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Cannes ou le festival de Netflix

Avec le nouveau gouvernement Edouard Philippe, les Français viennent de recevoir leur part de rêves et de paillettes et c’est sans doute pour cela que la presse a eu bien du mal à aborder l’autre actualité starlettes du moment : le festival de Cannes vient de dérouler son célèbre tapis rouge sur la Croisette.

Et cette année, en parallèle d’une activité politique particulièrement chargée qui verra sans aucun doute la nouvelle Ministre de l’Aculture pavaner sur les marches du Palais, il y a déjà de quoi de se mettre un petit scandale ou deux sous la dent : il eut été particulièrement improbable, incongru même, que la Croisette n’ait pas été le siège, cette année encore, d’une nouvelle polémique sulfureuse et cette année, c’est à la faveur de nouveaux arrivants dans le monde pourtant très fermé du grand écran que le tapage aura lieu.

Pensez donc ! Alors que tout semblait concourir pour un maââgnifique festival haut en couleurs, voilà qu’un producteur-distributeur de films débarque sans prévenir sans s’occuper des petites habitudes du cru ! Netflix a décidé de ruer dans les brancards, c’est absolument scandaleux : en proposant deux films en compétition à Cannes cette année, la firme américaine a certainement passé toutes les bornes des limites et même au-delà !

Il faut le dire, l’affront est impardonnable : Netflix a décidé de ne pas faire sortir ses films en salle. Et pour cause : la firme américaine est en effet spécialiste du film à la demande, sur tablette, PC ou téléphone, pas du tout sur grand écran. Et les deux films qu’elle présente à Cannes cette année n’ont aucune vocation à se retrouver un jour sur les écrans de cinéma de la planète entière. Voilà un outrage sans limite qui fâche déjà les exploitants en salle, les festivaliers et les membres du jury : les premiers ne pourront pas espérer faire de l’argent en présentant ces films (et pour cause) ; les seconds sont trop heureux de faire une polémique à pas cher, quant aux troisièmes, ils cherchent à savoir si l’affront devra être lavé ou simplement oublié. En attendant, Pedro Almodóvar, le président de cette soixante-dixième édition, a quand même affirmé qu’il ne se voyait pas remettre la Palme à un film qui ne sortirait pas en cinéma.

Cette petite poussée d’urticaire cultureuse est tout de même intéressante en ce qu’elle montre, une fois encore, à quel point les modes de consommation ont changé plus vite que les habitudes. On peut bien sûr espérer que la plupart des professionnels du cinéma s’adapteront à la nouvelle donne des films à la demande, mais il n’en reste pas moins qu’une frange continuera de s’exciter contre les nouvelles technologies, les nouveaux modes de distribution et de consommation, afin de faire perdurer, coûte que coûte et vaille que vaille, un procédé qui n’existe que depuis à peine plus d’un siècle.

De ce point de vue, la Croisette cannoise, qui représentait il y a encore quelques dizaines d’années un lieu de strass, de paillettes et de modernité, tend à dépeindre maintenant un art vieillissant où il ne s’agit plus d’étonner, de surprendre ou de renouveler, mais de conforter ou de rassurer ceux qui dépendent ultimement de la vente et de la distribution de films.

Car c’est bien d’eux qu’il s’agit en réalité ici. Certes, on peut toujours admettre que pour l’un ou l’autre esthète cinématographe, rien n’est plus vivant, plus grand, plus beau que l’écran de cinéma et qu’à ce titre, aucun expédient ne pourra être trouvé pour le remplacer. Certes, le cinéma, par définition au moins au début, s’entendait être un plaisir culturel de groupe. Soit. Mais l’avènement des fichiers multimédias, des tablettes et des téléphones aura largement bousculé la donne.

À tel point, d’ailleurs, que ces nouveaux modes de consommations ont largement accru la quantité de films engloutie par les spectateurs sur les vingt dernières années, et dans ce cadre, l’apparition des films à la demande (Video On Demand) est en réalité un vrai pas en avant pour une meilleure distribution des films. Du reste, au contraire de tous les petits couinements stridents poussés par les distributeurs traditionnels de films, force est de constater que le cinéma ne s’est jamais aussi bien porté qu’actuellement.

Ainsi, même si le piratage semble faire des ravages avec des yeux remplis de larmes et pleins de morts du petit cheval, les chiffres ne laissent aucun doute : la lutte contre le piratage est particulièrement contre-productive dans le monde en général, et en France tout particulièrement. Il suffit pour s’en convaincre de reprendre avec délice l’étude qu’à fait paraître l’INSEE il y a tout juste un an sur l’effet redistributif de la loi HADOPI sur la part de marché des films américains : non seulement, HADOPI et son cortège de vexations ridicules ne servent à rien, mais encore en plus favorisent-ils les films américains au détriment des français ; l’introduction de la loi est associée à une augmentation de la part de marché des films américains de 9% mais sans augmentation de la demande totale pour les films en salle. Autrement dit, la lutte contre le piratage parvient à rendre moins attractifs les films français (qui ne le sont déjà pas beaucoup en moyenne). Bien joué.

De la même façon, il y a fort à parier que les petits mouvements de prurits malencontreux vis-à-vis de Netflix risquent bien de se retourner… contre ceux qui les commettent : vouloir à tout prix enclaver le cinéma dans un mode unique de production, de distribution et de visionnage, c’est à terme signer son arrêt de mort tant il semble évident que le cinéma qui existait il y a encore 30 ans va profondément changer. De la même façon, imposer qu’un film primé à Cannes soit absolument distribué en salle, c’est une énorme bêtise : normalement, les palmes sont une récompense pour une oeuvre cinématographique, pas une oeuvre de distribution. Il y a tout à parier que si Netflix ou un autre du même tonneau gagne un jour cette palme, il fera sortir son film dans une salle anecdotique afin d’obtenir l’imprimatur de la distribution.

En outre, et c’est probablement le pompon, le passage en film à la demande constitue une vraie réponse contre le piratage : non seulement, l’offre de films en streaming répond à la demande qui trouve tant de mal à s’épancher sur les canaux traditionnels fort dépourvus et en plus, contre un prix modique, l’utilisateur dispose d’une vaste bibliothèque de titres de films et de séries dont il n’a besoin de s’occuper que lorsqu’il la regarde. C’est souvent moins de tracas que les déchargements interlopes, les petits papiers ridicules de HADOPI ou les sites louches remplis de trojans goûtus. En somme, le distributeur redevient ce qu’il n’aurait jamais dû cessé d’être, à savoir celui qui distribue des films à ceux qui le demandent, bien avant de devoir faire l’insupportable gendarme qui n’a de cesse que terroriser sa clientèle.

Dans quelques jours, la Croisette pourra refermer ses portes, enrouler son tapis et éteindre les lumières. La polémiques Netflix n’aura guère vécu, heureusement. Le cinéma français, tout confit de sa propre importance, saura faire abstraction des nouvelles tendances et du nouveau paradigme et, dans un profond bâillement, pourra s’assoupir doucement.

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