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Américanisation mondiale et standardisation des humains

 

 

Chesterton dénonce l’américanisation comme un danger pour le monde. C’est que l’Amérique ne libère pas, l’Amérique homogénéise et transforme l’humanité en bonne clientèle soumise et euphorique. Toutes les civilisations ont été gobées une par une, plus vite que le rêvait Guénon ; l’européenne, la latino, l’asiatique, la musulmane, l’africaine maintenant. Sur ce thème aujourd’hui oublié ou même diabolisé, je ne connais rien de mieux qu’André Siegfried, esprit libéral et aussi observateur acide de la première moitié du siècle dernier. Lui voit bien avant nos libertariens américains le déclin de cet individualisme américain, qui avait ses grandes qualités, et qui fut avalé par le modernisme américain basé sur trois piliers : l’immigration, la technologie, l’Etat fédéral. Et ce qui marcha là fut appliqué partout après les guerres.

Siegfried donc sur la fin de cet individualisme :

« L’individualisme naturel, si précieux du point de vue humain, de l’artisan ou du paysan propriétaire apparaît de plus en plus anachronique. On ne peut plus produire seul dans une société qui se groupe autour de la machine et dans laquelle la propriété privée ne trouve plus que difficilement son climat. Une forme de coopération, quelle qu’elle soit, s’impose ; on souhaite qu’elle ménage l’individu, mais c’est le plus souvent au collectivisme pur que l’on aboutit. »

 

Sur la transformation de tout le monde en bonne clientèle – voyez à quelle vitesse les trusts US auront dévasté le fragile monde des internautes :

« La vie privée elle-même n’échappe pas à cette emprise, car la standardisation de la production entraîne logiquement celle de la consommation : il faut « éduquer » le client pour l’adapter à ces exigences d’une fabrication rationalisée, de telle sorte que le « sur mesure » devient impossible, sinon pour quelques milliardaires. Le domaine de l’individualité tend ainsi à se réduire, comme une peau de chagrin. Sans doute le confort moyen y gagne-t-il, mais, sous une foule d’aspects, l’homme n’est plus alors qu’un numéro dans une série. »

 

Et Siegfried regrette déjà, comme beaucoup après lui, le bon vieux temps des westerns et du classicisme américain :

 

« C’était aussi une autre conception de la vie, fondée sur l’initiative de l’individu, sans que l’État songeât à s’en mêler, autrement que pour réprimer le crime ou le vol des chevaux. Il en résultait un certain désordre, lié à une spéculation effrénée, à un règne de l’aventure, comportant encore une « frontière » ouverte à l’Ouest, laissant toutes ses possibilités à celui qui voulait faire sa vie ; au jeune homme impatient des contraintes sociales on disait : « Go West, young man ! » L’Américain de cette époque avait un goût de l’excentricité maintenant périmé. »

 

C’était un de ces premiers bons vieux temps dont les meilleurs des américains sont si souvent friands :

« L’Anglais de Jules Verne est toujours représenté comme le caractère énergique et solide par excellence, mais son Américain est un excentrique, risque-tout, créateur, un peu fou ! Cette civilisation s’exprimait, avant que le rouleau compresseur de la standardisation ne l’eût recouverte, dans une série de cultures locales spéciales, géographiquement déterminées, que j’ai encore pu connaître… »

Cet heureux temps n’est plus comme dit Racine. En effet, ajoute Siegfried :

« Ce qui fait que cette Amérique-là ne se reconnaît plus dans celle qui est venue ensuite, c’est que, du fait de la troisième vague d’immigration, elle s’est désanglo-saxonnisée. On peut désormais [p. 174] concevoir une Amérique, qui, tout en demeurant authentiquement américaine, ne serait plus ni exclusivement ni même principalement anglo-saxonne et protestante. »

 

A la place de la diversité on eut l’unification et l’homogénéisation :

« On tend, malgré les différences, à voir partout de la même façon, que ce soit à Boston ou à la Nouvelle-Orléans, à Richmond ou à San Francisco : partout ce sont les mêmes trains, les mêmes hôtels, les mêmes restaurants, les mêmes stations d’essence, les mêmes journaux, les mêmes revues, les mêmes slogans, les mêmes idées. Cette uniformité, cette monotonie sont même devenues l’un des ciments, non le moins efficace, de l’unité nationale, et, chose singulière, elles sont, non pas subies, [p. 179] mais acceptées et même volontiers accueillies, comme le serait un progrès. »

Il y a un décalage car on continue de vendre les pionniers, la liberté (Reagan, Trump…) :

« Cette standardisation frappe le visiteur comme étant devenue la marque la plus significative de la société américaine. Nous ne saurions cependant méconnaître que l’esprit qui anime cette masse continue de s’alimenter à la source antérieure. »

 

Se crée une nouvelle société, celle décrite par Bernays à la même époque, et qui est dominée par une caste :

« Nous serons amenés, dans ces conditions, à distinguer, d’une part une élite dirigeante héritière de la tradition morale, et de l’autre une masse plus passive ayant accédé moins à l’esprit qu’aux bienfaits matériels de l’américanisme. Peut-être faudrait-il parler ici, non de classes – car il n’y en a pas aux États-Unis –, mais de castes. »

Robert Reich a parlé joliment de la caste des manipulateurs de symboles un demi-siècle plus tard.

 

Publicité et propagande suffisent à contrôler la base :

 

« L’Américain réagit excellemment, du moins selon ceux qui la font, à la publicité. La propagande porte sur lui avec une singulière efficacité d’où des conséquences politiques importantes, car le gouvernement, par des procédés connus et éprouvés, est en mesure d’entraîner avec lui l’opinion. Économiquement, cette discipline collective sert la standardisation de la production en permettant de canaliser les fabrications dans de puissantes séries : le client, respectueux et du reste avisé, ne proteste pas, car il y trouvera son avantage. »

 

Dehors l’esprit critique car il y a des experts :

 

« Ce qui, dans ce système, tend à se voir compromis, c’est l’esprit critique, dès l’instant qu’il s’incline respectueusement devant la compétence de l’expert… »

On disait souvent que les américains étaient de grands enfants. Or on ne naît pas « grand enfant » on est transformé en grand enfant, plus petit dénominateur commun qui permet de broyer et de mêler les cultures les plus diverses :

 

« Les immigrants venus d’Europe sont arrivés vieux, chargés de siècles. L’Amérique les a rajeunis, jusqu’à l’adolescence et même, emportée par la vitesse acquise, jusqu’à l’enfance ; et l’on ressent presque une impression de puérilité devant ces néo-Américains, si fiers de leurs instruments de pensée qu’ils en oublient presque la pensée elle-même. »

 

On devient bêtement optimiste alors :

 

« Restés optimistes, ils croient encore que, dans ce régime, chacun a sa chance et peut devenir, soit milliardaire, soit président de la République. Même si ce n’est plus vrai, il importe de noter que la plupart des Américains le croient encore. »

 

Ce qui a tout bouffé ? La technologie déjà… En effet,

 

« D’une formule frappante, M. Robinson suggère que la technologie est mère de la grande entreprise, grand-mère de l’intervention étatiste, et, parallélisme inquiétant, la recherche de l’efficacité conduit sur la même pente collectiviste, à Pittsburgh et à Magnitogorsk. »

 

L’humanité a été transformée comme un produit en Amérique. Siegfried ajoute :

 

« L’Amérique n’a pas eu à se plaindre de ce régime, générateur d’un niveau de vie supérieur et d’une journée de travail plus courte, mais le prix de ces avantages a été la disparition de millions de fermiers ou d’artisans, hier indépendants, devenus serviteurs disciplinés de la machine. L’idéologie nationale demeure cependant celle d’il y a cent cinquante ans : individualisme, initiative, liberté, concurrence, et l’Américain, de bonne foi, y reste sincèrement attaché, mais, « pendant que par son esprit il tend à un but », selon l’expression du moraliste, tout le courant de l’époque « l’entraîne insensiblement à un autre ». Voilà sans doute le vrai problème américain, et c’est aussi celui de tout l’Occident. »

 

Et c’est même celui du monde : tout le monde se croit encore libre quand tout le monde est téléguidé (pour se consoler on se rappellera que la Rochefoucauld en parle déjà…).

 

Tocqueville parlait de la tyrannie des majorités. Siegfried précise sur la puissance d’homogénéisation américaine :

 

« L’opinion est devenue hostile à celui qui se distingue des autres : loin de souffrir d’être comme tout le monde, on s’en flatte et l’on est content d’avoir le même chapeau, la même tenue, les mêmes idées. C’est resté la mode de vanter l’individualité, mais si elle prend la forme de l’originalité, de la protestation contre les slogans acceptés de tous, elle vous rend éventuellement [p. 184] la vie difficile, le succès moins probable. Il y a là, ne le voit-on pas, une dangereuse leçon de passivité et je ne serais pas loin de voir dans cette tendance au conformisme un des dangers d’avenir de cette civilisation. »

 

Viol des foules par la propagande, explique l’expert soviétique Tchakhotine à la même époque. Siegfried :

 

« L’Américain réagit excellemment, du moins selon ceux qui la font, à la publicité. La propagande porte sur lui avec une singulière efficacité d’où des conséquences politiques importantes, car le gouvernement, par des procédés connus et éprouvés, est en mesure d’entraîner avec lui l’opinion. »

 

Monstre moderne mis en place pour précipiter la fin des civilisations et le règne de la quantité, l’Amérique est beaucoup plus qu’un empire militaire décati ou pas. Elle est la matrice d’extermination et de liquéfaction de l’humanité. On peut le voir d’un œil plus positif que moi ou que Céline, mais fuir le problème c’est ne rien comprendre au monde où nous nous trouvons –et qui n’est plus le monde justement.

Et puisqu’on parlait de Céline qui écrit aussi à l’époque de Siegfried :

 

« Ils n’avaient pas l’air de se parler entre eux, entre sexes, tout à fait comme dans la rue. On aurait dit des grosses bêtes bien dociles, bien habituées à s’ennuyer. »

 

Sources

 

Céline – Le Voyage

André Siegfried – L’âme des peuples

 

 

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