de divers pays d’Europe, afin de montrer qu’il n’était ni isolé ni fantasque, mais le résultat a été pour le moins confus.

Un obstacle pour 2017

Dès lors, pour Marine Le Pen, la question européenne pourrait être son sparadrap du capitaine Haddock lors de l’entre-deux-tours. Comme le montre l’enquête électorale du Cevipof elle devrait certes avoir fait le plein de citoyens hostiles à l’UE dès le premier tour, mais, à cause de ce sujet, avoir bien du mal à convaincre d’autres électorats du premier tour à la rejoindre au second.

Selon l’étude, la situation est claire: si Jean-Marie Le Pen s’était fait attaquer lors de l’entre-deux-tours sur les questions des valeurs républicaines, l’angle de déstabilisation de Marine Le Pen est celui de l’euro et de l’UE.

En revanche, sur la demande autoritaire face à l’islamisme transnational, l’extrême droite jouit d’un avantage certain. En octobre, donc avant même les attentats du 13 novembre, un sondage révélait que 40% des sondés accepteraient un «pouvoir politique autoritaire, quitte à alléger les mécanismes de contrôle démocratique s’exerçant sur le gouvernement».

Depuis ce 14 juillet, un concours lépine de l’autoritarisme est ouvert, où des hommes politiques qui ne sont pas d’extrême droite font assaut de propositions contraires au droit. Sur les réseaux sociaux, un ouragan d’aigreur proclamait qu’il fallait choisir son camp quand nous ne savions encore presque rien des faits. Or, il est possible de penser que l’électeur songe que, s’il s’agit de lever des libertés fondamentales, de s’extraire des procédures juridiques classiques dans une démocratie libérale, ce ne sont pas les partis qui alternent depuis longtemps qui représentent la meilleure offre. Une gauche ou une droite même martiales peuvent perdre la course à la crédibilité s’il s’agit de penser une réponse au terrorisme qui soit externe aux normes de l’État libéral.

En outre, face aux déchaînements des «va-t-en guerre civile», un ami humaniste me faisait noter l’absence criante de mesure inclusive pacifiante. Car, certes, l’appel aux citoyens à s’engager dans la réserve peut permettre de créer un certain apaisement social, en correspondant aux désirs de mobilisation et unité. Mais demeure tout le reste, ce qui engloberait la population dans son ensemble sans pour autant vouloir la radicaliser idéologiquement – que n’apprend-on pas à tous nos élèves les gestes des premiers secours, par exemple?

Un carrefour stratégique

En définitive, dans la perspective de 2017, deux voies s’offrent à Marine Le Pen pour utiliser son avantage.

Première possibilité: elle persévère dans son souverainisme intégral car elle parie sur l’effet de normalisation de sa position grâce au processus du Brexit.

Si celui-ci se passe bien, elle peut espérer capitaliser une image d’avant-garde sur ces questions, arguant qu’elle aura été en butte à l’hostilité et à la raillerie, mais que c’est elle qui aurait eu raison avant les autres. Certes, les autres partis politiques feraient valoir que le Brexit ne pourrait être assimilé à un Franxit puisque la Grande Bretagne ne connaît ni la question de l’euro ni celle de la convention de Schengen. Mais une campagne électorale permet de prendre des raccourcis, la candidate pourrait donc espérer présidentialiser néanmoins son image.

Si le Brexit se déroule d’une façon moins heureuse, elle sera, au contraire, en position de devoir s’expliquer en permanence sur la voie qu’elle aura incarnée. L’électorat de droite, les cadres et professions libérales (secteur plutôt europhile de l’opinion), les personnes âgées, pourraient se montrer particulièrement délicates à séduire.

Deuxième possibilité, Marine Le Pen ne se désavoue pas (ce n’est pas sa personnalité), mais glisse le sujet européen sous le tapis au bénéfice du thème de la lutte contre l’islamisme. La chose est possible: comme nous le montrions ici ce qui caractérise les alliés du FN au Parlement européen c’est que, lorsqu’ils participent au pouvoir, ils échangent leurs positions sociales critiques contre l’euro-libéralisme pour une acceptation de l’ordo-libéralisme compensée par une politique anti-immigration et pro-identitaire. Cela correspond justement à la structure de transferts de vote au profit du FN. Cela s’appuierait sur la dynamique de panique qui prend des pans entiers de la population. Dans cette optique, Marine Le Pen pourrait, en utilisant les questions de la crise des réfugiés et du défi terroriste qui motivent comme on l’a vu les électeurs avant même ce 14 juillet, faire repasser la question migratoire au premier plan, en affirmant que cette question serait «la mère des batailles» car matrice selon elle du terrorisme transnational, et que la question européenne, face à cela, se devrait d’être estimée moins prioritaire.

Source: Slate :: lien

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