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Qui a peur de l’America First de Donald J. Trump ?

Plus l’on s’avance vers la date de la prestation de serment de Donald J. Téflon Trump, moins le personnage semble faire peur. Ni aux égyptiens, ni même aux Mexicains, en tout cas. Quant aux marchés, ils se portent comme un charme…

« Le résultat final du Wisconsin a été annoncé et, devinez quoi ? Nous avons récupéré 131 voix de plus. Les démocrates et les Verts peuvent aller se coucher. Arnaque ».
Donald J. Trump,

Que pensez-vous des incidents qui ont émaillé le déploiement du porte-avions Amiral Kuznetsov au large de la Syrie ?

Jacques Borde. Vous faites référence, je suppose, au fait que l’Amiral Kuznetsov vient de perdre un second en appareil. Un Sukhoï Su-33 qui a dérapé alors qu’il tentait d’apponter. Selon le ministère russe de la Défense, il y aurait eu défaillance d’un brin d’arrêt. Le pilote a été récupéré sain et sauf, après avoir réussi à s’éjecter.

Pour être précis, c’est la seconde perte de ce type. Précédemment, c’est un MiG-29 à court de carburant qui s’était abîmé en mer.

Et, ça n’a pas l’air de vous inquiéter ?

Jacques Borde. Non, pas outre mesure. Vous savez, ce sont les aléas de la guerre. De plus, décollage et appontage (surtout) restent des manœuvres particulièrement délicates. Tous les utilisateurs de porte-avions et/ou porte-aéronefs (É-U, France, Royaume-Uni, Inde, etc.) ont connu ça.

Quelque part, les Russes qui n’ont pas, contrairement aux Occidentaux, une grande tradition de la chasse embarquée en déploiement opérationnel – leur seule expérience moderne est celle, limitée, des Yak-38/141 Freestyle – essuient les plâtres. C’est comme ça.

Qui plus, les Russes ont parfois en service des matériels un peu trop gagné par l’attrition. Voir l’affaire du Tu-154 qui pourrait bien être, au bout du compte, un des nombreux accidents imputables à ce type d’appareil.

Mais l’Égypte elle aussi mise sur la Russie et se détache des pays du Golfe ?

Jacques Borde. Grosso modo. Mais cela reste, comme toujours, assez complexe.

Primo, indépendamment du dossier syrien, il existe bien des tensions entre Le Caire et Riyad. Tensions que l’administration Sīssī, gère au mieux des intérêts égyptiens. Or, depuis le soutien égyptien, en octobre 2016, à une résolution russe sur la Syrie à l’ONU, Riyad a interrompu la livraison de produits pétroliers au Caire.

Secundo, fin novembre 2016, le président égyptien, ‘Abdu l-Fattāḥ Sa‘īd Ḥusayn Khalīl as-Sīssī, a en effet affiché un soutien inattendu à l‘Al-Jayš al-’Arabī as-Sūrī (AAS)1 contre les groupes nazislamistes takfirî, soutenus par Riyad, Doha & co.

« Notre priorité est de soutenir les armées nationales, par exemple en Libye pour renforcer le contrôle de l’armée sur le territoire et traiter les éléments extrémistes. Même chose en Syrie et en Irak », a ainsi affirmé as-Sīssī, lors d’un entretien accordé à la télévision publique portugaise RTP.

En outre, depuis la visite au Caire du patron du Idarat al-Mukhabarat al-Amma2, le major-général Ali Mamlouk, les informations faisant état de la présence de « conseillers militaires égyptiens » aux côtés des forces syriennes se sont multipliées dans les media arabes. Al-Akhbar3 a révélé qu’un « certain nombre » d’experts militaires et sécuritaires égyptiens étaient présents en Syrie dans le cadre d’une coopération destinée « à combattre la menace terroriste ».

Tertio, le raïs égyptien mise aussi sur la nouvelle administration qui va s’installer à Washington. Rappelons ici que as-Sīssī a eu le privilège de s’entretenir, le 19 septembre 2016, avec Donald J. Trump, alors simple candidat.

Dans un communiqué publié à la suite de cette entrevue par le service de presse de Trump, le président égyptien avait été cité « en exemple de ce que doit être un allié exemplaire » dans le cadre de la lutte contre « le terrorisme et l’islamisme radical ». Donald Trump l’assurant que s’il venait à être élu à la présidence, « les États-Unis d’Amérique [seraient] un ami fidèle mais aussi un allié, sur lequel l’Égypte pourra compter, les jours et les années à venir ».

Comprenez qu’il serait complètement absurde pour l’administration Sīssī,de ne pas mettre à profit une telle position…

Sans compter que l’ancien patron des forces égyptiennes ne devrait pas avoir trop de mal à s’entendre avec le primus inter pares de l’administration Trump…

Le vice-président Pence ?

Jacques Borde. Non, le vrai n°2 du pays, l’Assistant to the President for National Security Affairs, le lieutenant-général Michael T. Mike Flynn4. Entre Sīssī et Flynn le courant devrait passer assez facilement.

Donc, gardons-nous de nous dire que l’Égypte jette sa gourme et se précipite dans les bras de Moscou. Ce dont il s’agit de la part du président égyptien, c’est d’un rééquilibrage. Évidemment au détriment d’une autre administration : celle du roi d’Arabie Séoudite, Salmān Ibn-ʻAbd al-ʻAzīz Āl-Séʻūd. Mais, là aussi, il serait exagéré de parler de rupture. Mais au Caire, on a bien pris (mieux qu’en France, en tout cas) la mesure des changements qui s’opèrent à la tête de l’hegemon étasunien…

Le phénomène est général, selon vous ?

Jacques Borde. Non, pas encore. Mais, le chaos annoncé par force media ne s’étant pas produit, il est normal que, dans les chancelleries, on se prépare à l’arrivée de la nouvelle équipe.

Quant aux indicateurs économiques, ils sont au beau fixe. Comme l’a noté Eber Addad, « Le Dow Jones Industrial a gagné près de 300 points aujourd’hui . Comment se fait-il que tous les économistes, bien-pensants pour la plupart, avaient prévu un crash de longue durée et à répétition si Trump était élu ? Depuis qu’il l’a été la Bourse new-yorkaise vole de records en records. Est-ce parce que, comme certains le déclarent sans hésiter, le nouveau président est un protectionniste acharné que la Bourse se porte aussi bien ? Bien sûr que non, mais les investisseurs semblent penser que l’économie va grandement s’améliorer sous cette administration qui a la ferme intention de renégocier certains traités. Apparemment ça n’inquiète personne ». Y compris le Mexique « avec qui le traité NAFTA a été signé » et qui « a fait connaître son approbation ».

Mais, disons, que la méthode Trump n’est pas des plus classique ?

Jacques Borde. Oui. Mais ça marche ! Comme le dit encore Eber Addad « Boeing est prêt à renégocier la vente des deux 747 à la Maison-Blanche. La diplomatie “twitter” s’avère efficace… ». Et ce sans être encore au commandes…

Quel va être le paysage économique ?

Jacques Borde. Oh, à peu près le même qu’avant, en fait.

L’un dans l’autre, les banques restent gagnantes de ce rally boursier. L’indice Standard & Poor’s du secteur financier américain a fait un bond de plus de 15% en un mois. Si on ne prend en compte que les seules banques, elles grimpent de près de 20% depuis le scrutin présidentiel.

Depuis, contre toutes les attentes, Wall Street ne cesse de grimper. Mardi 6 décembre 2016, la Bourse de New York a encore terminé à un sommet historique : l’emblématique Dow Jones a battu un record de clôture à plus de 19.250 points. En un mois, l’indice phare de la Bourse de New York a gagné près de 5,5% et avance ainsi de plus de 10% depuis le début de l’année.

Pour les professionnels, l’élection de Donald Trump valide en effet le scenario d’une reprise économique graduelle aux États-Unis accompagnée d’une hausse contenue des taux d’intérêt américains. Le taux des bons du Trésor américains à 10 ans est passé de 1,85 % à la veille du scrutin du 8 novembre à un pic de près de 2,5% cette semaine. Et le mouvement n’est peut-être pas terminé : plus de 90% des analystes sont convaincus que la puissante Fed va relever ses taux directeurs dans deux semaines pour sa dernière réunion de 2016.

Autre bonne nouvelle pour les marchés : le prix du baril de pétrole qui était bloqué sous les 50 dollars repart de l’avant, avec la promesse des membres de l’OPEP de réduire leur production. Autrement dit, le pétrole de schiste devrait retrouver sa rentabilité.

Rien qui vous inquiète ?

Jacques Borde. Si, le terrorisme intérieur pourrait rebondir…

Et que craignez-vous au juste ?

Jacques Borde. Ce dont nous a parlé Eber Addad sur Facebook. Du fait qu’aux États-Unis « … il y a 22 “villages” islamistes fortifiés, armés jusqu’aux dents de matériels offensifs et défensifs qui se préparent “à leur manière” à la présidence Trump, “conspiration juive et satanique” selon eux. Ces villages ont été fondés principalement sous la présidence Obama qui a fait semblant de ne pas voir, qui n’en parle jamais et surtout qui a donné des instructions strictes aux forces de l’ordre pour les empêcher d’intervenir. Comme les lois sont compliquées et qu’il ne peut y avoir de perquisitions sans raisons tangibles et sans autorisations judiciaires, les force de l’ordre sont paralysées d’autant qu’on a refusé la qualification de terrorisme qui aurait permis d’intervenir ».

Je pense que ces abcès de fixations takfirî seront un des dossiers brûlants à régler au plus vite pour le patron du Homeland Security, le général des Marines John Francis Kelly, par ailleurs ancien patron du US Southern Command (USSOUTHCOM). Soit le 3ème général à intégrer l’administration Trump.

Notes

1 Armée arabe syrienne.
2 Ou Direction générale du Renseignement syrien.
3 Journal libanais proche du Hezbollah.
4 Ancien directeur, de 2012 à 2014, de la Defense Intelligence Agency (DIA, Agence du Renseignement militaire), répond aux besoins du président des États-Unis, du US Secretary of Defense, du Joint Chiefs of Staff (JCS, Comité des chefs d’état-major interarmées). Michael T.Flynn est l’auteur avec Michael Ledeen de The Field of Fight: How We Can Win the Global War Against Radical Islam & Its Allies. St. Martin’s Press. ISBN 1250106222.
5 Ou Département de la Sécurité intérieure, créé officiellement le 27 novembre 2002 par le Homeland Security Act (Loi sur la sécurité intérieure, Loi Publique n°107-296) en réponse aux attentats du 11 septembre 2001.

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