Populismes d’Europe

Les populismes européens : derniers spasmes des vieilles nations ou agents de transformation de l’Union européenne ?

Quand on analyse les populismes européens sous l’angle systémique, c’est-à-dire à la lumière du système mondial, connexe et synchrone, dans lequel les peuples et les individus se retrouvent désormais inclus, la question de leur existence se pose ainsi : soit ils sont les derniers spasmes des vieilles nations européennes, soit ils pourraient être les agents de la transformation, et de la renaissance, de l’Europe.

Il faut bien voir, en effet, que les dernières vagues populistes, en majorité souverainistes, sont le produit d’une contrainte systémique multivariée, à la fois économique, sociale, démographique, culturelle, qui est celle de la mondialité postmoderne dans laquelle nous sommes entrés. Ils sont les effets rétroactifs d’un système qui, dans le même temps, limite leur action et leur crédibilité politique. C’est d’ailleurs pourquoi les partis ou les mouvements populistes demeurent avant tout des forces protestataires ne sachant à qui véritablement s’adresser parce que leurs membres ont conscience que leurs propres Etats ont perdu toute prise sur le réel. Ils sont le témoignage d’un désarroi total qui les conduit pour les plus nombreux à entretenir l’illusion souverainiste, et pour les plus minoritaires à évoquer encore la révolution sociale et l’autre illusion qu’est l’alter-mondialisme.

La question de la réalité du pouvoir dans la mondialité, et celle concomitante du dépassement des Etats européens, fait que l’on doit poser la problématique générale des populismes en Europe en deux temps, et de la manière suivante :

Les populismes, principalement quand ils sont souverainistes, sont une protestation contre la perte de contrôle du destin national et contre les élites tenues pour impuissantes, incompétentes ou tout simplement pour être consentantes.

Ces mêmes populismes, en raison de leur hétéroclisme et de l’absence de vision historique globale de leurs leaders, quand ils en ont, sont tout aussi impuissants face à la contrainte systémique. Ils n’ont aucunement la capacité d’infléchir le cours de l’histoire.

Les populismes, produits de la contrainte systémique.

Une proportion plus ou moins élevée des différents peuples européens ne s’y retrouve plus, aussi bien en termes de valeurs que de traditions, dans un système mondial que bien entendu leurs gouvernants ne contrôlent pas.

La déstabilisation économique et sociale des sociétés européennes.

En France, la crise des Gilets Jaunes a été emblématique de cette déstabilisation ; elle est la révolte des victimes d’une insertion mondiale non préparée. Elle n’a pas eu d’équivalent dans les autres Etats européens, à la structuration politique et sociale moins centralisée, moins rigide. Souvent moins désindustrialisés que la France, même si en Allemagne, pourtant performante à l’exportation en raison de sa remarquable spécialisation industrielle, il y a eu des mouvements de contestation dans les Länder de l’Est. Notons au passage, l’irresponsabilité et la nullité intellectuelle de tous ceux qui en France, sociologues et politiques, il y a vingt ou trente ans, applaudissaient la venue de l’ère post-industrielle…

D’une manière générale en Europe, on constate, selon Peter Sloterdijk, un retour du pessimisme sociologique avec la « fin du temps de la gâterie » qu’il illustre ainsi : d’un rapport 80% de riches/20% de pauvres on est passé à 20%/80%. La fin de l’opulence s’accompagne d’une fracturation sociale entre ce que Robert Rothkopf dénomme la superclass globale et les couches populaires et moyennes. C’est la thématique maintenant rebattue de la rupture entre élites et peuples, et qui est au fondement des populismes contemporains.

Le sujet est grave et déterminant pour l’avenir parce que la « légitimité » du système mondial, qui est fondé sur le libre-échange, repose sur la croissance globale, et de préférence, sur la croissance partagée. Or, plusieurs économistes, avec en pointe Robert Gordon, s’attendent à ce que l’économie mondiale entre dans une ère de stagnation, même si la croissance de l’après covid connait un rebond. A cela, des causes économiques endogènes : endettement généralisé et baisse des investissements productifs, compétition accrue et acharnée sur l’énergie et les matières premières, retour de l’inflation. Mais aussi, des causes exogènes telles que le vieillissement des populations, consécutif à la dénatalité européenne qui est la première cause de l’immigration. Ce que l’on ne veut pas comprendre, souverainistes compris, quand on privilégie son confort à sa descendance !

La prégnance de la question identitaire et de l’enjeu civilisationnel.

Pas pour tous les mouvements populistes, mais pour les plus nombreux d’entre eux, c’est à dire ceux à tendance souverainiste, comme en France, en Italie ou en Europe de l’Est, la question identitaire, celle de la survie de la nation, est primordiale.

Or, cette problématique a été générée par le changement mondial, sous l’effet d’une contrainte systémique qui ne se relâche pas et qui est ressentie de deux manières conjointes : celle d’un dépassement historique ou d’un déclassement de la nation, , et celle d’une incapacité à faire face aux flux mondiaux, en premier lieu aux flux migratoires.

Le sentiment du déclassement est plus que justifié dans un monde globalisé, mais aussi en proie à une compétition ouverte et déclarée entre les géants étatiques. Un monde qui est entré clairement dans une phase de transition hégémonique telle qu’il a pu en connaître une avant 1914. La compétition entre les Etats-Unis et la Chine laisse peu de champ libre aux initiatives d’un Etat de la dimension de celle de n’importe lequel des Etats européens. La « gifle » reçue par la France à l’occasion de l’affaire des sous-marins australiens en atteste.

Finalement, on constate l’installation depuis plusieurs années d’un contexte mondial anxiogène, d’autant plus que les populistes verts y ajoutent la touche climatique. Une évolution qui est favorable à l’imprégnation des thématiques populistes. On peut voir un précédent à cette logique expansive dans le Brexit. En effet, la campagne initiée et menée par un parti très minoritaire, l’UKIP, a fini par convaincre la majorité des membres du parti conservateur qui, en tant que parti de gouvernement a procédé au retrait du Royaume uni de l’Union européenne. En France, la prochaine campagne présidentielle montrera jusqu’à quel niveau peut monter l’adhésion des électeurs à ces thématiques populistes ou encore souverainistes.

La confrontation au réel. Les populistes peuvent-ils transformer la politique et desserrer la contrainte systémique ?

La montée en puissance des populismes en Europe pose la question sinon de leur capacité à gouverner, tout au moins à influencer les politiques nationales et à faire adopter par les Etats respectifs des mesures susceptibles de desserrer la contrainte systémique.

L’échec relatif des populistes aux élections parlementaires de 2019.

Lors des élections au Parlement européen du 20 Mai 2019, les populistes et autres eurosceptiques n’ont pas remporté le succès escompté. Malgré leur progression, ils sont restés loin de la majorité de 367 députés nécessaire pour gouverner le Parlement européen. Le bloc pro-européen a reculé, mais il a conservé la majorité en cumulant les sièges du PPE (182), de Renew Europ (108) et des Socialistes et Démocrates (154).

On peut faire deux constats qui sont sans doute deux explications à cet échec des populistes :

  1. L’attachement, sous-estimé par les souverainistes, des citoyens et d’une majorité d’électeurs européens à l’UE et à l’euro.
    A la veille des élections de 2019, différents sondages dont ceux de l’institut britannique Yougov et d’Eurobaromètre indiquaient que si en 2014 un peu plus de la moitié des Européens (51%) approuvaient l’existence de l’euro et de l’EU, ils étaient 75% en 2019 à se prononcer pour l’UE et 62% à déclarer soutenir l’euro. A noter que 67% des Grecs étaient favorables à l’Union malgré l’austérité que Bruxelles leur avait infligée pour les sortir de la crise financière profonde dans laquelle ils étaient plongés. Dans tous ces sondages, on constate qu’une majorité de citoyens de l’UE souhaitent voir l’Europe devenir un acteur incontournable sur la scène internationale.
  2. L’hétéroclisme des populismes et leur manque de crédibilité.
    De façon générale, la difficulté à convaincre des populistes tient au manque de crédibilité de leurs propositions quand ils en font.

Au sein du Parlement européen, on en distingue au moins quatre courants.

  1. Les populistes souverainistes d’Identité et Démocratie (76 sièges et 10,9% de l’hémicycle) et de Conservateurs et Réformistes européens (62 sièges et 8,8%). Dans le premier groupe figurent la Lega italienne, le Rassemblement National français, l’AFD allemande (véritable nouveauté parce que c’est le parti qui a le plus progressé ces dernières années), le FPÖ autrichien, et le Vlams Belang flamand qui est plus séparatiste qu’il n’est souverainiste. Au sein de cet ensemble l’unanimité ne règne pas, ni quant à la politique monétaire de la BCE, ni quant à la politique commerciale de l’UE. Et la participation de la Lega au gouvernement Draghi a un peu plus élargi les fissures.
  2. Quant au second groupe, le CRE, il réunit les Polonais de Droit et Justice et les Italiens rivaux de la Lega de Fratellini d’Italia. La caractéristique majeure de ce groupe est de s’opposer à toute avancée vers plus de supranationalité.
  3. Les populistes anticapitalistes (désignons les ainsi) regroupés dans la confédération formée par la Gauche Unitaire Europe et la Gauche Verte Nordique sont 40 députés issus de 14 Etats européens. Sans être hostiles à l’Union européenne en soi, ils lui reprochent son orientation libérale.
  4. Les populistes écologistes. Les verts constituent un groupe de 68 députés au Parlement. Favorables à la pérennisation de l’UE, ils se cantonnent le plus souvent dans une position critique. Ils peuvent pour beaucoup d’entre eux être tenus pour des populistes quand ils font dans le catastrophisme et tant leurs propositions sont simplistes, manquent de rationalité.

Transformer l’Union pour desserrer la contrainte systémique ?

Avant de dénigrer l’Union européenne, les leaders populistes devraient prendre la mesure de la force des interdépendances qui la caractérise et qui a permis, exemple des plus récents, aux pays partenaires de surmonter plus facilement qu’ils ne l’auraient fait de manière isolée, la crise de la covid 19. Le plan de relance européen de 1800 milliards d’euro va profiter à tous. Il n’est pas pour rien dans la formation du gouvernement Draghi, qui en est un des principaux bénéficiaires, et que la Lega s’est bien gardé de dédaigner.

Sur le plan financier et monétaire, les populistes souverainistes ont l’habitude de critiquer la BCE et ils se déclarent opposés à la supervision communautaire des dettes nationales, mais ils veulent ignorer que si plusieurs Etats du sud de l’Union prospèrent encore, c’est parce qu’ils sont sous le « parapluie monétaire » de l’euro, pour ne pas dire de l’Allemagne. En ce sens que c’est la monnaie commune qui leur a permis et qui leur permet encore d’emprunter à des taux d’intérêt très bas, sinon même négatifs. Les souverainistes sont, en réalité, sans solution de rechange, sauf à revenir à des monnaies nationales totalement dévalorisées et à accroitre la dépendance financière de leurs pays respectifs par rapport à des créanciers comme la Chine, et cela dans un contexte plus ou moins inflationniste et de remontée des taux d’intérêt.

La contrainte systémique limite la crédibilité des politiques populistes. Il pourrait en être autrement si au lieu de vouloir la fin de l’Union, même quand ils ne le disent plus, les populistes s’efforçaient en passant des alliances de la convertir au régionalisme stratégique. Une option politique qui signifie : l’amélioration de la sécurité économique et énergétique de tous les partenaires grâce à des politiques communes ; la réorientation de l’Union vers plus d’autocentration en termes d’investissement, de productions et de consommations plus localisées ; l’achèvement de la zone euro en une véritable Zone Monétaire Optimale (selon le modèle emprunté à l’économiste canadien Robert Mundell).

Conclusion :

L’inclusion des sociétés européennes dans le système mondial leur a imposé une contrainte extérieure anxiogène multiple (économique, sociale, démographique culturelle) qui est à l’origine des mouvements strictement protestataires désignés par le vocable de populistes. Si du fait de leur hétéroclisme, de leurs options politiques plus ou moins ouvertement nationalistes, ces mouvements populistes ne sont pas en mesure de desserrer la contrainte systémique, puisqu’ils se condamnent à l’impuissance, il faut s’attendre à ce qu’ils perdurent jusqu’au dépérissement complet des vieilles nations, dont ils seront les derniers spasmes alors qu’ils prétendaient vouloir sauver.

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