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Basil Liddell Hart et la désastreuse guerre occidentale

Nous vivons une époque belliqueuse. Pour la comprendre j’ai relu Liddell Hart, qui m’a confirmé dans le fait que l’histoire est toujours correctement trafiquée en tant qu’enseignement pour faciliter l’incompréhension des guerres. Nous nous consolerons avec Nietzsche :

« Les historiens naïfs appellent « objectivité » l’habitude de mesurer les opinions et les actions passées aux opinions qui ont cours au moment où ils écrivent. C’est là qu’ils trouvent le canon de toutes les vérités. Leur travail c’est d’adapter le passé à la trivialité actuelle. Par contre, ils appellent « subjective » toute façon d’écrire l’histoire qui ne considère pas comme canoniques ces opinions populaires. »

L’histoire de la seconde guerre mondiale de sir Basil est préfacée par un ami, le général Beaufre. Voici ce que cet ancien responsable de l’Otan écrivait, qui nous change des Polichinelle actuels, pathologiques et belligènes :

« Dans le domaine militaire, la vérité, non pas celle du passé mais celle qui se vérifiera dans l’avenir, ne peut pas être généralement trouvée par les voies officielles de la hiérarchie, trop facilement conformiste. Il est donc capital qu’il existe des chercheurs privés, capables de donner libre cours à leur imagination et à leur initiative. »

Le bilan de la seconde guerre mondiale est vénéré aujourd’hui sous peine de prison. Quelle belle victoire contre le totalitarisme ! Or voici ce bilan selon Liddell Hart :

« Non seulement les alliés occidentaux ne purent empêcher l’écrasement de la Pologne et son partage entre l’Allemagne et l’URSS, mais, après six ans de guerre apparemment couronnés par la victoire, ils furent contraints d’accepter la domination soviétique en Pologne, en dépit des engagements qu’ils avaient pris envers les Polonais qui avaient combattu à leurs côtés ».

La trahison occidentale de la Pologne était ainsi présentée par de Gaulle :

« Il apparaissait qu’à cet égard Moscou ne croyait guère à une opposition déterminée de Washington et de Londres. Enfin, on discernait que Staline allait tâcher de nous vendre le pacte contre notre approbation publique de son opération polonaise. »

De Gaulle d’ailleurs, qui parle du Grand Reich qui se lance régulièrement à la conquête de la France, oublie de rappeler que la France lui a déclaré deux fois la guerre. Quant à la mobilisation générale russe en quatorze, elle avait de quoi inquiéter les Allemands…

Sir Basil ajoute cette audacieuse observation :

« Tous les efforts consacrés à la destruction de l’Allemagne hitlérienne dévastèrent et affaiblirent l’Europe à un tel point que son pouvoir de résistance s’en trouva très réduit face à la montée d’un nouveau et plus grand péril. Et l’Angleterre, tout comme ses voisins européens, se retrouva appauvrie et à la remorque des Etats-Unis ».

Le problème est que ce genre de situation motive les britanniques. « Nous préférerons toujours le grand large à l’Europe », a dit Churchill à de Gaulle. Liddell Hart les compare à des bulldogs, il évoque même leur stupidité à ces bulldogs anglais (200% de dette à la fin des guerres napoléoniennes).Tout comme une guerre nucléaire actuellement motive jusqu’à l’extase les élites néo-connes et anglo-américaines. Preparata l’a dit : l’Angleterre a tout sacrifié au vingtième siècle pour son seul objectif, l’anéantissement de l’Allemagne. Les guerres des deux roses et les victoires à la Pyrrhus ça les connaît, surtout quand cela donne la société d’Orwell dès 1950.

Liddell Hart remet en cause la folle alliance polono-britannique de mars 39, sûre de mener à la guerre alors que l’on ne pouvait assister cette imprudente et militariste Pologne qui s’était six mois avant jetée comme une hyène sur la Tchécoslovaquie – dixit Churchill). Il rappelle :

« Seul Lloyd George s’éleva contre ce qu’il appela la folie suicidaire de prendre un engagement d’une telle envergure sans s’assurer auparavant de l’appui de l’URSS. »

Liddell Hart pourfend le démentiel colonel Beck (il souligne que la Pologne aura six millions de morts en 45, la Tchécoslovaquie de Munich cent mille), et il s’en prend à la doxa antirusse officielle :

« La Russie fut ostensiblement écartée de la conférence de Munich au cours de laquelle fut scellé le sort de la Tchécoslovaquie. Cette attitude hostile eut des conséquences fatales au cours de l’année suivante. »

Lui aussi ne comprendra jamais pourquoi la République dite française décida de soutenir la Pologne après avoir trahi qui il ne fallait pas :

« Après que la France eut facilement abandonné son allié tchécoslovaque qui possédait l’armée la plus efficace de toutes les petites puissances, il ne semblait guère semblable qu’elle se lancerait dans une guerre pour défendre un autre pays de sa chaîne d’alliés… »

Beaucoup d’experts militaires certifient que la Tchécoslovaquie était imprenable, surtout avec trente divisions françaises à l’ouest. Mais j’ai expliqué via l’historien Frédéric Sanborn la déplorable influence rooseveltienne dans cette affaire répugnante. Roosevelt a empêché une solution européenne au problème alors posé par Hitler – qui aurait dû avoir une solution française et dès 35, mais c’est un autre problème.

Sir Basil évoque le cas Chamberlain. C’est lui qui se lance dans la guerre, et pas Churchill.

«… la pression de l’indignation publique, sa propre indignation, sa colère à sa voir dupé par Hitler ou encore son humiliation de s’être fait tourner en dérision aux yeux de ses compatriotes. »

Chamberlain seul responsable ? Hum…

Selon Preparata comme on l’a rappelé, l’élite cachée de l’Angleterre avait d’autres objectifs (car on ne peut tout imputer au trio lâcheté-bêtise-distraction…) : provoquer une guerre germano-russe en créant (ou en aidant à la création) d’une Russie révolutionnaire et d’une Allemagne réactionnaire. Preparata s’est inspiré du plus grand analyste de son temps, le sociologue Thorstein Veblen. Le contrôle de l’île-monde par les anglo-saxons était à ce prix, et l’anéantissement définitif du Reich allemand tancé par Benjamin Disraeli dès le lendemain de la victoire prussienne à Sedan. Je cite Preparata dans la traduction d’Hervé du Sakerfrancophone.fr :

« Une analyse détaillée de l’émergence du nazisme pourrait révéler que l’arrivée des nazis au pouvoir n’a jamais été le fruit du hasard. La thèse du livre suggère que pendant quinze ans (1919-1933), les élites anglo-saxonnes ont corrompu la politique allemande avec l’intention de créer un mouvement réactionnaire, qu’ils pourraient ensuite mettre en place comme pion pour leurs intrigues géopolitiques. »

Preparata explique que pour les élites anglo-saxonnes tout justifie ce Great Game à soixante millions de morts. Voyez aujourd’hui l’Ukraine, la Syrie, la Libye, etc. On n’est pas sorti de l’auberge anglo-américaine, ni des problèmes de la dominance allemande. Imaginez ce qui se passerait avec les ombrageux cousins germaniques si nous sortions de leur zone euro et leur Lebensraum germano-américain. Imaginons Maginot…

Liddell Hart rappelle que Churchill dénonce aussi le procès de temporisation-précipitation qui selon lui va entraîner des dizaines de millions de morts. » Mais Churchill oublie de dire que Hitler lui propose plusieurs fois la paix, et qu’il n’y aurait donc pas eu lieu de tuer des dizaines de millions de personnes (observation de Pat Buchanan). En réalité Hitler idolâtrait l’Angleterre. Il voulait la paix avec son modèle aryen-impérial. Et Liddell Hart de le reconnaître.

A propos justement du britannique « miracle de Dunkerque », Liddell rappelle qu’Hitler arrête ses armées deux jours durant :

« Son initiative sauva les forces britanniques alors que plus rien d’autre n’aurait pu les sauver. Ce faisant, il fut à l’origine de sa chute et de celle de l’Allemagne ».

Mais Hitler était clairement programmé pour perdre ; il avait une autre mission. Et Preparata ne citait pas pour rien son Veblen. Dès Versailles, Thorstein Veblen ne croit pas au bluff des réparations – que l’Allemagne ne paiera d’ailleurs jamais. Et Preparata rappelle que l’Allemagne sera refinancée et rééquipée par le plan du banquier Dawes en 1923. Veblen souligne la patience diabolique de notre élite anglo-saxonne :

« Comme il aurait semblé tout à fait probable auparavant, les stipulations touchant l’indemnité allemande se sont révélées provisoires et provisoires seulement – si elles ne se sont pas plutôt caractérisées comme un bluff diplomatique, destiné à gagner du temps, à détourner l’attention durant cette période de réhabilitation nécessaire et exigeant une certaine patience pour rétablir un régime réactionnaire en Allemagne et l’ériger en un rempart contre le bolchevisme. »

Relisons l’Autre côté de la colline. Basil Liddell Hart y a interviewé les généraux teutoniques. Et cela donne ce fameux passage sur l’idolâtrie hitlérienne de l’anglo-saxon (Walter Darré voulait que la future gentry aryenne ressemblât à celle des squires british du dix-huitième siècle avec un « crâne étroit ») : Hitler rappelle son admiration pour l’empire britannique. Comme toujours Hitler multiplie les conversations rêveuses et généralistes – celles qui exaspéraient Albert Speer : il pense même se passer du retour des colonies allemandes volées par les Anglais à Versailles. Toute extension de territoire ne peut se faire qu’au détriment de la Russie, comme il dit au début de Mein Kampf. Ce grand amour ne fut pas payé de retour. Demandez aux habitants de Dresde et de Hambourg.

Le prix européen à payer, pour la destruction britannique de l’Allemagne nazie, fut exorbitant. Gentleman, Liddell Hart le reconnait :

« Si Hitler fut vaincu, une Europe libre ne fut jamais restaurée… »

Comme on a parlé de Churchill, un petit crochet de la part de notre grand esprit demeuré, bizarrement, gradé périphérique durant sa carrière :

« Les châteaux en Espagne de Churchill s’étaient effondrés. Ils avaient été bâtis sur une erreur fondamentale d’appréciation de la situation et des changements de la guerre moderne, en particulier des effets de l’aviation sur la puissance maritime. »

Churchill et les Balkans, Churchill et les bombardements civils (commencés le dix mai 40), Churchill et son acquiescement au plan Morgenthau… Petite cerise sur le gâteau : Churchill clame que les Allemands ont mille chars lourds avant la guerre ; or ils n’en ont pas un seul…

Après sir Basil s’en prend au procès de Nuremberg, ce qui le mènerait en prison ici, avec le général Beaufre (Katyn c’est les Allemands !) :

« L’un des points les plus contestables des procès de Nuremberg fut que l’on fit figurer parmi les principales accusations contre l’Allemagne la préparation et l’exécution de l’agression contre la Norvège… Une telle attitude est l’un des plus beaux cas d’hypocrisie de l’histoire »

Un autre point important. On a déjà évoqué la Russie. Liddell Hart n’est pas hostile à la Russie soviétique, à son intérêt géostratégique. Il remarque à propos de l’opération finlandaise :

« Les exigences soviétiques étaient remarquablement modérées… Elles reposaient sur une base rationnelle. »

Staline voulait la Carélie russe et il était prêt à l’échanger contre une portion plus grande de territoire. Mais la Finlande était dirigée par une dictature militaire comme la Pologne. N’importe, la Russie fut grande et généreuse après sa coûteuse victoire.

Les pays baltes ? Le reste ? Mais lisez donc Murray Rothbard. Lui en a énervé plus d’un avec les lignes suivantes : la Russie voulait retrouver ses frontières d’avant 1914. Point. Les territoires baltes, (aujourd’hui terres promises de l’Otan et de la guerre US), l’Ukraine, l’est polonais. Rothbard ajoute sur la Finlande que la Russie voulait sa Carélie russe ; Liddell Hart confirme. La Finlande préféra la guerre aux cinq mille kilomètres carrés promis par Staline. Elle s’en sortit bien en 45, bien mieux en fait que les « Etats satellites » (notre auteur) du nazisme qui partirent le 22 juin 1941 à la conquête de l’espace russe.

Tolstoï dit que ce n’est pas Napoléon mais l’Europe qui part à la conquête de la Russie :

« les forces réunies des différentes nationalités européennes se jetèrent sur la Russie… »

Rothbard justifie aussi la politique prudente de la Russie (quand on voit ce qui s’est passé depuis les années 90…). De Gaulle fera de même dans ses Mémoires (il rappelle même que la Pologne a conquis deux fois Moscou).

Rothbard donc explique aussi qu’après la guerre Staline voulait prévenir une nouvelle invasion de la Russie par la Pologne. C’est ce qu’il expliquait à de Gaulle.

Les conclusions ?

Elles ne serviront à rien. Nous aurons la guerre, pas la vérité selon Liddell Hart ou selon Rothbard. Machiavel nous avait prévenus :

« Les hommes sont si aveugles, si entraînés par le besoin du moment, qu’un trompeur trouve toujours quelqu’un qui se laisse tromper. »

En italien cela donne (le dernier beau bout de phrase) :

“Colui che inganna troverà sempre chi si lascerà ingannare.”

En attendant nous sommes partis pour la troisième guerre du Péloponnèse, pour parler comme le grand analyste Lothrop Stoddard. Découvrez aussi The Pity of war de Niall Ferguson qui remet les pendules à l’heure sur les responsabilités allemandes lors de la première guerre mondiale. Et mon livre sur Tolkien, qui en dit de belles au moment de la prise de Berlin en 45.

Je le cite en anglais pour mon plaisir :

‘The destruction of Germany, be it 100 times merited, is one of the most-appalling world catastrophes.’

Tolkien ajoute dans sa lettre à Christopher :

‘… in the Germans we have enemies whose virtues (and they are virtues) of obedience and patriotism are greater than ours in the mass.”

Mais quand on aime faire un monde sûr pour la démocratie anglo-saxonne et son oligarchie devenue folle (Eric Zuesse) on ne compte plus…

Bibliographie

  • Buchanan – Hitler, Churchill and the unnecessary war
  • Bonnal – Le salut par Tolkien (Avatar), pp.235-237 [disponible ici]
  • Charmley – Churchill, the End of Glory
  • Liddell Hart – la Seconde guerre mondiale (Marabout)
  • Liddell Hart – The Other side of the hill (archive.org)
  • Ferguson – The Pity of war
  • Machiavel – Le prince, XVIII
  • Nietzsche – Deuxième considération inactuelle
  • Perpetual War for Perpetual Peace – edited by Charles Beard – sur Mises.org
  • Preparata – Conjuring Hitler (Pluto Press)
  • Rothbard – A libertarian manifesto
  • Speer – Au cœur du troisième Reich
  • Stoddard – The rising tide of color
  • Veblen – Review of John Maynard Keynes, The economic consequences of the Peace
  • Tolstoï – Guerre et paix, Tome III, chapitre 2

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