Accueil DÉBATS Invités Trump, Brexit : et si les «élites» entendaient les souffrances populaires ?

Trump, Brexit : et si les «élites» entendaient les souffrances populaires ?

Le thème ancien du peuple contre les élites fait partout florès. Pour la philosophe Renée Fregosi, il faut intégrer aux politiques européennes les souffrances de la mondialisation, sans quoi la démocratie est vouée à sombrer.

Renée Fregosi est une philosophe et politologue française. Directrice de recherche en Science politique à l’Université Paris-Sorbonne-Nouvelle, elle a récemment publié Les nouveaux autoritaires. Justiciers, censeurs et autocrates (éd. du Moment 2016).

Les termes «peuple» et «élite» font aujourd’hui florès sans guillemets, dans le vocabulaire de certains intellectuels et commentateurs politiques, y compris parmi ceux qui en connaissent fort bien la tonalité populiste et qui s’en distinguent. Les démagogues populistes utilisent en effet ce binôme peuple/élite depuis le 19ème siècle pour coaliser des populations diverses et souvent très hétérogènes socialement, dans une même dynamique conflictuelle visant à saper les fondements de la démocratie libérale représentative, à prendre le pouvoir et à s’y maintenir de façon autoritaire. Pourquoi donc malgré cela, certains démocrates rejoignent-ils aujourd’hui ces antidémocrates dans leurs discours contre les élites, comme on peut le constater notamment à propos du Brexit, de l’élection de Donald Trump ou de la question laïcité versus multiculturalisme?

Ceux qui veulent comprendre les raisons de la victoire du Brexit et celle de Trump n’en sont nullement tous des partisans, mais ils refusent d’une part, de s’associer au mépris dont on accable ceux qui ont voté en leur faveur et souhaitent que leurs votes soient respectés, d’autre part, ils estiment que ces électeurs ne sont pas absolument irrationnels ou stupides, aveuglés ou manipulés. Car non seulement ces votes sont l’expression de sentiments (souffrance, révolte et volonté de changement de cap) et en cela méritent déjà d’être analysés (pour être éventuellement reconquis lors de prochains scrutins), mais surtout, ils résultent également d’une situation objective (certes donnant lieu à des dérives fantasmatiques) qui demande impérativement à être prise en compte, définie, évaluée et intégrée dans un projet politique.

Il en va de même pour les questions de l’adaptation de l’islam au cadre laïque, de la lutte contre le totalitarisme islamiste, et du choix de politique migratoire. Tous ceux qui se préoccupent de ces sujets de société et de leurs solutions politiques sont loin d’être racistes ou xénophobes. Les démocrates et personnes de tradition politique de gauche qui défendent la laïcité française et le projet intégrationniste contre la fragmentation et la confictivité potentielle du multiculturalisme, n’ont pas dérivé vers la droite ou l’extrême droite ; ils ont plutôt maintenu leur position originelle ou y sont revenus face à une situation nouvelle réclamant la réaffirmation des principes laïques et républicains, et ce malgré la récupération qu’ont pu en faire des acteurs de droite ou d’extrême droite.

Car la situation a objectivement changé depuis une trentaine d’années. Et les tenants d’une mondialisation heureuse et d’un multiculturalisme irénique ne peuvent le nier, eux qui s’émerveillent des bouleversements technologiques et de la libre circulation des informations, des marchandises, des capitaux et des personnes. Certes, la mondialisation capitalistique a, dans sa dernière phase comme dans les précédentes, apporté des nouveautés positives pour le plus grand nombre mais a également relancé une dynamique d’accroissement des inégalités à tous les niveaux et ouvert la voie à une expansion inédite de nouvelles formes de sujétion des individus. Ce type de contradiction du capitalisme fait sa force depuis toujours: d’une part, certains en sont les grands bénéficiaires, mais il est aussi partiellement et peut potentiellement être largement bénéfique pour tous, d’autre part, il peut tout autant permettre des avancées démocratiques (émancipation individuelle et répartition au plus grand nombre de la décision politique et des biens matériels et culturels) et des régressions autoritaires (en termes de régimes politiques répressifs et de pratiques sociales oppressives et aliénantes).

On peut alors appeler «peuple» cet ensemble hétéroclite de ceux qui souffrent des effets de la mondialisation et du délitement du modèle occidental: du déclassement ou de son risque plus ou moins réaliste, de la perte d’emploi ou de son risque plus ou moins réel, d’une réduction plus ou moins fantasmatique de liberté d’agir et de penser, d’une menace plus ou moins grande sur son mode de vie sociale comme privée. Face à eux, les défenseurs sans nuance de la mondialisation font alors figure d’un groupe antagoniste de privilégiés qui sont perçus et/ou se perçoivent comme des élites économiques, politiques et culturelles coalisées dans une nouvelle forme d’oligarchie mondialisée. D’autant que ces élites vivant dans des espaces séparés et ne souffrant pas directement de l’emprise islamiste, s’en font souvent les idiots utiles en prônant un multiculturalisme irresponsable. Cette conscience d’un clivage irréconciliable entre «ceux d’en haut» et «ceux d’en bas» constitue alors comme une nouvelle lutte des classes radicale sans issue mais porteuse de la plus grande violence.

Il s’agit pourtant d’affiner l’analyse et de mieux définir et distinguer les ennemis. Pour ce qui relève de la redistribution, il existe une façon d’aborder le problème qui a fait ses preuves bien mieux que la voie révolutionnaire: la démocratie, c’est-à-dire la gestion pacifique des conflits, et plus particulièrement la social-démocratie, c’est-à-dire la mise en œuvre de compromis entre intérêts antagonistes, de convergences progressives vers un intérêt commun et un projet partagé. Au demeurant, la démocratie est un combat, elle a face à elle des ennemis radicaux contre lesquels la lutte doit être frontale: les autoritarismes et les totalitarismes parmi lesquels aujourd’hui le plus dynamique est sans conteste l’islamisme. Il s’agit donc, comme par le passé, à la fois de se confronter au système économique capitaliste mondial dans ses potentialités contradictoires et aux sociétés dans leur complexité, tout en gardant le cap des deux grands principes directeurs: la lutte collective contre les inégalités et l’émancipation des individus contre les idéologies de la soumission et les pensées de l’orthodoxie et donc aussi contre le politiquement correct.

Aujourd’hui, une grande partie des citoyens (et cela se traduit par leurs votes, base de la démocratie tout comme de sa mise en péril) est confrontée à un ensemble de réalités qui relève de l’insécurité économique, sociale, culturelle, et physique aussi. Parmi ces groupes sociaux divers largement majoritaires qui subissent les attaques contre des libertés chèrement acquises, on retrouve des intellectuels à la fois laissés pour compte et bénéficiaires de la mondialisation, à la fois «peuple» et «élite». Face aux simplifications populistes abusives souvent portées paradoxalement par des membres éminents de ces élites décriées et face à l’attraction totalitaire islamiste, les intellectuels n’ont-ils pas alors pour vocation de mettre en évidence les ambivalences et les potentialités dont la mondialisation est porteuse et qu’ils perçoivent mieux que quiconque? Il est urgent de mettre en forme un nouveau projet à la fois redistributeur, laïque et européen, de refonder la gauche démocratique en un mot, faute de sombrer avec elle.

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