Accueil FOCUS Pólemos Gaza, franchir le Limes : pourquoi ? [1]

Gaza, franchir le Limes : pourquoi ? [1]

Comment qualifier ce qui vient de se passer aux limites arides & barbelées séparant l’État hébreu de la Bande de Gaza ? Quelque part, on parlera du choc de deux froideurs. Celles, calculatrices, de deux ennemis entre qui la haine a atteint de telles limites qu’ils n’éprouvent aucun sentiment raisonnable l’un envers l’autre. C’est sur ce mur-là que buttent les volontés des uns & des autres. La tentative de l’un de faire bouger les choses se heurtant à l’appareil sécuritaire de l’autre. Rien qui ne constitue,hélas, une franche surprise. Le coquelicot s’accroche au rocher, mais le requiem résonne de plus en plus fort. Jusqu’à quand ? Épisode 1.

« J‘ai vu l’Orient dans son écrin
Avec la lune pour bannière
Et je comptais en un quatrain
Chanter au monde sa lumière.
« Mais quand j’ai vu Jérusalem
Coquelicot sur un rocher
J’ai entendu un requiem
Quand sur lui je me suis penché (…) ».

Inch’allah.
Salvatore Adamo.

| Q. Quel regard portez- sur ce qui se passe à Gaza ?

Jacques Borde. Ce blog étant, comme son nom l’indique, un lieu où s’analysent les RETour d’EXpérience (RETEX) au (triple) sens polémologique, géopolitique et géostratégique, je me limiterai à ces seuls registres.

D’entrée, je parlerai plutôt de ce qui vient de se passer à Gaza, dans la mesure où je pense que ce dernier épisode du choc permanent de deux appareils étatiques, d’un côté l’État hébreu et de l’autre le Harakat al-Muqâwama al-‘islâmiya (HAMAS)1, est sur le point de se conclure. Ensuite, trois constatations majeures s’imposent :

Primo, l’extrême réactivité de l’appareil sécuritaire israélien.

Secundo, la grande brutalité de la réaction israélienne. Ça n’est pas tous les jours qu’un État déploie des snipers de manière opérationnelle à une de ses frontières. Et une fois déployés, les engage à cette échelle.

Tertio, l’extrême détermination d’une jeunesse palestinienne au bout du rouleau. Or, priver son adversaire de tout espoir et de porte de sortie est toujours une gageure. Mais qui n’a ni arrêté le bras du Premier ministre israélien, Binyamin Nétanyahu2, ni stoppé les manifestants. D’où les pertes enregistrées.

À cela s’ajoute, à l’échelle de la planète et des instances (dites) internationales, la saturation plus que la sidération qui fait que cette crise, désolé de le dire, n’affectera pas durablement la scène internationale. Avec, comme toujours, l’infinie ignorance du corpus médiatique, qui aura dit à peu près tout et son contraire sur cette affaire.

| Q. De nouvelles frappes israéliennes dans la nuit ?

Jacques Borde. Oui. Mais rien ne laissait croire que Tsahal avait l’intention de les interrompre.

| Q. Quelle influence aura cette épisode meurtrier sur le processus de paix ?

Jacques Borde. De jure, aucune. Il n’existe plus. De facto, quant aux acteurs :

1- l’administration Nétanyahu le considère comme lettre morte.
2- l’administration Abbas, reprenons le terme dont usa si souvent Arafat, le tenant pour caduc.
3- le HAMAS n’en faisant tout simplement pas partie.

Les seuls à en invoquer les mânes mais en des termes qui sont loin de faire l’unanimité (l’administration Abbas refusant même que Washington y joue désormais un rôle) se trouvent dans l’entourage du président américain, Donald J. Trump.

| Q. Sait-on comment ont opéré les snipers israéliens ?

Jacques Borde. Difficile à dire avec certitude. C’est du tir posté, pas nécessairement du sniping à proprement parler. Parmi les images diffusées on voit clairement des tireurs, agissant visiblement sans binôme. Quant aux armes utilisées, on distingue du Tavor 5,56, l’arme de dotation de base désormais, des M14 et des Galil Sniper tous deux en calibre 7,62×51. Je pense qu’à ce stade le nouveau Tavor chambré en 7,62×51 n’est pas encore en dotation opérationnelle.

| Q. Le Tavor, l’arme de base donc ?

Jacques Borde. Oui, mais un outil très précis. Un tireur entraîné et non-spécialisé, ne sort pas de la silhouette à 400 m.

| Q. Quelles ont été les règles d’engagement ?

Jacques Borde. Je n’ai pas d’informations à ce sujet. Je me garderai donc de spéculer. Je laisse ça à d’autres.

| Q. Qui porte la responsabilité de toutes ces victimes ?

Jacques Borde. Les deux camps se renvoient la balle. À peu près tout le monde, hélas. J’ai parlé, à la fois, de l’extrême réactivé et de la grande brutalité des réactions israéliennes. Celles-ci sont parfaitement assumées par l’exécutif hiérosolymitain. Mais également par le personnel politique et l’immense majorité de la société civile. Inutile donc de s’y étendre.

C’est peu de le dire les deux, l’extrême réactivé et la grande brutalité, étaient prévisibles comme rarement quelque-chose a pu l’être dans cette partie du monde.

À ce titre, tant le Harakat al-Muqâwama al-‘islâmiya (HAMAS) que sa branche armée, les Katā’ib Izz al-Din al-Qassam (Brigades Ezzedine Al-Qassam)3, savaient, par avance, que l’exécutif israélien réagirait comme il l’a fait et ne reculerait pas. Avoir, peu ou prou, collaboré au fait que la jeunesse palestinienne se précipite ainsi sur le limes israélien peut difficilement être considéré comme un geste anodin de la part de la direction du HAMAS.

Les maîtres de Gaza savaient :

1- à quels risques ils exposaient leur jeunesse.
2- que ce sursaut n’avait aucune espèce de chance d’aboutir.
3- qu’à terme il constituerait un échec de plus. Au sens polémologique classique.

| Q. Pourquoi dites-nous un échec de plus ?

Jacques Borde. Parce que toutes les guerres de Gaza ont été perdues par le HAMAS, pardi.

2008-2009 : Oferet Yetsukah, ou Opération Plomb durci (nom tiré d’une chanson pour Hanoucca).

2012 : ʿAmúd ʿAn’An, ou Opération Pilier de Défense, Colonne de nuée, ou Colonne de nuages.

2014 : Mivtza’ Tzuk Eitan, littéralement Opération Roc inébranlable, on y fait plus généralement référence sous le nom de Opération Bordure protectrice.

Toutes, sans exception, ont été gagnées par Israël. Avec des pertes insignifiantes pour ses forces armées, qui plus est. Prétendre à la victoire – au sens classique du terme, je veux dire, pas expédier ses combattants au paradis – me semble fortement illusoire dans ces conditions. Du moins aux yeux des Occidentaux que nous sommes.

| Q. Pourquoi avoir ainsi tenté le diable ?

Jacques Borde. J’ vois deux raisons principales.

Primo, le pari fou de la direction du HAMAS, qui, quelque-part, espérait que l’administration Nétanyahu reculerait. Une gageure inatteignable et une erreur colossale.

Secundo, ce trait propre à beaucoup de dirigeants palestiniens d’une limite haute dans l’acceptation des souffrances et dans l’aspect héraldique de ces souffrances.

| Q. Qu’entendez-vous par l’aspect héraldique. Et, au-delà, à quoi peuvent bien servir ce comportement de la jeunesse gazaouie qui, in fine, débouche sur un échec  ? À quoi cela sert-il ?

Jacques Borde. Jacques Baud4, qui en a traité sur le fond, parle de la dimension héraldiste du combattant musulman. Que diable veut-il dire par là ?

Que, quelque part, notre culture occidentale « est plus attentive au résultat du rapport de forces, aux pertes reçues et infligées. La notion de ‘djihâd’ privilégie la volonté de résister ».

Et en fait, par là, d’exister. Je meurs en martyr5, donc je suis.

[à suivre]

Notes

1 Mouvement de résistance islamique, l’acronyme signifie également zèle en arabe.
2 Commence véritablement sa carrière politique en chapeautant le Yonathan Institute for the Study of Terrorism, portant le nom de son frère, le seul mort israélien du raid d’Entebbe, et qui avait pour but de sensibiliser l’opinion publique sur les questions de sécurité qui touchent Israël.
3 Anciennement Al-Moujahidoun al-Philistiniyoun, les Combattants palestiniens.
4 Auteur de, notamment, Encyclopédie du Renseignement & des Services secrets, Lavauzelle, 2002 ; La Guerre asymétrique ou la Défaite du vainqueur, Rocher, 2003 ; Encyclopédie des terrorismes & des violences politiques, Lavauzelle, 2009).
5 Et du coup, me meurt pas vraiment.

Consulter aussi

L’écroulement de la technologie militaire américaine

Dimitri écrit avec moi sur beaucoup de sites comme Lesakerfrancophone.fr ou Dedefensa.org. Il remet ici …

Poster un Commentaire

Soyez le premier à commenter !

avatar
  Subscribe  
Me notifier des

Ce site utilise des cookies. En acceptant ou en poursuivant votre visite, vous consentez à leur utilisation .

The cookie settings on this website are set to "allow cookies" to give you the best browsing experience possible. If you continue to use this website without changing your cookie settings or you click "Accept" below then you are consenting to this.

Close