Brève histoire du proto-communisme français

En décembre 2020, le Parti communiste français (PCF) a célébré le centenaire de sa création. D’abord appelé Section française de l’Internationale communiste (SFIC), il résulte de « la victoire de la motion d’adhésion à la IIIe Internationale, préparée par Loriot et Souvarine, par 3252 voix contre 1022 ». La minorité autour de Léon Blum continue la SFIO (Section française de l’Internationale ouvrière), l’ancêtre du Parti socialiste. Or, le succès de cette scission qui a durablement bouleversé les rapports de forces au sein de la gauche hexagonale cache, voire occulte, l’action guère connue d’une poignée de pionniers du bolchevisme en France.

Président de l’Institut des sciences sociales, économiques et politiques (ISSEP) de Lyon, Sylvain Roussillon écrit des livres qu’il aimerait lire. Après une riche histoire de l’empire colonial allemand ou des volontaires étrangers aux côtés de Franco, il s’intéresse à la « proto-histoire » du communisme français. Volontiers concise, son étude n’expose qu’un panorama qui reviendra à d’autres de développer, d’approfondir et d’affiner. La centaine de pages de l’ouvrage correspond en outre à la période étudiée entre 1915 et 1920. Sans aucune prétention universitaire, ce qui fait sa fraîcheur, ce travail présente « l’histoire d’un autre parti communiste, un parti des origines, né dans la tourmente de la guerre et d’espérances révolutionnaires multiples ».

Au cours de la Grande Guerre, des Français refusent l’« Union sacrée ». Pacifistes, internationalistes et révolutionnaires, ces réfractaires inspirés par l’anarcho-syndicalisme et le syndicalisme révolutionnaire participent, directement ou non, au mouvement zimmerwaldien. C’est en Suisse que se tient « une conférence internationale […] à Zimmerwald, dans le canton de Berne, du 5 au 8 septembre 1915. La réunion regroupe 38 délégués, issus de douze nations ». Pendant ces journées se forme autour de Lénine en exil sur place une « gauche zimmerwaldienne » qui réclame aussitôt la dissolution de la IIe Internationale ouvrière (bientôt socialiste) et prône la « guerre révolutionnaire à outrance » contre tous les belligérants.

La radicalité de cette minorité activiste et intransigeante entre peu à peu en résonance avec des événements inattendus. Les révolutions en Russie en 1917 facilitent l’engagement de certains Français. L’un d’eux, avocat de profession et militaire en mission en Russie, Jacques Sadoul, adhère au bolchevisme et s’inscrit au Groupe communiste français de Russie. Il y rencontre Pierre Pascal, épris de la civilisation russe, qui passe de Joseph de Maistre et de la démocratie chrétienne du Sillon au marxisme-léninisme…

En France, le militant syndical Raymond Péricat fonde dès mai 1919 un premier Parti communiste affilié au Komintern. Sylvain Roussillon signale que sur ses quelques membres, on compte « 33 anarchistes, 18 syndicalistes-révolutionnaires, 17 socialistes ». Ce PC se montre assez peu bolchevik par sa composition… Apparaît aussi une Fédération communiste des soviets (FCS) d’esprit relativement libertaire. Un syndicaliste encarté à la SFIO, Jacques Sigrand, réputé pour son sens de l’organisation, critique le faible soviétisme de la formation de Péricat. En février 1920, il lance un deuxième Parti communiste « Section de l’Internationale de Moscou » qui n’attire que trois cents adhérents.

Sylvain Roussillon examine et éclaircit l’enchevêtrement politico-syndical complexe du proto-communisme français. Il décrit des personnalités convaincues qui osent braver une opinion publique embrigadée et rétive à leur projet de transformation sociale utopique. Il est néanmoins intéressant de relever que « ce sont moins les aspects approximatifs des différentes doctrines professées – on a le sentiment que Marx est parfois bien loin – que la distance que ses principaux acteurs prirent, souvent assez rapidement, avec le communisme “ officiel ” issu du Congrès de Tours ». Peut-on y voir l’une des matrices de l’ultra-gauche ?

Infructueuses dans l’immédiat après-guerre, ces modestes initiatives pré-communistes préparent les esprits les plus revendicatifs, les plus mécontents et les plus virulents à se tourner vers le seul parti organisé de lutte de classe. Oubliés de l’histoire dite « officielle », Jeanne Labourbe, Albert Bouderon, Henri Guilbeaux, Raymond Péricart, etc., n’en demeurent pas moins les précurseurs en France d’un mouvement mondial de contestation globale, d’où la pertinence du travail érudit de Sylvain Roussillon. À quand donc le moment « zimmerwaldien » de l’Opposition nationale, populaire, sociale, identitaire, radicale et européenne ?

Sylvain Roussillon, Le communisme français avant le Congrès de Tours. Esquisse d’une proto-histoire du PCF 1915 – 1920, Scriblerus Club Éditions, coll. « Essais & Sciences humaines », 2019, 100 p., 5 €.

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