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“Marine Le Pen a pris le leadership de l’extrême droite en Europe”

Pour l’historien Nicolas Lebourg, les partis européens alliés du Front national ont copié la stratégie de dédiabolisation de la présidente du parti. Interview.

Si Marine Le Pen a intensifié son positionnement souverainiste, cela ne l’empêche pas de nouer des alliances avec d’autres partis d’extrême droite en Europe et même d’avoir créé un groupe politique au Parlement européen. Quel rôle la présidente du FN joue-t-elle dans ce jeu d’alliance ? Le FN a-t-il des partenaires infréquentables ? Ces partis alliés ont-ils des stratégies politiques similaires ? Spécialiste des droites extrêmes, auteur de Lettres aux Français qui croient que cinq ans d’extrême droite remettraient la France debout (éditions Les Échappés), Nicolas Lebourg répond à ces questions pour Le Point.fr. L’historien vient de publier, ce lundi 10 octobre, une note pour la Fondation Jean Jaurès en partenariat avec la délégation socialiste française au Parlement européen sur les alliés du Front national au sein de l’Union européenne. Entretien.

Le Point.fr : Marine Le Pen s’est réjouie du référendum hongrois sur les migrants. En Europe, le FN met-il le cap à l’est ?

Nicolas Lebourg : C’est vrai que leur modèle est très tourné vers l’est. On peut le voir à la façon dont au Parlement européen les membres du groupe Europe des nations et des libertés (ENL) votent systématiquement contre les mesures anti-russes. L’orientation à l’est fait partie d’un ensemble de traits communs que le FN partage avec ses alliés européens au Parlement de Strasbourg, les autres étant l’islamophobie, la revendication d’une démocratie plus directe face à une Union européenne post-démocratique et le rejet de l’immigration extra-européenne. Les Hongrois, les Russes, les Polonais s’insèrent dans la globalisation économique, tout en affichant une volonté souverainiste multipolaire. Comme le FN, ils sont pour la lutte contre l’immigration, l’islam, et promeuvent la fierté nationale. Leur système dit de « démocratie illibérale » (la concurrence électorale moins le libéralisme politique) représente une nouvelle voie autoritaire qui paraît en cohérence avec le XXIe siècle.

Marine Le Pen a constitué un groupe (ENL) au Parlement européen dont elle est la coprésidente avec le Hollandais Marcel de Graaff. S’est-elle emparée du leadership des extrêmes droites européennes ?

Oui, Marine Le Pen a pris le leadership de l’extrême droite en Europe. Le politiste Gilles Ivaldi a fait une remarque pertinente : le FN est devenu une boussole de l’extrême droite européenne. Les partis européens alliés du FN ont copié la stratégie de dédiabolisation de Marine Le Pen tout en conservant leurs spécificités locales. Le Mouvement social républicain espagnol (MSR), par exemple, a mis beaucoup d’eau dans son vin, lui qui était très radical, pour devenir plus populiste. Même chose dans l’autre sens : l’AfD en Allemagne, parti de la droite, s’est radicalisé pour être plus proche du FN. En Europe, c’est une tradition de se copier entre partis d’extrême droite.

Pourquoi Marine Le Pen a-t-elle eu tant de mal à constituer son groupe au Parlement européen ?

Pour constituer un groupe au Parlement européen, il faut au moins 25 députés de 7 nationalités différentes. Or, pour préserver son image, Marine Le Pen n’a pas voulu s’associer avec certains partis européens néonazis ou fascistes. Elle élabore sa politique d’alliance européenne en fonction de ce que les journalistes français pourraient lui reprocher. C’est d’ailleurs l’éternel problème de ce milieu-là. Jean-Marie Le Pen y a également été confronté. Le Mouvement social italien (MSI), une formation d’extrême droite née de la nostalgie du fascisme après 1946, aidait financièrement le FN. Mais, dans les années 1980, Jean-Marie Le Pen a mis fin à ces relations pour éviter de donner une image néofasciste à son parti. À l’époque, il voulait inscrire son parti dans la notabilisation. En 1986, il espérait même devenir ministre de la Défense. Pour lui, la dédiabolisation passait également par la géopolitique.

Avec quel parti peu recommandable Marine Le Pen a-t-elle refusé de s’associer pour créer son groupe ?

Le FN a rompu avec le MSR espagnol, avec Jobbik, un parti hongrois d’extrême droite ultranationaliste parfois qualifié de néonazi et qui se situe dans la filiation des collaborationnistes Croix fléchées, ou bien le MSI-Flamme tricolore, qui se positionne en Italie comme l’héritier légitime du fascisme. Il y a aussi les Roumains de România Mare. Bruno Gollnisch, pourtant pas connu pour être le moins ouvert, m’a dit qu’ils étaient “ingérables” et que le FN ne voulait pas s’associer avec les nostalgiques du fascisme roumain, très mystique. Pour obtenir une nationalité supplémentaire grâce à la Roumanie, ils ont préféré récupérer Laurențiu Rebega, un député social-démocrate poursuivi pour corruption. En Europe comme en France, ils récupèrent beaucoup de gens exclus par les autres partis.

Ont-ils gardé des alliés infréquentables ?

Si on est objectif, on peut seulement s’étonner de leurs rapports avec les Tchèques de Liberté et démocratie directe. Ce parti veut expulser les Roms en Inde, son leader appelle à élever des porcs et à les promener autour des mosquées… Mais ils n’ont pas d’élus au Parlement européen. Le parti est dans le mouvement politique Europe des nations et libertés, auquel appartient le FN, mais pas dans le groupe parlementaire. On se demande l’intérêt de cette alliance. Mais le FN ne communique pas sur ses alliés européens. D’ailleurs, le site de l’ENL n’a pas de version française, ce qui complique l’accès aux informations pour les Français. Difficile de croire que ça n’a pas été fait exprès.

Propos recueillis par Hugo Domenach

Le Point

 

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