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Le Vatican et la théorie chrétienne de la conspiration

Nous allons publier en janvier un livre sur Littérature et conspiration (aux éditions Dualpha), et nous étudierons les grands textes qui nous éclairent sur cette question transcendantale, mettons depuis Platon (la caverne…), l’Arioste ou Montesquieu jusqu’à John Buchan et Jack London. Le monde moderne nous inquiète, dérange et tous les roseaux pensants auront rêvé d’expliquer ce qui nous est arrivé depuis la Renaissance, l’ère baroque et toutes nos révolutions. La conspiration qui nous intéresse peut simplement être pour nos auteurs technologique (l’Arioste, le Quichotte), touristique (Daudet et Tartarin), politique (Chesterton dans son Nommé Jeudi), diplomatique (Buchan dans les Trente-neuf marches), scientifique (Villiers de l’Isle-Adam dans les Contes cruel) ou économique (le deuxième Faust de Goethe). Elle ratisse large donc, la conspiration, bien plus que l’hypnose politique (Cochin ou Maupassant), bien plus que trois attentats False Flag vite oubliés et qui, disait Voltaire dans Candide à propos d’un coup d’Etat en Turquie ( !), font juste « beaucoup de bruit pendant quelques heures ».

Evoquons la noblesse spirituelle de la théorie de la conspiration. Cette révolte salutaire est bien insultée alors qu’elle ne se veut souvent qu’une modeste théorie de l’explication, quand l’explication officielle toujours bâclée devient obscène et ridicule, parfois intentionnellement d’ailleurs ; car il faut voir quel brouet peut gober l’opinion publique globalisée (à supposer qu’elle regarde encore la télé).

La théorie de la conspiration si tancée ne vient pas de n’importe qui. Elle vient du pape Pie IX victime au début de son pontificat libéral de conspirations mazziniennes, maçonniques et socialistes dans ses chers états et sa chère Italie, toujours soumise aux coups d’Etat comme dit Beppe Grillo. Les combines de l’Otan ont remplacé les trames des ventes de cette époque, et il n’y a plus de gouvernement élu depuis quatre ans…

Mais je laisse la polémique : l’humeur du jour n’est plus aux débats, comme l’avait prévu Guy Debord en 1988, l’air du jour n’est plus à l’humour, mais aux arrestations. Pas de liberté pour les ennemis de la liberté et pas de liberté non plus pour les amis de la liberté. Il n’y a de liberté que pour les amis de la télé, qui y passent pour nous dire la vérité. Comme nous disions plus haut, c’est la caverne de Platon.

Mais comme la vérité sort de la plume du Saint-Père plus que de la bouche d’un journaliste aux ordres ou d’un ado bourré de jeux vidéo, je vous laisse lire saint Pie IX qui se demande comment négocier avec nos gentils démons :

Mais bien que cette noire conspiration ou plutôt cette série non interrompue de conspirations fût claire et manifeste, cependant, par la permission de Dieu, elle demeura inconnue à beaucoup de ceux à qui la tranquillité publique devait pour tant de causes être principalement chère. Et bien que les infatigables fauteurs d’anarchie donnassent lieu aux plus graves soupçons, il ne manqua pas de certains hommes de bonne volonté qui leur tendirent une main amie, espérant sans doute qu’ils pourraient les ramener dans le chemin de la modération et de la justice.

Fauteurs d’anarchie, c’est une bonne expression que reprendra Chesterton dans son roman à clé, le nommé jeudi. Chesterton y explique que le point commun entre l’idéaliste philanthrope, le milliardaire humanitaire (celui des ONG déjà), le savant fou, le membre des services secrets et le bolchevik, c’est bien l’anarchie – on préfère dire le chaos aujourd’hui, suite à une autre fausse théorie scientifique mise à la mode par les médias newyorkais.

Comme s’il avait prévu ce qui allait se passer ensuite, les guerres aberrantes, le nazisme, le communisme, les guerres, l’immigration barbare, les attentats partout, la subversion morale et mondaine, la guerre rageuse contre la nature, l’humanité, la chrétienté et tous les idéaux, Pie IX écrit encore dans son style passionné et soutenu :

Mais la licence effrénée et l’audace des passions perverses, élevaient de jour en jour une tête plus menaçante ; les ennemis de Dieu et des hommes enflammés du désir insatiable de tout dominer, de tout dévaster, de tout détruire, n’avaient plus d’autre pensée que de fouler aux pieds les lois divines et humaines pour satisfaire leurs passions. De là ces machinations ourdies d’abord dans l’ombre, puis bientôt éclatant en public, ensanglantant les rues, multipliant des sacrilèges à jamais déplorables, et se portant contre Nous, dans le palais du Quirinal, à une violence jusqu’alors inconnue.

Le Saint-Père sait très bien que le gros du peuple reste tranquille même s’il est indifférent (cela peut lui coûter cher, le sait-il seulement, ce peuple trop hébété tout de même ?), dépassé et manipulé par des événements cruels et peu clairs, des manipulateurs, des experts, des agences (le Manfred de Byron appelle ainsi les démons de son entourage). L’occupation au temps moderne consiste à être spectateur, avant de devenir téléspectateur :

« Cependant, au milieu de Notre immense douleur, il Nous est doux de pouvoir affirmer que l’immense majorité du peuple romain et des autres sujets pontificaux, Nous est restée fidèlement attachée, ainsi qu’au Siège Apostolique, ayant dans une profonde horreur ces noirs complots, quoiqu’elle soit restée spectatrice de ces tristes événements. »

C’est qu’on est souvent impuissant aussi.

Pie IX voit bien comment se termineront les révolutions bolchéviques, anarchistes, néolibérales (thérapie de choc, délocalisation, immigration et entropie universelle), socialistes, constructivistes, européennes, et tout leur infatigable (car il faut bien leur reconnaître cette qualité aux missionnaires du mal, et c’est ce que disaient Cochin ou Gougenot des Mousseaux, ils sont infatigables) saint-frusquin à base de dette, de Goldman taxes et de bagout politiquement correct :

Le trésor public dissipé, épuisé, le commerce interrompu et presque anéanti, des impôts énormes levés sur les plus riches et bientôt sur tous les citoyens, les propriétés particulières pillées par ceux qui s’appellent les chefs du peuple et les conducteurs de bandes effrénées, la liberté de tous les gens de bien troublée, leur sécurité mise en question, leur vie exposée au poignard des sicaires, voilà les maux intolérables qui sont venus jeter l’épouvante et l’effroi au milieu de nos sujets. Telles sont les prémices sans doute de cette prospérité que les ennemis du Souverain Pontificat annoncent et promettent au peuple de notre État pontifical.

Le désordre social est créé par une politique économique calamiteuse, celle qui a été imposée partout par le néolibéralisme du coffre-fort ardent (coupes budgétaires, privatisations, explosion des dettes). Le pape le voit très bien, mieux que tous nos élus.

L’utilisation des médias pour manipuler l’opinion – à l’époque du très Saint-Père, des journaux, de l’opéra et du théâtre (aujourd’hui ciné, télé, portails web etc.) – est entrée dans les mœurs.

« Ces doctrines perverses et empoisonnées, les hommes ennemis les sèment sans relâche parmi les multitudes, soit par la parole, soit par des écrits, soit par des spectacles publics, afin d’accroître de jour en jour et de propager une haine qui s’emporte sans frein à toute espèce d’impiété, de passions et de désordres. De là toutes les calamités, tous les renversements, toutes les douleurs qui ont ensanglanté et qui ensanglantent encore le genre humain, et presque toute la surface de la terre. »

Pie IX n’hésite pas à insister sur les sociétés secrètes et leurs agissements universels couverts par le caquetage des médias de « droite » et de « gauche » aux ordres (les journalistes sont juste des marchands de phrases et leur dieu est triangulaire, dit tel quel Balzac à l’époque):

« Personne n’ignore combien de sociétés secrètes et pernicieuses, combien de sectes furent créées et établies, sous différents noms et à différentes époques, par ces artisans de mensonge, ces propagateurs de dogmes pervers, aspirant par-là à glisser plus sûrement dans les esprits leurs extravagances, leurs systèmes et leurs désirs criminels, à corrompre les cœurs sans défiance, et à ouvrir à tous les crimes la large voie de l’impunité. »

Relisez un peu ce qui s’est passé en Europe en 1848 et après, et cette remarquable allocution Quibus Quantisque prononcée le 20 avril 1849 dans le consistoire secret.

Et pour faire bonne mesure, et comme l’excellence de la prose papale nous est fournie gratuitement par la toile, nous allons rajouter ces propos d’un autre pape, le magnifique Grégoire XVI (Mirari vos, 1832). Ils concernent la crise de notre modernité morbide et chahuteuse :

« On entend retentir les académies et les universités d’opinions nouvelles et monstrueuses ; ce n’est plus en secret ni sourdement qu’elles attaquent la foi catholique ; c’est une guerre horrible et impie qu’elles lui déclarent publiquement et à découvert. Or dès que les leçons et les examens des maîtres pervertissent ainsi la jeunesse, les désastres de la religion prennent un accroissement immense, et la plus effrayante immoralité gagne et s’étend. Aussi, une fois rejetés les liens sacrés de la religion, qui seuls conservent les royaumes et maintiennent la force et la vigueur de l’autorité, on voit l’ordre public disparaître, l’autorité malade, et toute puissance légitime menacée d’une révolution toujours plus prochaine. Abîme de malheurs sans fonds, qu’ont surtout creusé ces sociétés conspiratrices dans lesquelles les hérésies et les sectes ont, pour ainsi dire, vomi comme dans une espèce de sentine, tout ce qu’il y a dans leur sein de licence, de sacrilège et de blasphème. »

On arrête ici même pour donner au lecteur le besoin de continuer par lui-même ; et qu’on arrête en petit (petit ou bas ?) lieu de se moquer de la théorie de la conspiration. Car elle vient de plus loin que ce que toute philosophie pourra jamais rêver. La théorie de la conspiration exprime le réveil spirituel de notre humanité dominée.

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