Accueil FOCUS Analyses Syrie & Levant : Gazprom (Poutine) = 0 ! Exxon (Trump) = 1 ! [3]

Syrie & Levant : Gazprom (Poutine) = 0 ! Exxon (Trump) = 1 ! [3]

Leçon de géopolitique appliquée à toutes les groupies de ce cher Vladimir V. Poutine : un chef d’État ne se juge pas à sa capacité de placer des prises de judo sur un tatami ou à monter torse-nu un étalon, un ours (ou même, pour d’autres, un scooter) ! Un homme d’État se juge à sa capacité à abattre ses cartes au meilleur moment possible. À l’orée de la visite de son Secretary of State, Rex W. Tillerson, à Moscou, Trump a abattu les siennes qui correspondent bien aux (seuls) intérêts US du moment. Or désolé, de le dire : là encore, amère leçon à nos gogos droitiers prompts à se pâmer devant les chefs (d’État) des autres : ni Poutine, ni Trump ne président aux destinées de notre si vieille Europe, mais à celle, respectivement de la Russie & des États-Unis. Eh oui, & à ce jeu, au 10 avril 2017, le score serait plutôt simple à lire : Gazprom (Poutine) = 0 ! Exxon (Trump) = 1 ! 3ème Partie.

« Igor Konachenkov, le porte-parole du ministère russe de la Défense, a pour sa part annoncé que la Russie allait désormais renforcer le système antiaérien des forces armées syriennes. En effet, jusqu’ici, les S-300 et S-400 se trouvant sur le sol syrien étaient uniquement destinés à la protection des militaires et des installations russes en Syrie, ce qui pourrait donc changer ».
Mikhail Gamandiy-Egorov. Spunik (11 avril 2017).
« Nos systèmes de DCA protègent nos bases aériennes et navales à nous. La Syrie n’est pas notre allié, mais notre partenaire ».
Alexeï Arbatov, Kommersant FM (11 avril 2017).

Mais pourquoi, jusqu’à présent, les Russes n’ont-ils quasiment rien fait en réponses aux frappes US ?

Jacques Borde. D’abord, c’est inexact. Les Russes ont bien réalisé des frappes à l’aide de leurs 3M-54 Kalibr – donc strictement le même mode opératoire que les Américains avec leurs BGM-109 Tomahawk, pour être clair – sur Idlib. Idlib qui est bien, n’en déplaise à nos media germanopratins, un nid de nazislamistes takfirî à purger coûte que coûte.

Charlotte Sawyer. Mais, à l’évidence, la portée géostratégique des frappes russes, visant une organisation terroriste avérée, n’est tout simplement pas la même que les frappes US sur un site de l’Al-Qūwāt al-Jawwīyä al-Arabiya as-Sūrī (FAAS)1, qui, rappelons-le, est l’armée de l’Air d’un pays membre à part entière de la communauté internationale, pour reprendre l’expression de nos gazetiers.

Jacques Borde. Quant à la retenue (sic) russe, quatre raisons assez simples permettent de la comprendre :

1- c’est un peu dans leur nature, si vous me le permettez. C’est la posture d’attente du joueur d’échec face au joueur de poker qui vous abat les cartes sous le nez en disant : Chiche ! Vous avez vu les Russes ne serait-ce qu’effleurer un seul Turc lorsque ceux-ci leur ont abattu un Su-24M2 ? Alors, pensez-vous : des Américains !
2- depuis l’arrivée des forces spéciales US en Syrie aux côtés de leurs proxies kurdes, les Russes ont passablement perdu la main en Syrie. Ils n’y avancent plus, au sens géostratégique du terme, qu’à pas comptés. Même si les choses pourraient changer en raison du revirement géostratégique de Donald J. Trump…
4- selon les Russes eux-mêmes, leur pays ne « soutient pas » le régime syrien. Cf. « Nous ne soutenons pas Assad, nous soutenons le combat contre le terrorisme (…) Sur le terrain, nous ne voyons pas de forces plus réelles et efficaces que l’armée syrienne, malgré toutes ses faiblesses », a dit et répété Sergueï V. Lavrov, le si calamiteux ministre russe des Affaires étrangères.

Ce qu’a confirmé une source du journal Kommersant proche du ministère de la Défense, qui a notamment indiqué que « Les systèmes de DCA russes en Syrie surveillent avant tout les infrastructures militaires russes, nous n’étions pas chargés d’assurer la sécurité de l’ensemble du ciel syrien ».

Ça n’est pas un peu académique, ce vous nous dites là ?

Jacques Borde. Non, hélas ! On glosera le temps qu’on veut sur les limites que les Russes ont le droit de mettre à leur engagement en Syrie – qui, arrêtons de tourner autour du pot, est peu ou prou en termes de moyens matériels celui de la France de Hollande si l’on totalise tous les fronts ou se projette la France en comparaison de la Russie qui n’est présente que sur un seul front.

Mais encore une fois, ça n’est pas moi (ou quiconque) de déterminer la nature et la profondeur de l’engagement russe en Syrie, mais à l’administration russe.

En revanche, l’imbécillité d’un Lavrov à dévoiler urbi et orbi tout ou partie des véritables buts de guerre de son pays mérite de figurer en bonne place dans les annales de ce qu’il ne faut jamais dire à l’autre joueur lorsqu’on a la prétention de participer au Grand jeu entre puissances.

Alors, en attendant la prochaine volée possible de BGM-109 Tomahawk, Moscou encaisse  et évite de précipiter les choses.

Certains de leurs responsables disent le contraire ?

Jacques Borde. Oui, j’entends bien. « Afin de protéger les infrastructures syriennes les plus sensibles, une série de mesures seront prises au plus vite pour renforcer et améliorer l’efficacité du système de défense antiaérienne des forces armées syriennes », a promis a  à la presse le porte-parole de l’armée russe, le général Igor Konachenkov.

Toutefois, améliorer et renforcer quelque-chose qui n’a pas donné grand-chose jusqu’à présent me laisse assez dubitatif. Quelque part, je trouve ces propos de ce cher général Konachenkov un peu légers…

Qu’attendent les Russes, selon vous ?

Jacques Borde. Pour l’instant, l’administration Poutine gère  la visite à Moscou du US Secretary of State, Rex W. Tillerson2. Je n’irai pas dire un peu comme le Messie, mais espérant que la pilule du Dr. Tillerson ne sera pas trop amère à avaler. Vus les revirements à répétition de la présidence US…

Vous pensez que la rencontre va bien se passer ?

Jacques Borde. Difficile à dire, Tillerson a de l’entregent à Moscou, mais :

1- il a changé de casquette et arrive cette fois-ci en tant que patron de la diplomatie US, donc beaucoup moins en ami que les fois précédentes.
2- le contexte est glacial, polaire même. Lire à ce sujet mon papier : Back to USSR & Goodbye Mr. Trump ! La Visite à hauts risque de Tillerson à Moscou

Glacial, jusqu’à quel point ?

Jacques Borde. Je pense que les Russes – quelque part (hélas ) assez naïfs pour avoir pris les risettes de campagne de Trump pour autre chose que ce qu’elles étaient des postures amendables au gré du pragmatisme de leurs auteurs – n’ont pas du tout apprécié les leçons de morale made in USA. Que celles-ci émanent du président américain, Donald J. Trump, ou de l’ambassadeur près l’ONU, Nikki Haley…

Parce que pour vous, elles n’étaient pas justifiés ?

Charlotte Sawyer. Écoutez venir reprocher à Damas la paternité, à ce jour non prouvée, de moins d’une centaine de morts, alors que notre propre aviation de combat a à son actif « des gros dégâts collatéraux sur la population civile comme le bombardement du 17 mars qui a fait plus de 200 morts »3, sans parler d’autre bavures car c’est, là, un exemple que je vous donne, c’est un peu fort le café, comme on dit.

Par ailleurs, comme l’ont fait remarquer les militaires russes, les frappes US avaient été « planifiées depuis longtemps », l’attaque chimique de Khan Cheikhoun n’étant que le prétexte pour autre chose.
 

Quoi donc au juste ?

Jacques Borde. Si l’on en croit le porte-parole du Kremlin, Dimitri S. Peskov, pour le président russe, « les frappes américaines en Syrie sont une tentative de détourner l’attention de la communauté internationale loin des nombreuses victimes civiles en Irak ». Et « Du point de vue de Poutine, ignorer complètement les faits concernant l’usage par les terroristes d’armes chimiques aggrave considérablement la situation ».

Et a contrario, un hidden agenda Trump-Poutine, vous y croyez ?

Jacques Borde. (Soupir) J’y croirais, lorsque je le verrais ! L’idée serait que Poutine et Trump se seraient mis d’accord pour que Trump frappe une base Syrienne pratiquement déserte où 4 ou 5 vieux zincs ont été détruits. Ce, histoire de mettre les Neocons dans la poche de Trump ainsi que le camp démocrate. Ensuite Trump et Poutine se mettant à la table des négociations pour poursuivre les choses en accord avec les promesses de campagne de président américain, Donald J. Trump. À voir…

Charlotte Sawyer. Je vous l’avoue ce serait, à mes yeux la divine surprise. Un sacré long shot, à mon avis. Mais ne mettons pas la charrue avant les bœufs. Et, pour l’instant rien ne s’est produit qui aille dans ce sens…

Jacques, je vous sens sceptique ?

Jacques Borde. Ce qui me gêne aux entournures, c’est que ça n’est pas la première fois depuis l’élection présidentielle que les Américains frappent en Syrie. Donc parler de changements et de déclarations allant dans tous les sens est, en partie, faux. Certes Trump et Tillerson disent à peu près tout et son contraire, mais les bombes US, elles touchent ou épargnent les mêmes depuis que les administrations US successives se mêlent de ce qui ne le regarde pas en Syrie…

Rappelez-vous ce qui s’est passé à Deir Ez-Zor, de toute évidence, la thèse de l’accident, ne tenait pas la route un dixième de seconde :

1– Menées à quatre reprises par plusieurs appareils de combat, les frappes US avaient duré, selon les témoignages, près de 45 minutes. Exit la version de l’opération erratique (random strike) d’un pilote isolé qui aurait mal interprété des informations reçues.
2– La position ciblée était Jebel Tudar, à 4 kilomètres au sud de l’aéroport de la ville, « …une colline-clé pour la défense de toute la zone, où 100 000 habitants sont encerclés »4 par Al-Dawla al Islāmiyya fi al-Irāq wa al-Chām (DA’ECH) a rapporté Bruno Guigue5. Autrement dit une « position statique » occupée par l’Al-Jayš al-’Arabī as-Sūrī (AAS)6 « au su et au vu de tous depuis des mois »7.

Erreur, une fois. Je veux bien…

Franchement, en amont de la rencontre Tillersion-Poutine, était-il vraiment utile d’adresser un tel message à la Russie ? C’est un peu ce que vous pensez ?

Charlotte Sawyer. Ah, là, nous parlons d’autres choses.

1- la géopolitique, il faut le savoir, ce ne sont pas seulement des poignée de mains et des sourires, mais aussi savoir d’asseoir autour de la table en position de force.
2- indépendamment des tensions, bien réelles, avec le Deep State, quelque part, le passage à Moscou du US Secretary of State, Rex W. Tillerson8 avait un peu des allures de retrouvailles entre roommates de Yale ou de Harvard. Pas forcément l’idéal, vu du champ de bataille washingtonien.

Était-il opportun de casser l’ambiance à ce point ? L’avenir nous le dira.

Je vous sens, tous les deux, pessimistes ?

Charlotte Sawyer. Oui. Lisez la très vive réaction officielle russe confiée au Premier ministre russe, Dmitri Medvedev. Trump et son administration ont peut-être lancé le bouchon un peu loin ?

C’est, en tout cas, ce que pense le sénateur (R) Richard H. Black9, qui doutant des raisons qui ont poussé l’administration Trump, rappelle que « les Américains sont fatigués d’aller comme des moutons à l’abattoir afin de mener la guerre pour l’Arabie Séoudite, la Turquie, pour le bien de tous ces pays agressifs (…). Je pense que nous devons être beaucoup plus prudents. L’insouciance de l’administration Trump et de l’armée américaine, qui cherchent à instrumentaliser la Russie, continue ».

Certains se demandent même si, pour se préserver d’un impeachment, Donald J. Trump, n’a pas donné trop de gages au Deep State.

Jacques Borde. Par ailleurs, le message s’adressait-il aux seuls Russes ? Bien évidement que non.

Si l’on écoute le Pr. Simon Peterman, qui enseigne les Relations internationales à l’Université de Liège, « …il faut aussi insister sur le fait que c’est un message quand-même assez fort, destiné à l’Iran et à la Corée du Nord. Dès à présent l’Arabie Séoudite et Israël ont approuvé cette action militaire et même le président turc Erdoğan a interpellé ses homologues russes et américains sur la Syrie, se disant peiné par le soutien de Moscou au régime d’Assad ».

Or, il est vrai que dans un Grand jeu comme celui qui se tient au Levant, on ne rebat efficacement les cartes que par des actions d’éclat.

Finalement qu’est-ce qui a changé sur le fond ?

Jacques Borde. À moins d’une heureuse surprise suite au passage  du US Secretary of State, mais Rex W. Tillerson n’a pas non plus de baguette magique, il y a quelque chose de cassé entre Trump et Poutine. On semble ne plus y croire.

À noter, que les Russes n’hésitent plus à dire que les frappes contre la Base d’Al-Chaayrate ont été préparés de longue date.

C’est ce qu’a affirmé, non sans arguments, le porte-parole de l’armée russe, le général Igor Konachenkov, « … les frappes des missiles de croisière américains contre une base aérienne syrienne ont été préparées bien avant les événements d’aujourd’hui. Afin de préparer un tel bombardement il faut réaliser plusieurs mesures de Renseignement, de planification, de préparation des missions de vol et de mise des missiles en alerte en vue du tir (…). Chaque spécialiste comprend que la décision de porter les frappes aériennes contre la Syrie a été prise par Washington bien avant les événements dans la localité de Khan Cheikhoun, ceux-ci n’étant qu’un prétexte formel. Cette démonstration de force militaire est dictée uniquement par des raisons de politique intérieure ».

Ambiance, ambiance entre les deux grands. Mais, sérieusement, fallait-il s’attendre à autre chose ?

Notes

1 Force aérienne arabe syrienne.
2 Les 11 et 12 avril 2017.
3 Challenges n°516 (6 avril 2017), p.45.
4 Arrêt sur Info (18 septembre 2016).
5 Ancien haut fonctionnaire, analyste politique et chargé de cours à l’Université de La Réunion. Il est l’auteur de cinq ouvrages, dont Aux origines du conflit israélo-arabe, L’invisible remords de l’Occident, L’Harmattan, 2002.
6 Armée arabe syrienne.
7 Arrêt sur Info (18 septembre 2016).
8 Pdg du géant pétrolier ExxonMobil.
9 En avril 2014, Black a envoyé une lettre officielle au président syrien, Bachar el-Assad, le félicitant pour sa conduite durant la guerre civile syrienne et en particulier le sauvetage par l’armée syrienne de chrétiens syriens.

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