Accueil ACTU Europe Quel Royaume-Uni pour l'Après Brexit ? [2]

Quel Royaume-Uni pour l'Après Brexit ? [2]

Suite de nos réflexions sur l’Après-Brexit. Londres tiendra-t-il tête aux oukases des apparatchiks d’une Eurocratie à la peine. Bye-bye Cameron : À l’eurosceptique Theresa May de se saisir du dossier & (espérons-le) de nous surprendre agréablement !

| Q. Le changement à Downing Street, c’est plutôt ce que voulait Bruxelles, non ?

Jacques Borde. Oui, mais à cela près, que le nouveau Premier ministre britannique, Theresa M. May[1], n’arrive pas, même en avance sur le calendrier, pour faire tapisserie. « Le prochain à trouver que je suis une femme sacrément difficile sera Jean-Claude Juncker »[2], a même prévenu Theresa May lors de sa campagne.

L’intéressé serait bien inspiré de dissiper les brumes qui l’environnent avant de la rencontrer. Sinon, à défaut de soucoupes volantes, Theresa May saura lui faire un remake d‘Independance Day[3] plus convainquant que celui actuellement sur les écrans. Par ailleurs, Theresa May tout comme les héros de ce blockbuster n’a pas l’intention de céder et a averti : « Il n’y aura pas de tentative pour rester au sein de l’UE ». C’est aussi ce que signifie la présence de Alexander Boris de Pfeffel Johnson[4] dit Boris Johnson, pour citer son nom complet. Un dit Bojo Johnson qui vient d’obtenir exactement le poste qu’il convoitait.

| Q. À passer en revue les réactions des uns et des autres, vous pensez que Juncker a eu tort de se surprendre la présence de Farage à Bruxelles ?

Jacques Borde. Oui, tout à fait.

Primo, il a l’air malin, il parle du nouveau patron de la diplomatie britannique. Celui avec qui il devra traiter. Gouverner c’est prévoir pas boire !

Secundo, C’est un déni de démocratie patent, indigne et inadmissible. Pourquoi Farage est « encore ici », comme ose le dire Jean-Claude Juncker ? Mais parce qu’il fait partie des 73 eurodéputés que compte le Royaume-Uni, pardi !

| Q. Donc, vous ne trouvez pas étrange que Farage ou Johnson se manifestent encore, alors qu’ils ont décidé de rendre leur tablier ?

Jacques Borde. Non. Bis repetitas, c’est le système politique britannique qui fonctionne comme ça ! Les deux ont agi de la sorte parce qu’ils n’ont pas eu le choix. C’est aussi simple que ça !

Ceux des mes confrères qui ont glosé sur la lâcheté ou le manque de courage des deux hommes sont tout simplement – appelons un chat un chat – des analphabètes politiques ne connaissant rien au sujet.

Pour se porter candidat à l’investiture au poste de Premier[5], il faut d’abord avoir été choisi par les députés de son propre parti. C’est une étape incontournable au pays où est née la Magna Carta[6]. Boris Bojo Johnson n’a jamais été bien vu au sein du sien. Évidemment, ceux qui l’ont enterré un peu vite, ont l’air malin avec son arrivée au Foreign Office.

Quant à Farage, il a, pour des raisons similaires, dû tirer son chapeau à deux reprises déjà de UKIP. Pour le reste, les deux homme usent de leur droit à s’exprimer en tant qu’élus du peuple. Il faut être aussi ravagé par l’alcool qu’un Eurocrate bruxellois en goguette pour s’en étonner !

Je sais bien que cette pratique assidue de la démocratie n’est pas du goût des Khmers de l’Eurocratie, mais c’est comme ça !

| Q. Et vous ne croyez pas non plus à de grosses répercussions du Brexit sur la relation Londres-Washington ?

Jacques Borde. Non. En dehors des méfaits de fonds vautours basés à Wall Street ou dans les paradis fiscaux sis de facto dans plusieurs États nord-américains, il ne devrait pas se produire grand-chose.

Comme l’a écrit Vincent Lamigeon, « L’autre atout des industriels britanniques, c’est leur tropisme américain: Boeing est un gros client de l’industrie locale et emploie 2.000 personnes dans le pays. Bombardier aussi un gros employeur. Le Pentagone est un fidèle soutien de BAE, Rolls-Royce, Cobham, Meggitt. On voit mal le Brexit gripper totalement cette collaboration britannico-américaine qui n’a rien à voir avec l’appartenance à l’UE. Côté défense, en l’absence quasi-totale de défense européenne, les coopérations du Royaume-Uni se font dans un cadre bilatéral, notamment avec la France via les traités de Lancaster House de 2010. Ces accords ne sont donc pas menacés »[7].

| Q. Et que disent les milieux d’affaires ?

Jacques Borde. Plein de choses en fait. Et pas forcément des choses alarmistes. Ainsi, Patrick Drahi (Altice) va même jusqu’à affirmer que le Brexit est un « non événement », qui ne changera « absolument rien ».

| Q. Que comprendre par « rien » ?

Jacques Borde. Probablement pas grand-chose, en fait. Certes, François Hollande, aimerait bien « rendre la place financière de Paris plus attractive ». Mais c’est plus une posture, un vœux pieux. Car comme l’a indiqué, cité par Challenges, le pdg France de JP Morgan, Kyril Courboin : « Lorsqu’on questionne les financiers sur l’endroit où ils souhaiteraient s’installer, Paris n’arrive qu’en 5ème position »[8].

Et, encore, s’agit-il là d’une estimation plutôt favorable

| Q. Parce qu’il y a pire ?

Jacques Borde. Bien sûr. Toujours dans les colonnes de Challenges, Jean-Pierre de La Rocque écrit que « selon un classement réalisé – avant le Brexit – par le think tank Z/Yen Group reposant sur 14 critères (charges sociales, qualité de vie, environnement réglementaire…), la place financière de Paris n’arrive qu’en 7ème position, loin derrière Londres, Zurich, Luxembourg, Genève, Francfort, Munich, seulement devant Dublin (10ème) »[9].

Donc, pas de quoi pavoiser ni de bâtir des châteaux en Espagne, ou plutôt en Île-de-France…

| Q. Pensez-vous que le Rapport Chilcot[10] jouera un rôle important à l’avenir, lors des prochaines échéances ou dans la gouvernance de Theresa May ?

Jacques Borde. Oui et non. À influencer le choix des électeurs ? je ne le crois guère. Et ce pour plusieurs raisons :

1- c’est une affaire qui concerne surtout les Travaillistes. Dans l’éphémère duel May-Leadsom, le rapport, à ma connaissance, n’a joué aucun rôle. Même s’il pose, de manière plus générale, le problème éthique de toute bonne gouvernance.

2- le truc est un pavé ! Douze volumes, 6.417 pages, le Rapport Chilcot sur l’intervention britannique en Irak souligne surtout que la guerre n’était pas l’ultima ratio, soutenue par les Travaillistes alors au pouvoir. Et que Tony Blair a joué avec le feu et la vie des soldats britanniques. Au point que les avocats de familles des 179 soldats tombés en Irak se réservent la possibilité d’entreprendre des poursuites judiciaires contre lui ou le gouvernement britannique dans son ensemble.

Là ou le rapport pourrait avoir un impact sur la gouvernance conservatrice, c’est lorsqu’il évoque l’utilisation « fallacieuse » des rapports du Renseignement. Et par des rapports que l’on peut avoir au Renseignement.

| Q. Comment cela ?

Jacques Borde. Blair – que beaucoup de Britanniques ont rebaptisée Bliar[11] – a délibérément exagéré la menace représentée par Saddam Hussein. Le risque lié aux Armes de destructions massives (ADM), menace qui n’existait plus, a, notamment, été présenté comme une « certitude injustifiée ».

Avec au moins 150.000 morts et plus d’un million de déplacés en 2009, le Rapport Chilcot conclut à une « intervention qui a très mal tourné avec des conséquences jusqu’à ce jour ».

Depuis, il y a eu l’aventure libyenne de MM. Cameron et Sarkozy. Je crois qu’à ce stade, les Britanniques plus portés à la prudence qu’aux aventures guerrières.

| Q. Et en quoi cela impacterait la gouvernance de Theresa May ?

Jacques Borde. De trois manières, en fait.

Primo, les Britanniques, échaudés – mais mieux informés, merci la Toile – sont désormais plus circonspects quant aux questions de politique internationale.

Secundo, May, nous l’avons vu, a eu le nez dans les affaires de Renseignements et de Sécurité intérieure. Contrairement à d’autres politiciens moins préparés, difficile pour elle de jouer les ingénues, elle connaît la musique mieux que beaucoup.

Tertio, c’est une femme. Or, en dépit de l’habitude des Britanniques d’être dirigés par ces femmes d’État, voir Elizabeth 1st, Victoria et Dame Thatcher, on lui passera moins d’erreurs qu’à un homme.

Ce d’autant, que la Défense, outre-Manche, est en lambeaux.

| Q. Sinon, pensez-vous qu’il puisse y avoir d’autres Exits ?

Jacques Borde. Rien, théoriquement, ne l’interdit. Cela doit être aux peuples de trancher. Cela a un nom : démocratie ! Sauf, bien sûr à suivre des voies de temps qu’on croyait révolus. J’avoue avoir été choqué par cette sortie de Ségolène Royale, affirmant que « Non, nous ne ferons pas la même erreur que Cameron, nous ne demanderons jamais l’avis au peuple (….) Nous croyons aux bonnes questions pour les bonnes réponses ».

Mazette : quelle bravitude ! Mais, n’accablons pas un camp plus qu’un autre : l’administration Sarkozy en ce domaine est allé au-delà des mots…

Notes

[1] Qui fut une aussi redoutable que discrète Secretary of State for the Home Department.

[2] L’atypique président de la Commission européenne.

[3] Film de science-fiction de Roland Emmerich (1996), où des Extraterrestres (catégorie socio-professionnelle que Herr. Juncker prétend connaître) se font raccompagner outre-espace vite fait bien fait.

[4] Premier ministre.

[5] Plus exactement Magna Carta Libertatum. Cette Grande Charte des libertés de 36 articles arrachée à Jean sans Terre, le 15 juin 1215, garantit le droit à la liberté individuelle, limite l’arbitraire royal et établit l’Habeas corpus qui empêche, entre autres, l’emprisonnement arbitraire. Elle est la plus ancienne manifestation du processus historique qui a conduit aux règles de légalité constitutionnelle dans les pays anglo-saxons. Seuls les Lois des Brehon, qui ont régi la vie quotidienne et la politique en Irlande jusqu’à l’invasion normande de 1171, leur étaient intrinsèquement supérieures.

[6] http://supersonique.blogs.challenges.fr/archive/2016/06/28/brexit-le-royaume-uni-va-t-il-aussi-sortir-de-l-aeronautique-110191.html

[7] Challenges n°485 (7 juillet 2016).

[8] Challenges n°485 (7 juillet 2016).

[9] Ou Iraq Inquiry, ou Chilcot Inquiry du nom de son président Sir John Chilcot. Initié le 15 juin 2009 par le Premier Gordon Brown. Publié le 6 juillet 2016.

[10] L’inversion des lettres inclut le terme liar, qui signifie menteur. Il s’est même trouvé quelques internautes pour risquer un douteux Hitblair, à propos de Blair.

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