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Bienvenue à la cour militaire d’Israël, le meilleur show de la ville

Rien n’est plus israélien que ce tribunal qui, à un militaire ayant assassiné un Palestinien de sang-froid, inflige une sentence qui conviendrait à un voleur de bicyclette.

Plus national que le théâtre Habima, plus populaire que le théâtre populaire de feu Avraham Deshe (Pashanel), plus représentatif que la Knesset et plus révélateur que les sondages – bienvenue au théâtre des Forces de défense israéliennes (*) qui fait office de tribunal militaire. Voici le reflet le plus authentique de la société : la véritable Haute Cour de justice du pays.

C’est une production épique avec des douzaines de figurants ; les critiques sont flatteuses et le public est déchaîné. Les costumes (des uniformes des FDI) n’ont rien de spécial, pas plus que la mise en scène, l’éclairage ou les maquillages – une propriété d’« absent » à Jaffa ou une caserne à la Kirya (QG de l’armée), des néons et des bancs métalliques. Mais la pièce est excellente – très actuelle et pertinente, représentative et révélatrice – et le dénouement en est toujours prévisible.

Rien n’est plus israélien que ce tribunal, et rien n’est plus authentique que sa sentence, dans le cas du militaire Elor Azaria. Une fois de plus, nous nous retranchons derrière notre autosatisfaction, une fois de plus, c’est une imposture, une façade de procès régulier, avec une défense, un procureur et un réquisitoire. Une fois de plus, c’est le meilleur show de la ville et, une fois de plus, l’injustice flagrante est présence sans que nous la ressentions, exactement comme l’aiment les Israéliens.

Ce dont les Israéliens raffolent le plus, c’est d’avoir leur gâteau et de le manger, et qui sait mieux que le tribunal militaire comment leur servir la marchandise ? Un jugement vibrant sur « la valeur du caractère sacré de la vie » et une sentence qui conviendrait à un voleur de bicyclette.

Nous n’avons pas besoin de La Haye : nous avons la Kirya. Les faits sont ceux-ci : un militaire qui a tué de sang-froid et avec préméditation – pour ne pas dire « assassiné » – un Palestinien déjà moribond, a été jugé ensuite et a même été condamné. Dans quel autre endroit du monde pouvez-vous trouver ce genre de chose ? En Amérique ? En Europe ? L’armée la plus morale du monde, assurément la plus morale. Bravo les FDI et leur système judiciaire !

Voilà comment la plupart des Israéliens aimeraient voir leurs juges : s’exprimant avec pathos sur la justice et sur l’égalité – à condition qu’elles s’appliquent aux seuls Juifs. S’exprimant sur le caractère sacré de la vie – mais en calculant que la vie d’un Palestinien a moins de valeur que celle d’un chien (israélien). Voilà exactement ce que le verdict d’Azaria leur a donné.

Azaria a quitté le tribunal comme un héros national, dans un pays où tout individu qui tue un Arabe est perçu comme un héros et où il n’y a pour ainsi dire pas de héros qui n’aient tué des Arabes. Une fois de plus, le tribunal a dit aux Israéliens ce qu’ils voulaient entendre : les vies palestiniennes sont de la camelote sans valeur ; ce sont des soldes de fin de saison.

Il s’agit de la même cour qui a jugé des centaines de Palestiniens avec sévérité et cruauté durant des dizaines d’années d’occupation. Avec de plus en plus de juges (et de procureurs) qui sont des colons, des inconditionnels des lois internationales et de l’égalité devant la loi, ce tribunal militaire, qui siège en territoire occupé, est en Israël le perpétrateur le plus raffiné de l’apartheid. Là-bas, à la base militaire d’Ofer et à la prison d’Etzion, loin des regards curieux, il y a une loi pour les Juifs et une autre pour les Arabes, qu’on le veuille ou non.

En cela aussi, ce tribunal est le reflet de la société bien plus que ne l’est la Cour suprême de Jérusalem. Un Azaria palestinien aurait naturellement été condamné à la prison à vie à l’issue d’un procès bâclé, sans qu’on parle de « la détresse de sa famille », sans qu’on dise de lui qu’il était « un excellent soldat », qu’il avait un « casier vierge » et qu’il bénéficiait également de « circonstances atténuantes », sans que l’on se demande ce qui a pu lui passer par la tête ou ce qui était advenu au cours de son existence.

Cette institution sait également comment récompenser généreusement et protéger les soldats et les officiers des FDI, exactement de la façon dont les gens veulent qu’elle le fasse et comme ses commanditaires s’attendent à ce qu’elle le fasse, et elle sait aussi comment transformer ses procès en une perversion de la justice. Il n’y a que de ce tribunal qu’un officier supérieur comme Ofek Buchris, qui était accusé de viol et de sodomie, a pu sortir avec la sentence draconienne consistant à être rétrogradé d’un grade. Voilà la cruauté avec laquelle le tribunal l’a traité.

De même que l’orchestre des FDI n’en est pas un et qu’Army Radio n’a rien d’un organe médiatique, ce tribunal n’est pas un tribunal. Mais il est encore plus corrupteur que les deux premiers exemples : Il envoie ses métastases démobilisées dans le système judiciaire civil.

Le procureur général Avichai Mendelblit est sorti de cet environnement pourri, de même que certains juges, dont certains de la Cour suprême, qui sont convaincus d’avoir servi la justice, durant toutes ces années. Ils portent en eux les glorieuses traditions judiciaires des constructions préfabriquées d’Ofer et ces traditions leur collent à la peau à tout jamais.

23 février 2017 | Haaretz

(*) Le nom officiel de l’armée israélienne

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