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L’Eurasie et l’avenir des républiques populaires du Donbass

En janvier dernier le Parlement ukrainien votait une loi destinée à réintégrer les territoires du Donbass au sein de son territoire et d’y réaffirmer sa souveraineté ; les républiques populaires de Lougansk et Donetsk sont qualifiées de « territoires occupés » par la Russie, le président  Petro Porochenko disposant désormais de pouvoirs exorbitants dont précisément celui de délimiter ces zones « d’occupation ». À n’en point douter cette assurance ukrainienne doit beaucoup au soutien désormais affirmé de Washington, soutien aussi bien financier que militaire s’inscrivant dans le projet géopolitique anglo-saxon d’endiguement de l’Eurasie.

L’Ukraine a toujours constitué une pièce maîtresse dans le cadre de cette volonté d’empêcher l’avancée – autrefois militaire et aujourd’hui diplomatique – de la Russie vers l’ouest, et il nous faut ici évoquer la Fédération Międzymorze à l’origine de l’intermarium ; ce concept géopolitique né en Pologne dans l’entre-deux guerre visait à la construction d’une ceinture d’états s’étendant de la Baltique à la mer noire, regroupant alors la Pologne-Lituanie, (qui fut par ailleurs souveraine au nord-ouest de l’Ukraine du XIVe au XVIIe siècle), la Biélorussie la Tchécoslovaquie, la Hongrie, la Roumanie, la future Yougoslavie et bien sûr l’Ukraine.

Le Projet d’intermarium fut réactualisé en 2016 lors d’un sommet international à Dubrovnik, lors duquel naquit « l’initiative des trois mers » ; si cette nouvelle mouture, issue de l’Union Européenne et dont la composition correspond à peu de choses près à celle de la fédération Międzymorze, n’intègre pas pour l’heure l’État ukrainien il va de soi que la soudaine « révolution » survenue en 2013 – alors que Ianoukovytch opérait un rapprochement avec la Russie tout en tournant le dos à l’UE – visait à ramener l’Ukraine dans le giron du marché européen. D’où l’ingérence des puissances occidentales dans ce conflit1, et l’engagement de personnalités telles que Bernard Henri Lévy ou George Soros en faveur de « l’intégrité territoriale » de l’Ukraine, un principe qui fut pourtant très vite oublié par la communauté internationale en ce qui concerne le Kosovo.

Sans nous livrer à un exposé historique complet, une digression s’impose quant à l’idée de « nation » ukrainienne, dont les contours ne sont pas aussi nets que le prétendent les nationalistes.

C’est au IXe siècle que les varègues, peuple viking, fondèrent le Rus de Kiev, principauté qui sera le terreau duquel émergeront les peuples russes, biélorusses et ukrainiens; dès la fin du Xe siècle l’orthodoxie est adoptée comme religion, et constituera ainsi le ciment qui unit encore aujourd’hui la Russie et l’Ukraine. Au XIIe siècle le territoire sera envahi par les Mongols, puis par la Pologne–Lituanie au XIVe siècle ; le nord-ouest de l’Ukraine passera alors sous autorité polonaise, le sud-est restant entre les mains des tatars. L’Ukraine deviendra ensuite un état autonome cosaque au cours du XVIIe siècle avant d’être conquis par l’impératrice russe Catherine la Grande au milieu du XVIIIe siècle ; le pays connaîtra cependant une brève période « d’indépendance » entre 1917 et 1922 avant d’être intégré à l’ensemble soviétique.

Enfin soulignons la particularité de l’Ukraine occidentale ou Galicie, fortement marquée par son appartenance passée aux empires polonais puis autrichien, et au sein de laquelle les communautés catholiques et juives occupèrent une place importante jusqu’à la seconde guerre mondiale.

Cela suffit à relativiser l’idée d’un État ukrainien unitaire, qui n’apparaît en fait qu’en 1991 lors de la chute de l’URSS. Il n’est pas exagéré d’affirmer qu’à ce titre, l’existence de l’Ukraine en tant qu’État souverain est une construction reposant presque entièrement sur le rejet de l’entité soviétique, et que l’identité ukrainienne civilisationnelle et originelle ne se distingue de la Russie que par la langue, ce qui est bien peu au regard de l’essence commune slave et orthodoxe. Sur le plan de l’identité culturelle et politique cependant, l’histoire aura creusé un important fossé entre un territoire tel que le Donbass et la partie ouest de l’Ukraine, berceau d’un nationalisme de type occidental et moderne stimulé au cours de la seconde guerre mondiale par l’Allemagne2 pour contrer la Pologne et la Russie : si la situation géopolitique a depuis considérablement évolué, le revanchisme reste et les arguments ukrainiens n’ont pas changé…La propagande nationaliste ukrainienne est en effet fort évocatrice lorsqu’elle brandit le spectre de la menace « impérialiste russe » ou prétend se battre contre « des communistes ». Cela peut bien évidemment se comprendre de la part d’un peuple qui a fortement souffert du diktat soviétique, notamment lors de la grande famine de 1932–1933 ; il n’en reste pas moins que la nation ukrainienne, tout comme la Russie blanche, a les mêmes racines que la nation Russe et devrait par conséquent former une composante du grand ensemble eurasiatique.

Ajoutons à l’intention de ceux dont la sympathie va au « nationalisme ukrainien » que l’Eurasie n’est pas une résurgence de l’ère rouge, mais au contraire une synthèse politique – composant donc avec l’héritage post-soviétique car la Russie, à l’instar de l’Italie, a bien compris qu’un état ne doit jamais renier son histoire sous peine d’ouvrir des brèches dans lesquelles l’ennemi s’engouffrera rapidement – qui transcende les idéologies passées pour mieux s’opposer à l’occident marchand. Outre sa nature impériale, la construction eurasiatique présente un autre caractère traditionnel qui lui vient du rôle fondamental joué par l’Eglise Orthodoxe, donnant à l’ensemble une orientation résolument opposée à la modernité libérale.

Les républiques populaires de Lougansk et de Donetsk se distinguent donc, comme nous le disions plus haut, du reste de l’Ukraine en raison d’une forte prédominance russe (mais également cosaque) ; le Donbass, région industrielle et minière « russifiée » par Staline, est majoritairement russophone et la population « russe ethnique » y est particulièrement forte. Les biélorusses et tatars y sont également bien implantés, et un nombre important de citoyens au sein des deux républiques se réclame toujours d’une identité politique « soviétique ». Cela montre en quoi le Donbass plus que n’importe quelle autre région de l’Ukraine tend à participer à l’émergence d’une « nation impériale » plutôt qu’à un nationalisme de type Völkish3. Multi-ethnique mais préservant l’intégrité des communautés, les républiques populaires de Donetsk et Lugansk sont étrangères aussi bien au cosmopolitisme dissolvant de l’occident qu’au tribalisme ethnique des « nationalistes ukrainiens » ; un point d’équilibre que seule une véritable unité eurasiatique peut pérenniser.

Sur le plan politico-juridique stricto sensu, les deux Républiques populaires sont indépendantes depuis les referendums d’autodétermination survenus le 11 mai 2014. Le 24 mai un projet de fusion est annoncé, devant donner naissance à la fédération de Novorossia – nouvelle Russie, reprenant ainsi l’appellation en vigueur à l’époque impériale. La Crimée quant à elle obtient son rattachement à la Russie, toujours via referendum, dès le mois de mars de la même année.

Bien évidemment les puissances occidentales et l’Union Européenne ne reconnaissent pas la validité de ces referendums, tandis que le gouvernement ukrainien stipendié considère les républiques populaires de Lougansk et Donetsk comme des « organisations terroristes » ; la répression organisée contre les deux républiques sera néanmoins un échec, et les deux républiques populaires sont aujourd’hui plus souveraines que jamais.

Pour mémoire lorsque l’UCK, organisation islamo-nationaliste et narcotrafiquante roulant pour l’Albanie, déclencha une insurrection au Kosovo visant à détruire la souveraineté serbe, elle fut curieusement retirée par les états-unis de la liste des organisations « terroristes » en 1998.

La déclaration unilatérale d’indépendance du Kosovo en février 2008 ne provoqua pas l’émoi de la « communauté internationale », et la très servile Cour de Justice Internationale dans son avis consultatif de 2010 ne fit pas grand cas de l’intégrité territoriale Serbe. En ce qui concerne la création de l’entité Kosovare, les états occidentaux, l’Union Européenne et l’ONU ont procédé à une extension du droit à l’autodétermination – pourtant circonscrit à l’origine par l’ONU elle même aux situations coloniales ou de subjugation étrangère4 – et consacré sous prétexte de situation « sui generis » un véritable droit à la sécession5.

A l’aune donc du droit international et de ce précédent juridique, analysons sommairement la situation des Républiques populaires de Lougansk et Donetsk.

En vertu de l’ordre juridique international l’apparition d’un état indépendant requiert quatre éléments constitutifs

  • un territoire : un état doit tout d’abord avoir une assise territoriale, qui peut d’ailleurs être plus ou moins nettement définie. Dans le cas du Donbass, ce territoire est au contraire clairement défini géographiquement et administrativement, regroupant les deux oblasts de Donetsk et Lougansk.

  • Une population : l’état doit bien évidemment être constitué d’une population établie sur son territoire de manière stable. Comme nous l’avons vu les républiques populaires de Donetsk et Lougansk ont une population nettement identifiable selon des critères ethniques et linguistiques ; le peuplement de la région du Donbass fut historiquement organisé par l’empire russe au XVIIIe siècle puis par l’URSS. À cela s’ajoute une identité politique post soviétique encore vivace, semblable à celle qu’on rencontre en Biélorussie ou en Transnistrie.

  • Un gouvernement : l’État doit être doté d’une autorité gouvernementale englobant l’ensemble de l’appareil politique et administratif, peu importe la nature idéologique de ce dernier. Le critère déterminant est l’effectivité de la gouvernance : celle-ci doit s’exercer sur l’ensemble du territoire, ce qui est le cas pour les magistratures de Igor Plotnitski (Lougansk) et Denis Pouchiline (Donetsk). Les autorités étatiques de ces deux républiques disposent de leurs propre documents administratifs, pièces d’identité, passeport, la république de Donetsk ayant même fondé sa propre banque centrale républicaine le 7 octobre 2014.

  • La souveraineté : pour qu’il y ait naissance d’un état, c’est à dire d’une personne morale publique, le gouvernement doit disposer d’une pleine et entière souveraineté sur l’ensemble de son territoire et de sa population. Cette souveraineté doit donc être générale et exclusive. Cette condition est à nouveau remplie en ce qui concerne les républiques populaires du Donbass, qui sont seules détentrices de l’autorité souveraine à l’exclusion de Kiev depuis les referendum de 2014 approuvés par environ 90% de la population.

La reconnaissance par les états tiers n’entre pas dans les éléments constitutifs de l’État et n’a qu’une portée déclarative relevant d’un processus diplomatique. A ce jour, seule l’Ossétie du Sud a officiellement reconnu les républiques du Donbass; la Russie a cependant promulgué en février 2017 un décret en faveur de la reconnaissance des documents officiels émanant des autorités gouvernementales de Lougansk et Donetsk. En France signalons l’initiative d’Hubert Fayard, ancien élu FN qui a ouvert dans les Bouches du Rhône un centre de représentation des républiques populaires du Donbass avec le soutien de quelques élus locaux de droite. De tels centres ont également vu le jour en Italie, en République Tchèque, en Finlande et en Grèce ; s’il ne s’agit en aucun cas de reconnaissances officielles, de telles initiatives témoignent de l’existence d’un soutien international en faveur des républiques populaires de Lougansk et Donetsk qui sont incontestablement, au regard des éléments que nous avons évoqués, appelées à prendre leur place au sein du grand ensemble eurasiatique…au grand dam des forces démo-libérales occidentales pour lesquelles le régime de Kiev n’est qu’un pion.

Notes

  • 1 Pour détourner l’opinion publique internationale de cette violation du principe de non ingérence dans les affaires intérieures d’un état tiers– l’ingérence ayant été prohibée par la jurisprudence internationale dans deux arrêts fondamentaux de la CIJ, « détroit de Corfou » (1949) et « activités paramilitaires au Nicaragua » (1986) – les états-unis n’ont rien trouvé de mieux que le l’enfumage politico-médiatique faisant état d’une immixtion russe dans les dernières élections présidentielles américaines…
  • 2 De manière quasi systématique, les pays européens alliés de l’Allemagne national-socialiste lors de la seconde guerre mondiale ont été intégrés par la suite aux stratégies occidentales visant à endiguer l’Eurasie. C’est le cas de l’Albanie, de la Bosnie, de la Croatie et bien évidemment de l’Ukraine. A l’inverse les états affirmant une identité politique « socialiste » ou « post soviétique » comme la Serbie, la Biélorussie et les républiques du Donbass constituent des forces d’opposition au mondialisme libéral.
  • 3 La distinction entre l’Empire, modèle de gouvernance idéal des civilisations indo-européennes, et la nation moderne nous semble fondamentale et c’est pourquoi nous lui consacrerons un chapitre dans notre ouvrage à venir « age de fer »
  • 4 Voir les fameuses résolutions 1514 et 2625 de l’assemblée générale de l’ONU
  • 5 Voir à ce sujet notre ouvrage « Serbie-Kosovo : la fin du principe d’intégrité territoriale » disponible chez AVATAR Editions

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