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Trump ose Taïwan

Le président élu Donald Trump a-t-il utilisé un appel téléphonique de dix minutes avec le président de Taïwan comme un missile Hellfire, vaporisant instantanément la politique américaine « One China » ?

Bien sûr que non.

C’est une charade à l’intérieur d’une énigme. Commençons par une interprétation cool, telle que publiée dans un rapport de l’Académie nationale de développement et de stratégie de l’Université Renmin de Beijing, qui depuis trois ans conseille les dirigeants chinois.

Yang Qijing, l’auteur du rapport, va droit au but :

Le non-dit derrière « Make America Great Again ! » est que l’économie chinoise, en particulier son industrie manufacturière, a rendu les États-Unis moins grands qu’auparavant […] Donc nous ne devrions pas nous poser de question [sur la détermination de] l’administration Trump à mobiliser toutes ses ressources politiques, économiques et militaires pour protéger et promouvoir l’intérêt économique des États-Unis, ou même en faire sa première priorité.

En un mot, Taïwan sera utilisé comme une carte dans les négociations pour boucler une sorte d’accord avec la Chine.

Maintenant, pour l’interprétation plus sévère, telle qu’exprimée par le Global Times, journal officieux du régime, qui dans un langage populaire et sans fioritures est toujours autorisé à formuler à haute voix ce que les dirigeants de Pékin discutent à huis clos.

Un éditorial avec des nuances mafieuses de The Sopranos déclare :

« Beijing ne s’infligera jamais une existence ignoble en payant pour un racket de protection. L’écart de force entre la Chine et les États-Unis est, pour le moment, le plus étroit dans l’histoire. Quelle raison avons-nous d’accepter un accord très injuste et humiliant de la part de Trump ? »

Y-a-t-il de l’hubris dans cette phrase, « L’écart de force […] le plus étroit dans l’histoire » ? Pas vraiment. Le Global Times suggère une manœuvre de Sun Tzu.

La Chine « devrait oser faire des mouvements surprise et créer un nouveau modèle de relation avec les États-Unis – alors que vous jouez votre jeu, je joue le mien ».

Attendez-vous donc à ce que le président chinois Xi Jinping joue le jeu à un niveau tout à fait inattendu.

La signification de « One China »

Dimanche dernier, sur Fox News, Trump a commis l’erreur stratégique de poser toutes ses cartes sur la table, soulignant : « Je comprends parfaitement la politique d’une seule Chine, mais je ne sais pas pourquoi nous devons être liés par cela, à moins que nous concluions un accord avec la Chine concernant d’autres choses, y compris le commerce. »

Ainsi Beijing a dûment enregistré le message : Taïwan est maintenant officiellement une monnaie d’échange.

Trump a également déclaré : « Nous sommes très affectés par les actions de la Chine avec la dévaluation, l’imposition de lourdes taxes aux frontières quand nous ne la taxons pas, la construction d’une forteresse massive au milieu de la mer de Chine méridionale, ce qu’ils ne devraient pas faire ; et, franchement, de ne pas nous aider du tout avec la Corée du Nord. »

Trump est peut être un peu léger sur ces trois points. Pékin ne veut pas que le yuan se dévalue davantage, au contraire il vise une appréciation. Les conflits dans la mer de Chine méridionale seront finalement résolus dans le cadre de l’ASEAN, les Philippines et la Malaisie, par exemple, y font déjà allusion. Rien ne peut être fait à propos de la Corée du Nord s’il n’y a pas de véritable et formelle fin à la guerre de Corée, toujours pas signée entre Washington et Pyongyang.

Trump a au moins quelque peu adouci son attitude hostile en nommant comme nouvel ambassadeur américain en Chine, un « vieil ami » de Xi Jinping, Terry Branstad.

Les conseillers de Trump, en parallèle, devraient l’informer de ce que signifie « One China » pour Pékin. C’est la pierre angulaire de l’unité nationale, englobant la souveraineté et l’intégrité territoriale. En somme, le Saint Graal. Même si Washington a reconnu « une seule Chine » depuis 1979 – avec Pékin comme « seul gouvernement légal » de la Chine – une position extrêmement ambiguë subsiste quant au statut politique de Taïwan.

Pour Washington, Taïwan n’est pas un État. Qu’est-ce que c’est alors ? Cela reste indéterminé, ce qui implique que Washington n’admet pas vraiment que Taïwan fait partie de la Chine. Washington entretient des relations avec un gouvernement – à Taïpeh – qui n’est pas officiellement reconnu, sous un statut indéterminé. Ce que Trump semble viser est de faire chavirer ce bateau embarrassant. Eh bien, l’ancien grand Petit Timonier Deng Xiaoping a fait très clairement savoir que le couronnement du succès qui effacerait un « siècle d’humiliation » de la Chine, après la remise de Hong Kong et de Macao à la fin des années 1990, serait le retour de Taïwan, en une sorte d’arrangement « un pays, trois systèmes » avant 2040.

Trump a été déconcerté par l’ampleur de l’outrage de sa conversation téléphonique avec Taïwan, il lui vend des armes, mais ne peux pas obtenir un appel en retour !

Considérez la chaîne globale d’approvisionnement

Taiwan, l’atout de la transaction, est entré dans la mêlée géopolitique liée à la promesse de campagne de Trump de rapatrier les emplois américains, une affaire extrêmement difficile. L’Institut de politique économique des États-Unis estime que les États-Unis ont perdu cinq millions d’emplois manufacturiers entre 2000 et 2014. En bref, il s’agit des dommages collatéraux dus aux chaînes d’approvisionnement souples qui prospèrent dans une mondialisation turbulente. Un rapport du Nikkei Asian Review a révélé comment la chaîne d’approvisionnement de Apple à Taïwan est inquiète de voir Trump insister pour que les composants de l’iPhone soient fabriqués aux États-Unis. Cela entraînera inévitablement plus d’un doublement du coût. Sans mentionner que les États-Unis ne disposent pas de l’infrastructure nécessaire – ni de l’environnement des fournisseurs et des travailleurs qualifiés nécessaires pour y arriver – comme le PDG d’Apple Tim Cook l’a déclaré à l’émission de CBS, 60 minutes, il y a un an. La seule issue : Trump ordonnant au gouvernement américain de subventionner les entreprises locales. La vérité veut que Trump ne peut se permettre une guerre commerciale avec la Chine. Sa promesse de campagne d’imposer un droit de douane de 45% sur les produits fabriqués en Chine est seulement rhétorique. Et même si cela se produisait, Pékin ne verrait pas cela comme une catastrophe.

L’objectif complexe de Xi Jinping – réviser le modèle d’exportation chinois – est axé sur l’augmentation du niveau de dépense des consommateurs chinois, par le développement de l’énorme marché intérieur. Les coûts de production de la Chine sont en hausse ? Qu’importe, les usines chinoises se délocalisent partout en Asie du Sud-Est et même plus loin en Afrique. Pas de problème. La Chine s’élève sans relâche dans la chaîne de valeur ajoutée – voir, par exemple, l’attaque de Huawei sur le marché du téléphone mobile de luxe. Même si Trump imposait des taxes additionnelles aux produits manufacturés chinois, les consommateurs mondiaux ne seraient pas gênés.

Et la Chine continuerait à croître de toute façon. Bloomberg a estimé qu’avec une croissance de 6,7% du PIB, évaluée à 730 milliards de dollars en 2016, la Chine s’est ajouté, en un an, l’équivalent de l’économie des Pays-Bas. Et avec une croissance projetée de 6,4% l’année prochaine, elle s’ajoutera encore une Suisse.

L’économiste en chef de Deutsche Bank Zhiwei Zhang a noté le fait essentiel : en termes de valeur ajoutée, la Chine ne représente que 16% du déficit américain, légèrement en avance sur le Japon et l’Allemagne. Donc, une guerre commerciale avec la Chine « serait une guerre contre tous les participants à la chaîne d’approvisionnement mondiale, y compris les entreprises américaines ». Trump peut bien jeter l’atout Taïwan sur la table de jeu, Beijing joue déjà un jeu entièrement différent.

Pepe Escobar est l’auteur de Globalistan : How the Globalized World is Dissolving into Liquid War (Nimble Books, 2007), Red Zone Blues : a snapshot of Baghdad during the surge (Nimble Books, 2007), Obama does Globalistan (Nimble Books, 2009), Empire of Chaos (Nimble Books) et le petit dernier, 2030, traduit en français.

Traduit et édité par jj, relu par Cat. 14 décembre 2016 | Source

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