Accueil SAVOIRS Culture Cinéma : éloge du génie premier de Robert Flaherty

Cinéma : éloge du génie premier de Robert Flaherty

La référence au paganisme suppose une référence obligée à la terre, au cosmos, à une vie ordinaire qui n’a rien d’ordinaire, à une poésie du quotidien dont le citadin est bien loin. Elle est aussi une célébration du monde, célébration qui dans le cadre du cinéma pourra bien se passer d’un certain… scénario.

C’est ce qui s’est passé avec le documentaire façon Flaherty, génie poétique du genre mais dont le caractère hauturier fut bien contredit par les contraintes du commerce ou de la politique américaine. Nanouk s’est vu mourir de faim un an après le tournage ; les hommes d’Aran ne savaient comment faire rétribuer leur enfant ; le gouvernement inénarrable de Roosevelt qui laissa disparaître à l’époque de Staline de millions de paysans américains interdit la projection du film The Land sur les victimes de la crise et des Dust Bowls de l’époque : ce beau film alludait aussi à l’invasion migratoire des clandestins du sud. Il fut censuré et reste très dur à visionner, tant il est incorrect à l’usage ! La liquidation du légendaire fermier américain reste un haut fait de cette méconnue administration Roosevelt…

Le film sur la Louisiane fut financé lui par une compagnie pétrolière.

Cela ne retire bien sûr rien au charme incomparable de cette imagerie. Flaherty était déjà désuet à son époque, comme l’ingénu de Voltaire il n’a jamais su s’accorder aux impératifs de Thalberg et de la grosse industrie hollywoodienne. Certaines images de Flaherty sont toutefois incomparables : peut-être grâce aux 18 images par seconde, peut-être grâce au noir et blanc, peut-être grâce à la tendresse du caméraman ou à la bonne époque : il n’était pas trop tard, il restait encore quelques mondes premiers et surtout on ne les avait pas encore trop filmés ! C’est l’avantage d’être un pionnier et de n’avoir pas trop fait de politique – comme l’autre grand documentariste de l’époque, le hollandais (et communiste) Joris Ivens.

Le monde de Flaherty peut être multiple. Celui de Nanouk est celui du bon sauvage et de l’enfantillage (lequel aura une fin tragique on sait) ; le monde d’Aran est celui d’une nature folle et inhumaine et ce en Europe-même ; ce monde enlève (ou donne) au paganisme toute son auréole. Il est dur et cruel, et il humilie l’homme condamné à une courte vie effarée, pleine de risques.

Les émois romantiques sont réservés à l’intellectuel bien chauffé ou au bourgeois possesseur de carte bleue. La nature semblera grandiose mais elle est surtout épouvantable. Plus que jamais s’applique ici la phrase de Schopenhauer : le monde est beau à voir mais laid à être. C’est peut-être la raison de la victoire du confort occidental et peut-être la raison du succès de Nanouk : le monde est une horreur, et nous devrions être heureux de nous retrouver au siècle de la salle de bains américaine – comme dit Rebatet -, que tout le monde préfère à la nature pure et dure.

Lorsque Flaherty filma à Samoa une cérémonie initiatique pour un enfant il eut beaucoup moins de succès commercial ! Pourtant le sujet était païen à la diable, pensez, une cérémonie d’initiation ! Mais le public préféra voir comment on pouvait tromper la faim au pôle nord.

Un film sublime est – malgré les relents de pétrole – celui sur la Louisiane qui donne des émois dignes de Chateaubriand. On a les oiseaux, le fleuve, les grands arbres, le paradis terrestre…

L’auteur d’robert-j-flaherty4 a parlé de cette nature mieux que personne :

Le dix-septième jour de marche, vers le temps où l’éphémère sort des eaux, nous entrâmes sur la grande savane Alachua. Elle est environnée de coteaux qui, fuyant les uns derrière les autres, portent, en s’élevant jusqu’aux nues, des forêts étagées de copalmes, de citronniers, de magnolias et de chênes verts.

C’est un film d’enchanteur, sauf que c’est un film publicitaire qui montre la complicité entre l’industrie pétrolière et la protection de la nature ! On n’est plus ici à une contradiction près.

Si l’on veut voir un film honnête sans fausse mise en scène, sans méta-réalité simulée, on devra voir un autre film de Flaherty.

Dans son court-métrage sur New York nommé l’île à 24 dollars (c’est à ce prix que Manhattan fut vendue aux Hollandais par les « pauvres indiens »), il filme les cheminées, rien que les cheminées, la laide fumée noire. L’activité économique vue réellement : il n’y a pas d’hommes, il n’y a que des flux d’argent et de fumée. Et dans le vrai monde, celui que filme ailleurs Flaherty, le prosateur de l’absolu, il n’y a plus d’hommes non plus. Car ceux que nous avons appelés primitifs, c’était en quelque sorte les derniers vrais hommes. C’est d’ailleurs ce que pense Oliver Stone, qui cite Céline dans son film de fin d’études, en 1967, de retour du Vietnam.

Par rapport aux milliards de documentaires produits par toutes les télés du monde et qui gavent quotidiennement toutes les consciences bourrées et assoupies de la planète, il règne dans le monde serein et inquiétant de Flaherty cette lumière étrange, venue d’avant.

Consulter aussi

Flaubert et notre eschatologie française (II)

Ce n’est pas qu’il ait eu de grandes aspirations passéistes non plus (qu’il dit) : …

Ce site utilise des cookies. En acceptant ou en poursuivant votre visite, vous consentez à leur utilisation .

The cookie settings on this website are set to "allow cookies" to give you the best browsing experience possible. If you continue to use this website without changing your cookie settings or you click "Accept" below then you are consenting to this.

Close