Accueil ACTU Monde Le Coucou fais moi peur des spin doctors de l'Occident !

Le Coucou fais moi peur des spin doctors de l'Occident !

Que ce soit vis-à-vis de Moscou ou de Trump : Une ficelle usée jusqu’à la corde, estime Jacques Borde

Q: Avant de démarrer cet entretien vous me disiez être abasourdi par l’ignorance qui prévaut dans les media mainstream dès qu’on aborde les questions internationales…

Jacques Borde: Oui, tout à fait. Et quand je parle d’ignorance, je parle d’ignorance crasse. Je vais vous citer deux exemples, sans rapport l’un avec l’autre.

Primo, les délires qui agitent le microcosme médiatique à propos de Donald J. Trump, l’atypique candidat vainqueur avant l’heure des Primaires républicaines. Le 11 mai 2016, dépeignant une sorte de monstre jailli des caniveaux de l’Histoire, Nicole Bacharan1, nous a sorti de son chapeau de magicienne d’Oz, la référence au slogan America First, remontant à l’entre deux-guerre2 et ses heures sombrissimes. Thématique dont le grand méchant Trump fait, effectivement mais pas seulement, usage. La larme (presque) à l’œil, Bacharan d’en sortir le sophisme de buvette de gares que Trump sentait bon le… fascisme, celui des « néo-nazis » et des « pro-nazis » des « années 1930 » !

Las, plus sérieusement Laurence Nardon3 de rappeler aux téléspectateurs que, s’il se réfère bien au slogan d’America First, Trump met davantage ses pas dans ceux d’Andrew Jacskon : « C’est vrai que Donald Trump est un Jacksonien, c’est-à-dire un adepte du président Jackson dans les années 1830 qui représentait un égoïsme nationaliste. C’étaient les intérêts de l’Amérique à courte vue. Il ne voulait pas prendre en compte les intérêts des autres », de la France notamment à laquelle il s’opposa, « mais uniquement les intérêts des l’Amérique »4.

Une boulette de la part de Bacharan d’autant plus énorme que le sujet Trump/Jackson a abondamment été traité dans des media sérieux :

1- Donald Trump’s Secret? Channeling Andrew Jackson, Steve Inskeep The New York Times (17 février 2016).

2- Encore plus clairement : Donald Trump, The Jacksonian Candidate, Rich Lowry, National Review (24 novembre 2015)5.

3- Que Laurence Nardon elle-même, avait notamment indiqué dans un entretien accordé à Nathalie Leenhardt de Réforme que « Trump est un jacksonien »6.

4- Le principal slogan de campagne est, je cite, Make America Great again, ce qui n’est pas la même chose.

Mais sans doute Bacharan ne lit-elle pas tant que ça la presse de son propre pays avant de se répandre sur Trump et ses idées ? Déontologie quand tu nous tient ! Mais il y a encore plus drôle

Q: Et quoi donc ?

Jacques Borde. À moins que Nicole Bacharan ait un penchant affirmé pour l’uchronie7. En effet, rappelons que 110 ans séparent Andrew Jackson8 des Isolationnistes des « années 1930 » ! Par ailleurs, le terme de néo-nazi sert à qualifier les groupies du IIIe Reich, d’après-guerre. Pas ceux qui (aux États-Unis) s’exprimèrent jusqu’au 7 décembre 19419. Période que semble maîtriser assez mal notre pauvre Bacharan. Mais qui, ce soir là, je l’avoue, m’a beaucoup fait rire avec ses trémolos indignés et sa logorrhée infantile…

Q: Vous parliez d’un autre exemple ?

Jacques Borde: Oui, effectivement. Là, partons en Terre promise. Lors des dernières cérémonies marquant la fête de l’Indépendance et de la proclamation de l’État hébreu, un groupe de soldats a affiché sous les yeux du public le slogan : « Un peuple, une nation ».

Qu’avaient-fait nos trouffions!

Aussitôt la gauche sionsite s’est étouffée pensant au très hitlérien « Un peuple, un Empire, un chef »10.

Le gauchisant Ha’aretz de monter, lui, sur ses grands chevaux, affirmant que « si une image ordinaire mérite un millier des mots, cette image pourrait mériter un millier d’avertissements d’éditorialistes avertissant du danger de déclin de la démocratie israélienne ».

Émoi qui s’effondra comme un soufflé mal cuit lorsque la ministre israélienne de la culture, Myriam Miri Regev, rappela simplement que le slogan « Un peuple, une nation » était « l’expression du but du mouvement sioniste dès son apparition, c’est-à-dire la constitution d’un État juif ».

Décidément, le bobo qu’il soit des rives du Potomac ou du Jourdain, est toujours aussi peu finaud, mais toujours aussi amusant. Le comique de situation sans doute.

Q: Que pensez-vous des thèses affirmant que, désormais, la Russie soit, en termes de capacités militaires, plus forte que les États-Unis ?

Jacques Borde: Excellente question ! C’est, clairement, celle que pose Nicolas Bonnal : Les Russes sont-ils devenus les plus forts ? Il a tout à fait raison d’y mettre un point d’interrogation car que je crois la situation russe moins hégémonique que l’affirment certains.

Pour y voir plus clair, prenons un exemple voulez-vous.

Certes, comme l’a écrit Bonnal, citant (entre autres) Valentin Vasilescu, « …la Russie a installé plusieurs Krasukha-4, aurait équipé ses avions de conteneurs de brouillage SAP-518/ SPS-171 (comme l’avion qui survola l’USS Donald Cook) et ses hélicoptères de Richag-AV. En outre, elle utiliserait le navire espion Priazovye (de classe Project 864, Vishnya dans la nomenclature Otan). La démonstration de la supériorité russe a été faite il y a deux ans déjà par l’incident de l’USS Donald Cook »11. Et Nicolas Bonnal de préciser que « la bulle électronique de brouillage russe a même impressionné les journalistes du Washington Post… »12.

Le problème c’est que la « bulle électronique de brouillage russe » semble ne pas vraiment impressionner les pilotes de l’Heyl Ha’Avir13, qui, depuis son déploiement au-dessus de la Syrie, continuent de ratatiner quoi et qui ils veulent sous leurs bombes ! Je rappelle que si l’on reparle de la décapitation de Mustafa Badreddine14 ; si les voix arabes semblent préférer la thèse du shelling (pillonnage d’artillerie) par des Contras nazislamistes, d’autres voix, israéliennes celles-ci, continuent d’affirmer que ce sont bien les pilotes israéliens qui – encore un fois, car c’est loin d’être la première – ont percé la parapluie russe au-dessus de la Syrie pour liquider la cible par eux choisis.

Alors qui croire ?

Q: Du bluff russe ?

Jacques Borde: Oui et non. Évidemment, depuis la fin de l’ère eltsinienne les Russes ont fait des pas de géant dans le secteur de la Défense. Mais sans doute pas aussi importants que feignent de le croire certains.

De toute évidence, depuis la destruction d’un Su-24 Fencer russe, les Turcs n’ont plus rien tenté suite au renforcement de la présence militaire russe, comme quoi celle-ci n’est pas de la gnognotte !

La présence des Su-34 Fullback – grosso modo l’appareil de combat made in Russia occupant le même créneau que notre Rafale – et des Su-30/35 a tempéré les démonstrations de force de la THK15. En revanche, je le répète, rien ne semble à même de modérer les ardeurs des Israéliens lorsqu’il leur prend l’envie d’aller taper des cibles placée sous l’égide russe. Y compris dans la capitale syrienne.

Q: Est-ce la seule explication ?

Jacques Borde: Je vois ce que vous voulez dire : les Russes fermeraient leur parapluie au moment des frappes israéliennes. L’hypothèse a séduit effectivement quelques analystes. À ce stade, rien de permet de valider cette théorie. Sauf les fréquents déplacements du Premier ministre israélien, Binyamin Nétanyahu, à Moscou pour y rencontrer le président russe, Vladimir V. Poutine. Mais, les bonnes relations entre Jérusalem et Moscou sont anciennes. Je vous rappelle que parmi les premiers pays à avoir reconnu l’État hébreu figure la Russie soviétique..

En tout cas, ce qui est indéniable ce sont les capacités des SR de Jérusalem, à préparer le terrain à leur aviation…

Q: Le Mossad ?

Jacques Borde: Oui, mais pas seulement. L’ensemble ses SR hiérosolymitains collectent tout ce qu’ils peuvent sur le Hezbollah, que l’administration israélienne tient pour un ennemi majeur. Donc outre le Ha-Mossad Ley’Modi’in u-lé Tafkidim Méyuh’Adim(Mossad)16, il convient de citer le Agaf Ha’Modi’in (A’Man, SR militaires israéliens), voire même le Sherut ha’Bitaron ha’Klali17 qui garde la haute main sur les territoires palestiniens où transitent pas mal d’infos.

Car si une forme delaisse-faire russe est du domaine du possible, je en crois pas que Moscou puisse aller au-delà dans ses relations avec Jérusalem.

Q: Mais, revenons au début de votre propos : pourquoi des experts occidentaux iraient nous parler d’une supériorité russe qui n’existe pas ?

Jacques Borde: En fait, comme sources nous avons surtout deux noms : le lieutenant-général Herbert R. McMaster, n°2 du United States Army Training & Doctrine Command (Tradoc)18, et l’actuel Chief of Staff of the US Army19, le général Mark A. Milley, qui dixit Charles Grasset « ont dessiné une situation catastrophique pour l’US Army, qui se trouve dépassée en capacités manœuvrières d’effectifs et de feu, essentiellement par la Russie, au risque suprême de perdre une guerre conventionnelle de haut niveau »20.

Une « situation catastrophique » mais pas nécessairement aussi vraie que ne laissent entendre nos deux compères.

La ficelle est connue et ancienne : le meilleur moyen d’avoir de gros budgets est encore de crier au loup. Ce fut pendant la Guerre froide le drôle dévolu au rituel Soviet Military Power publié par la Defense Intelligence Agency (DIA), qui, ô hasard, était toujours dévoilé en amont des grandes auditions sénatoriales auxquelles se prêtaient21 les ténors de la Défense et où étaient immanquablement mises sur le tapis les requêtes budgétaires des militaires.

Évidemment, il y avait toujours d’excellentes choses dans le Soviet Military Power. Mais aussi des estimations rehaussées et des infos inventées de toutes pièces. Tout ça me faisant penser à ce que l’Historien Georges Dumézil disait de l’Histoire romaine22 de Tite-Live : « Un mélange de faux, de faits et de fables ».

Qui novi sub solem ? En fait, les mêmes ruses de Sioux, c’est dans les vieux pots…

NOTES

1 Essayiste franco-américaine, se veut le spécialiste de la société américaine et des relations franco-américaines, auteur de nombreux essais dont : Faut-il avoir peur de l’Amérique ? ou Du sexe en Amérique. Une autre histoire des États-Unis. Titres assez révélateurs de l’intérêt (sic) de son travail (re-sic).

2 Référence au America First Committee (AFC, Comité pour l’Amérique d’abord), le principal groupe de pression isolationniste à s’opposer, au début des années 1940, à l’entrée des États-Unis dans la Seconde Guerre mondiale. Fondé en 1940 il est dissous en 1941.

3 Laurence Nardon dirige les programmes États-Unis et Canada de l’Ifri. Elle édite la collection de notes en ligne de ces deux programmes, notamment la collection des Potomac Papers, qui porte sur les États-Unis. C’est elle qui écrit chaque année sur les questions américaines dans le rapport annuel de l’Ifri, le Ramsès. Elle est également maître de conférence à Sciences Po-Paris, où elle enseigne sur la société civile américaine. Avant de rejoindre l’Ifri, Laurence Nardon a été chargée de recherches à l’École des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS), etc., etc.

4 C-dans-l’air (11 mai 2016).

7 Genre littéraire qui repose sur le principe de la réécriture de l’Histoire à partir de la modification d’un événement du passé. Uchronie est un néologisme du XIXe siècle fondé sur le modèle d’utopie, avec un « u négatif et chronos (temps). Étymologiquement, le mot désigne donc un « non-temps », un temps qui n’existe pas. On utilise également l’anglicisme d’alternate history.

8 Andrew Jackson (15 mars 1767-8 juin 1845), 7ème président des États-Unis.

9 Pearl Harbor.

10 Ein Volk, ein Reich, ein Führer, dan la langue de Goethe.

13 Armée de l’Air israélienne.

14 Chef militaire du Hezbollah (6 avril 1961–13 mai 2016), Surnommé Dhu al-Fiqar, en référence à l’épée de l’Imam Ali. Également connu sous les noms suivants : Mustafa Badr al-Din, Mustafa Amine Badreddine, Mustafa Youssef Badreddine, Sami Issa Elias & Fouad Saab. Cousin et beau-frère d’Imad Mugniyeh,

15 PourTürk Hava Kuvvetleri, l’armée de l’air turque.

16Ou Institut Central de Renseignements & des Opérations Spéciales, Mossad signifiant l’Institut ?

17Shin-Beth, ouShabak, si l’on use de l’acronyme.

18 Le service de planification & de recherche prospective de l’US Army.

19 Depuis le 15 août 2014.

20 In De dedefensa.org.

21 Auditions incontournables et de facto obligatoires.

22 Ab Urbe condita.

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