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Le Commando Bariloche

J’avais entendu parler du  commando Bariloche bien avant que ses funestes  exploits fussent connus du public  ou même  des professionnels de l’information. Moi-même ai sans doute quelque part de responsabilité dans leur avènement pour  ne pas avoir su mesurer leur  degré  de nuisance, et pour  n’avoir pas averti les autorités compétentes. Il est vrai qu’elles-mêmes ont su, ont  vu venir, et laissé faire. Il me reste  à laisser ce maigre  témoignage, à l’heure où les plans presque cosmiques  de ces trois garnements sont prêts de se réaliser,  au nez et à la barbe  d’un monde débordé par ses folies matérielles et sa servitude  volontaire.
Les trois compères du commando s’étaient  connus à Bariloche,  près de San Carlos dans un collège privé réservé   aux   enfants   de   militaires   et  de   puissants patrons. Sous couvert  de catholicisme, on y professait des croyances  païennes et des vertus guerrières germaniques. La mère  d’Osvaldo était d’origine chilienne, et son grand-oncle d’origine allemande avait navigué  le long  des fjords avec le jeune  Canaris.  Les parents d’Augusto avaient abrité  leur famille autrichienne au lendemain de la défaite  de 1945 ; nul  ne savait comment ils étaient arrivés jusque-là.  Certains témoins évoquaient les fameux sous-marins de la péninsule  de   Valdez,  venus   du   Nord   du   monde comme  d’une  autre  planète, comme  pour  redécouvrir notre continent dépeuplé. Quant à Maurizio, il garda jusqu’à   une   date   très   récente  de   très   nombreux contacts  avec l’Italie qui lui permirent de se livrer à ses si lucratives activités. Plusieurs  membres de sa famille exercèrent  de   hautes   fonctions  avant   et  après   la guerre, dans le cadre  des loges qui se sont partagé le destin  de cet étrange pays. Tout  était réuni  pour  que ces trois héritiers de grandes fortunes féodales accomplissent de grands  exploits. Dès leur plus jeune  âge, ils se distinguèrent par  leur  intelligence, leur  force  et leur courage. Ils dominaient les autres sans effort, quand ils ne les maltraitaient pas. Ils voyaient les vains efforts du vieux continent pour  se sortir  de l’ornière et du crépuscule historique, et ils le dédaignèrent. Je crois qu’ils méprisaient l’Europe,  sauf ce qui  venait des Alpes, alémaniques pour  l’essentiel. Ils rêvaient d’un  nouvel  empire de conquistadores, et en  même temps,  dans  leur  mépris  foncier   du  gringo,   ils se voyaient aussi reconstructeurs de l’empire inca,  une fois que le Tahuantinsuyo se serait débarrassé des inconvenants étrangers.

Un jour  pourtant, leur  destinée bascula  inexplicablement. Ils se perdirent au cours  d’un  trekking  en haute montagne, et on ne les retrouva  qu’au  bout  de trois jours  d’intenses recherches. Ils avaient  changé ; ils avaient  souffert,  maigri,  ils regardaient le monde d’un air amer et ironique. Ils avaient bravé de terribles dangers, dont  ils ne  parlèrent pas. Certains  pensent qu’ils avaient  trouvé  un  trésor  au fond  d’un  lac : on savait la richesse de leur famille, mais leur puissance et leur prodigalité crût beaucoup depuis  ce temps. D’autres  disent  qu’ils s’étaient  perdus après  le refuge Otto et avaient connu le bunker, un lieu mystérieux  et dément où de terribles secrets leur avaient été confiés. Mais d’eux nous ne sûmes rien.  C’est après cette escapade  que  leur  comportement devint  différent :  ils étaient brutaux, ils défiaient les autorités, ils refusaient d’assister aux offices. Ils se voulaient  par-delà  le bien et le mal, créateurs de mondes et d’empires nouveaux. Inquiets, leurs  parents les envoyèrent dans  le nord. Osvaldo  fut  même  envoyé  au  Brésil.  C’est là qu’il accomplit le premier de leurs grands  exploits.

J’avais perdu leur trace.  Au cours d’une  attaque de bus dans l’état du Paranà, près de Curitiba, trois malandrins entrèrent dans  le véhicule  et  commencèrent à dérober leurs possessions aux passagers.  Les trois furent tués par Osvaldo, sans que l’on pût savoir si lui-même  était  armé  ou  s’il avait pu  arracher son arme  à l’un des nocifs idiots. Toujours est-il qu’il les exécuta et les acheva  froidement de plusieurs  balles dans la nuque. La police  ne l’arrêta  pas, les passagers et l’opinion le fêtèrent comme  un héros.

— S’il y avait plus  d’hommes comme  lui dans  le continent, disait-on,  nous  serions  vite débarrassés de tous nos maux. Pendant ce temps Maurizio et Augusto étudiaient et séjournaient à Corrientes, où ils s’amusaient à attaquer et piller de riches villas. On dit même qu’ils revendaient au Paraguay  des limousines volées dans  cette  province  aussi renommée pour  ses filles. Mais les autorités ne les menaçaient guère : l’un était d’une  famille  de  militaires,  l’autre  de  juges, alors… mais toujours ils exerçaient ce talent  étrange d’aller défier  une  autorité supérieure ; et  de  la même  manière  ils maintenaient une  grande activité  physique qui les faisait resplendir dans  la presse  des sports  de l’extrême. Ils pratiquaient déjà  couramment quatre langues.  On  décida  de  les envoyer  en  Europe, estimant  que la vieille civilisation-continent pourrait tempérer leur  ardeur latine.  Ce fut l’inverse  qui  se produisit.   Ils  arrivèrent  en   pleine   déliquescence du communisme,  au  moment où  ce  petit  cap  qui  se targue  de discipline et de modération livrait des peuples entiers  aux trafics de toutes  sortes.  Leur  audace, leur brutalité, leurs dons des langues et je ne sais quelle  grâce leur assura un grand  succès. Ils revinrent d’Europe avec trois épouses  superbes venues de l’est, des   diplômes  et   plus   d’argent.   Ils  étaient  pour prendre le pouvoir  à leurs parents.
C’est ici qu’une autre  fois leur  histoire  se brouille. Je les imaginais  avocats d’affaires  ou riches  entrepreneurs,  profitant du mercosur(1) naissant  et de leur savoir-faire. Mais ils disparurent encore, au cours  cette  fois dune navigation  dans  les Caraïbes.  Les prometteurs affairistes  étaient promis  à  un  avenir  plus  brillant encore d’aventuriers du  poker  géostratégique qui se produit en  ces temps  de  la Fin. Un  de  nos  maîtres avait célébré des théories venues d’Europe, de Haushofer à Parvulesco  et un  autre  maître dont  j’ai oublié  le nom.  C’est Patricio  Ravarino,  un  de  mes anciens  camarades de classe, qui me révéla les dessous de l’affaire des années  plus tard,  dans le café Ewers, à Rio de Janeiro.  Avec le mystère qui seyait à leur  vocation,  les trois Tigres,  comme  ils s’étaient  eux-mêmes baptisés, avaient été enlevés près des îles Cayman. Là, ils avaient  contacté des  puissances,  ils s’étaient  instruits aux forces noires de la finance,  destinée plus qu’aucun monstre de  la terre,  à détruire ce pauvre monde.  Et  on   leur   avait  demandé  –  un   certain Melqart,  je crois, mais est-ce un nom  si utile – de participer  à un projet  continental nommé Erinnya. Notre commando – que je peux maintenant nommer le commando Bariloche – était invité, avec l’appui d’une branche encore plus secrète  des services secrets américains à répandre la peur,  dans le but de désorganiser les états et de diviser les esprits. Mais Ravarino m’ajouta que le projet  avait une  autre  facette,  plus secrète  et plus  monstrueuse peut-être et désignée du  nom  de code  Mitmac.

C’est là que j’arrive à ce dont  je doute moi-même : des hommes riches  et puissants,  craints  et célébrés  se lancent dans la pire des aventures, aux confins de théories impériales : celle  du  déplacement inca  de population (le mitmac, précisément), et celle bien sûr de l’espace vital hérité de leurs sombres  ancêtres. Voyant le développement économique venir, la concentration des populations qui facilite leur exploitation,  voyant surtout la crise climatique venir,  ils se mirent à déclencher ici des attentats, là des épidémies (c’est du moins ce que j’en ai déduit), et à acheter de la terre.  Leur fortune terrienne, leur fortune féodale, leur  fortune foncière fut leur  plus grand  objectif.  Il fallait  vider  le  continent ou  du  moins  une  de  ses grandes portions, pour  établir  un embryon d’empire destiné,  le  moment  venu,   à  remplacer  un   vieux monde.

La crise financière arriva, qui précipita la redistribution des terres  et de la richesse  dans  maints  pays. Eux qui avaient initié à l’art de la spéculation dans ces îles flibustiers  y furent tout  à leur avantage.  Se peut-il même  qu’ils aient  accéléré  certains  processus ? Dans ce monde dominé par la main invisible, on sait que la main se cache surtout. La décennie suivante, qui décida du sort du monde, avec ses attentats extraordinaires  et si mal expliqués, ses guerres  incertaines, ses croissances folles et son abêtissement veule, les vit croître en richesse et sans doute en folie. Osvaldo devient  un le directeur administratif d’un  laboratoire pharmaceutique spécialisé dans la recherche des virus et des épidémies. Ils restaient des sportifs consommés, et je sus qu’ils pratiquaient l’alpinisme  et l’aviation, sur de vieux appareils de la guerre qu’eux  n’avaient pas oubliés. La providence leur donna même  une descendance de patriarches. Les Tigres semblaient rassasiés. Ils se constituaient même  des zoos privés, mieux des  réserves  comme   s’ils avaient  pensé  qu’il  valait mieux sauver des animaux que des humains. Mais toujours  demeurait en  eux  cette  nostalgie  de  l’empire inca, puisqu’on ne les surprit  jamais maltraitant les tribus  d’Indiens qui  traversaient leurs  terres  sans  le savoir.

J’avais atteint un haut  poste dans un grand  journal de  Buenos  Aires. Je dépêchai quelques journalistes enquêter sur leur puissance ; plusieurs  n’en  revinrent pas.   Je  fus  moi-même   averti,   non   sans  humour (n’étais-je pas un condisciple après tout ?), et j’en restai là. Et puis se produisit l’incroyable,  cette chaîne de catastrophes climatiques insensées  ces épidémies à répétition, cet affolement des marchés  financiers puis de sociétés tout entières, l’humanité ayant compris  un peu tard, et confusément, qu’elle allait à sa fin. Et c’est là que  le commando Bariloche déclencha son offensive terminale : en  quelques semaines,  ils chassèrent avec leur aviation et leurs milices privées les riches propriétaires européens et américains qui les avaient défiés sur leurs terres patagoniques, magellaniques comme  nous disions à l’école. On retrouvait des familles massacrées, des estancias incendiées qu’ils rachetaient ou occupaient. Le monde avait trop à faire par  ailleurs,  avec les différentes opérations de diversion que  menaient certaines puissances  de par  le monde, pour  s’opposer à leurs menées. Et l’on vit en quelques mois où était la vraie puissance,  et que la quatrième guerre mondiale se mènerait à coups  de terres  et  de  matières premières, à la recherche de l’eau et du bois, de la forêt et des espaces. Nos gouvernements ruinés par leurs dettes et des monnaies avilies, et des armées  de pacotille,  ne pouvaient résister à cet assaut ultime  des forces du désordre. Il leur était facile d’acheter ou d’éliminer un adversaire, un opposant :  n’en  étais-je  pas  moi-même  un  vibrant témoin ?

J’ignore où les mènera leur folle puissance.  Ils s’étaient  sentis, à l’invitation  de ce mystérieux  professeur  d’histoire de  notre vieille école,  venu  avant  la guerre d’Allemagne, le grand  devoir de dépeupler. Et le projet  Mitmac qu’ils menaient à bien en terrorisant les rares landlords qui s’étaient  crus un temps maîtres de  nos  terres,  révélait  ses terribles desseins.  Je reste moi-même sur ma faim, n’ayant que des échos de leur formidable aventure : ces trois  monstres que  j’avais côtoyés sans les connaître se révélaient les maîtres  du nouveau cycle à venir,  qui  verrait  une  humanité réduite  et choisie, par l’argent  et par les laboratoires, les services secrets et les noyaux durs des armées,  renaître des cendres de notre civilisation décatie.  À l’heure où je prends tard  la parole, et où un mal mystérieux  me ronge, comme  il ronge  tant  de gens innocents, je ne peux  me retenir de sourire  en  pensant que  les trois Tigres seront  les divinités fondatrices ou les héros civilisateurs  du  prochain monde. Et je regrette presque de n’avoir fait partie  de l’épopée du commando Bariloche.

Notes

1. « Marché  commun » d’Amérique du Sud.

De Contes latinos (Ed. Michel de Maule)

– L’Anthropomorphe (lien)
– L’Amant de Glace (lien)
– Le Commando Bariloche (lien)
– La Bataille des Champs Patagoniques (lien)

 

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