Sur une invasion méconnue

Depuis le 24 février 2022, toute la médiacratie occidentale toujours à la remorque de la politicaillerie atlantiste cible la Russie qui agresse l’Ukraine. À partir de cette information tragique, les professionnels de l’occupation marchande des esprits accusent Moscou de mener des guerres brutales en Tchétchénie, en Géorgie et en Syrie. Il faut reconnaître que la Realpolitik et les rapports de forces inter-étatiques percutent avec fracas leur représentation irénique des relations internationales. Or, ce n’est pas la première fois qu’un État attaque un autre.

À l’automne 2021 est paru un ouvrage d’Éric Taladoire sur l’invasion du Mexique par les États-Unis d’Amérique. Le vainqueur lui vola plus du quart de sa superficie grâce à des négociations biaisées typiques de la mentalité négociante des Anglo-Saxons. L’auteur ne souhaite pourtant pas « brosser une histoire de l’expansionnisme américain au XIXe siècle ». Il revient néanmoins sur les premiers actes d’un hégémonisme à venir. « Dans l’Ouest, les guerres indiennes […] vont couvrir tout le XIXe siècle. » La Seconde Guerre d’Indépendance (1812 – 1815), bien décrite par Sylvain Roussillon, témoigne que « beaucoup d’Américains étaient persuadés que de nombreux Canadiens se soulèveraient pour accueillir les Américains en libérateurs »… Les trois guerres séminoles s’achèvent par l’annexion de la Floride, cette vieille possession espagnole. À l’aube du XXe siècle, Washington chasse la Couronne d’Espagne des terres américaines et asiatiques et occupe Cuba et les Philippines. L’auteur oublie toutefois de mentionner la Quasi-Guerre, le conflit naval entre la France et les États-Unis entre 1795 et 1803, ainsi que la Guerre de Tripoli en 1801 – 1805 en Libye.

Les ambitions territoriales étatsuniennes

En 1845, affaibli sur le plan intérieur par des guerres civiles plus ou moins larvées, le Mexique a déjà perdu le Texas devenu indépendant, mais il continue à s’étendre du Yucatán à la Californie. Mais, depuis deux décennies, le Mexique septentrional (Californie, Arizona, Nouveau-Mexique) assiste à l’installation massive, régulière et fréquente d’une population blanche anglophone de confession protestante qui n’apprécie pas la grande influence de l’Église catholique dans la vie quotidienne. Portée par la « doctrine Monroe » (1823) qui justifie le parrainage intrusif des États-Unis sur l’ensemble de l’hémisphère occidental, la Maison Blanche s’arrange à l’amiable avec la Grande-Bretagne et la Russie à propos de l’Oregon. En revanche, elle perçoit dans son voisin du Sud une proie facile. Les relations entre le Mexique et les États-Unis se dégradent d’ailleurs rapidement dès l’admission du Texas dans l’Union en 1845.

À la « doctrine Monroe » s’ajoute en 1844 une expression du journaliste John O’Sullivan sur le destin exceptionnel des États-Unis, la « Manifest Destiny ». « La population presque entière des États-Unis se réclame de race blanche, protestante et destinée à diffuser dans le monde ses idéaux religieux et démocratiques. […] Aux yeux de nombreux Américains, l’instabilité politique du Mexique ne peut que résulter du métissage entre Espagnols, Noirs et Indiens, un mélange qui a produit une race inférieure. » Conquérir d’une partie non négligeable du territoire mexicain contribuerait à renforcer un avenir prestigieux…

Commencé le 13 mai 1846, le conflit n’est surtout pas pour les troupes yankees une promenade militaire. Si les colons étatsuniens proclament le 14 juin 1846 à Sonoma en Californie une Bear Flag Republic et que les Marines débarquent à Monterey le 2 juillet de la même année, les forces mexicaines remportent en septembre la bataille de Chino. Les combats ne se déroulent pas qu’en Californie. Ils se passent aussi au Nouveau-Mexique et au Texas sans oublier des affrontements navals dans le Pacifique et dans le Golfe du Mexique. Les difficultés rencontrées n’empêchent pas l’état-major étatsunien de préparer en 1847 un débarquement à Vera Cruz et d’envahir le Mexique central. La prise de Mexico, le 14 septembre 1847, conclut cette première opération amphibie coordonnée de l’histoire militaire moderne. Toutefois, « L’engagement est féroce et les cadets de l’armée mexicaine qui se sont portés volontaires pour défendre la place offrent une résistance farouche. Mais les vagues d’assaut américaines, qui ne font pas de quartier, submergent les défenses et emportent la place. Les six cadets tués dans les combats donnent naissance à la légende nationale mexicaine des cadets de Chapultepec, Los Niños Héroes. »

Filibusteros et San Patricio

Les États-Unis veulent en outre la mainmise de la péninsule de Basse-Californie. « Cette campagne n’a pas apporté les résultats escomptés. » À part l’aire californienne et le Chihuahua, Éric Taladoire « fait allusion à des interventions, texanes puis américaines, sur les côtes et dans les ports de la péninsule du Yucatán : la bataille navale de Campache, livrée le 16 mai 1843, entre deux navires texans et la marine mexicaine; les deux incursions du commodore Perry à San Juan Bautista, au Tabasco en 1846, puis en juin 1847 ». Au terme de la guerre en 1848, le Yucatán connaît une grande insurrection paysanne maya. Hostile aux autorités centrales de Mexico, le gouvernement local « fait appel à l’aide des États-Unis et se déclare prêt à entrer dans l’Union, ce que le Congrès américain refuse après de longs débats ». En revanche, de nombreux volontaires étatsuniens démobilisés se mettent à son service intéressé. Ce sont les filibusteros (ou « flibustiers ») que « le gouvernement yucatèque s’engage à […] payer et leur offre des terres où s’établir après la victoire ». Dès leur arrivée, ces volontaires tombent dans de nombreuses embuscades. Les survivants choisissent de retourner en Amérique du Nord.

Le recours aux filibusteros se poursuit hors du Mexique. « Ces aventuriers […] se lancent à la conquête de territoires et de pays avec lesquels les États-Unis sont officiellement en paix. » Parmi eux figure William Walker (1824 – 1860), « un soldat de fortune qui s’est mis dans l’idée de conquérir l’Amérique centrale pour le compte des États-Unis ». Entre 1855 et 1860, il conduit une guerre privée au Nicaragua dont il devient quelques mois le président…

Éric Taladoire évoque par ailleurs les San Patricio (ou les combattants du Bataillon Saint-Patrick). Des Irlandais et des Allemands « ont déserté l’armée américaine entre 1846 et 1847 pour se battre héroïquement aux côtés des Mexicains et qui ont payé un prix très lourd ». « Ce sont surtout des catholiques révulsés par le racisme des Nord-Américains, leur hostilité envers l’Église, les pillages et destructions gratuites et les mauvais traitements dont ils sont victimes. » Pour l’occasion, l’appartenance religieuse dépasse les clivages linguistiques et nationaux. Le Mexique se souvient encore aujourd’hui de leur noble sacrifice.

Aux origines de la thalassocratie planétaire yankee

La guerre d’agression des États-Unis contre le Mexique s’achève par « la signature du traité de Guadalupe–Hidalgo, du nom de l’hacienda où se rencontrent les deux délégations, [qui] a lieu le 2 février 1848. Le Mexique reconnaît officiellement l’annexion américaine de tous les territoires conquis et reçoit une compensation financière de 15 millions de dollars ». Contesté par l’homme politique sudiste, théoricien du droit des États fédérés John Caldwell Calhoun (1782 – 1850), ce véritable « traité inégal » bouleverse en effet la future structure démographique de la société étatsunienne. Il permet « la formation aux États-Unis d’une forte communauté hispanique et catholique dans les régions annexées. Méprisée, exploitée, dans l’irrespect total des articles VIII et IX du traité de Guadalupe–Hidalgo, elle s’est forgée une identité propre, qui lui a permis au long des deux siècles suivants de maintenir et de développer une culture chicana, sans cesse renforcée par l’immigration ».

Loin des images de propagande diffusées par le complexe militaro-médiatique d’Hollywood, ce conflit de 1846 – 1848 annonce bien la volonté expansionniste et hégémonique des États-Unis qui, par la prise de possession de toute la côte Ouest, s’offre une « bi-océanité », assise thalassocratique fondamentale à sa future puissance d’ordre géopolitique. Mais à quel prix ? Tous les jours, de part et d’autre du Rio Grande, Chicanos et immigrés Latinos d’un côté, Mexicains de l’autre, rêvent au moins de reprendre leurs territoires perdus dans le cadre d’un nouvel ensemble politique nommé Aztlán. Le peuple mexicain garde en mémoire ce vol maquillé en transaction bidonnée. L’actuel président mexicain Andrés Manuel López Obrador refuse ainsi de reprendre à son compte les sanctions occidentales décrétées contre la Russie. Les événements en Ukraine lui rappellent un parallélisme survenu chez lui 176 ans auparavant.

Éric Taladoire, Sale guerre. L’invasion du Mexique par les États-Unis 1846 – 1848, Éditions du Cerf, 2021, 208 p., 20 €.

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