On a bien dit 21

Mémoires historiques en 21

par Georges FELTIN-TRACOL

C’est un truisme : l’année 2021 qui s’approche bientôt de son ultime trimestre est riche en commémorations historiques variées. Ce fut par exemple le bicentenaire, en mai, du décès de Napoléon Ier. Il y eut aussi les cent cinquante ans de la Commune de Paris.

Cette dernière révolution parisienne préfigurant les révolutions du XXe siècle a suscité un vif débat autour de l’interprétation nationaliste de ce soulèvement populaire. Dès les années 1930, la rédaction de Je suis Partout salue la mémoire des communards devant le Mur des Fédérés au cimetière du Père-Lachaise. Sous le pseudonyme de Hubert Saint-Julien, Hubert Lambert publie en 1962 aux Presses continentales Louis Rossel (1844 – 1871). Pensée et action d’un officier insurgé. Ce colonel prometteur fusillé symbolise l’engagement patriotique et social.

Certes, outre des divisions profondes entre les diverses factions socialistes, les communards parisiens pâtissent de l’arrestation préventive de Louis-Auguste Blanqui (1805 – 1881). Son prestige, son sens de la tactique et ses aptitudes de meneur d’hommes en auraient fait le chef indiscutable du mouvement insurrectionnel. Adolphe Thiers a fort bien joué. Il n’est pas anodin d’ajouter qu’après la disparition de l’« Enfermé », bien des blanquistes rejoignent les rangs anti-dreyfusards et contribuent ainsi à l’émergence d’une « droite révolutionnaire ». Louis Nathaniel Rossel n’est cependant pas le seul cas de convergence nationale et sociale.

Moins connu est le Normand Raoul de Bisson (1812 – 1890: en photo) . Après avoir animé le Comité fédéral républicain et structuré la Garde nationale parisienne, il est nommé à la fin de mars 1871 général de la Commune. Les communards les plus zélés l’accusent de conspirer contre la Commune, l’arrêtent et le jugent. Mais il combat néanmoins les Versaillais au cours de la « Semaine sanglante » (21 – 28 mai 1871), ce qui lui vaut une condamnation à mort à mort par contumace en 1873. Certains communards lui font payer son passé de comploteur. En effet, Raoul de Bisson est un aristocrate royaliste légitimiste qui apprend la guerre en Espagne aux côtés des forces carlistes. En 1848, il soutient la réduction à dix heures par jour le temps de travail, la préférence nationale à l’embauche, un salaire minimal, la liberté d’enseignement et une armée de métier. Il s’investit dans plusieurs complots contre la Monarchie de Juillet, la Deuxième République et le Second Empire. En 1859, il se met au service du roi des Deux-Siciles François II de Bourbon. Hostile à l’unité italienne, il lutte contre les « Chemises rouges » de Garibaldi. Dans la décennie 1860, il cherche la fortune au Soudan et en Abyssinie. De retour à Paris, il joue au dandy et s’endette lourdement. Après la Commune, il s’enfuit en Amérique du Sud et séjourne en Bolivie. Raoul de Bisson résume par sa vie, son attitude et ses actions l’union féconde du devoir aristocratique et du mérite populaire. Sa personnalité anticipe de notables convergences visibles dans la première moitié du XXe siècle.

2021 marque en outre les cent ans de la fin de la féroce guerre civile en Russie. Les bolcheviks s’emparent d’un immense territoire. Ils fusillent, le 15 septembre 1921, un général blanc entré dans la légende grâce à Jean Mabire : le baron Roman Fiodorovitch von Ungern-Sternberg (1886 – 1921). Depuis son Ungern, le Baron fou (1973), le public français connaît mieux cette haute figure héroïque grâce à Léonid Youzefovitch, Le baron Ungern, Khan des steppes (Éditions des Syrtes, 2001), à Érik Sablé, Ungern aux éditions Pardès dans la collection « Qui suis-je ? » (2006) et dans la remarquable bande dessinée d’Hugo Pratt, Corto Maltese en Sibérie (Casterman, 1979). Les Mongols et les peuples nomades de la Haute-Asie le considèrent comme le « dieu réincarné de la guerre ». Avec l’appui du Khoutouktou ou Bogdo Khan (empereur théocratique de la Mongolie), il exerce de 1920 à 1921 une régence dictatoriale et rêve de fonder un empire panasiatique néo-gengiskhanide. Son ambitieuse vision géopolitique prépare l’eurasisme comme le constate Lorraine de Meaux dans La Russie et la tentation de l’Orient (Fayard, 2010).

La Russie, ou au moins les milieux d’opposition de gauche radicale, aurait enfin pu se souvenir des cent ans d’une autre commune révolutionnaire moins connue en Occident : la Commune de Kronstadt. Île fortifiée et militarisée située en face de Pétrograd (Saint-Pétersbourg), Kronstadt, ses marins, ses matelots et ses ouvriers spécialisés constituent très tôt le fer de lance des révolutions de 1917. Le soviet de l’île impressionne et influence son voisin pétersbourgeois. Le 1er mars 1921, la population survoltée ne supporte plus le « communisme de guerre » et la tyrannie de la dyarchie Lénine – Trotsky. Elle se révolte contre le joug bolchevik et leur monopole de fait sur les soviets qu’ils transforment en chambres d’enregistrement. Leur cri de ralliement est « Tout le pouvoir aux soviets et non aux partis ! ».

Cette révolte sidère les dirigeants communistes, car le soulèvement vient des catégories populaires et d’ardents militants de la Révolution d’Octobre. Les responsables de cette « révolution au sein même de la révolution » sont des anarchistes, des socialistes-révolutionnaires de gauche et des mencheviks. Ils établissent un comité révolutionnaire provisoire des marins et soldats de la Flotte de la Baltique. Ils ne souhaitent surtout pas s’allier aux armées blanches contre-révolutionnaires. Les communards de Kronstadt réclament plutôt un pluralisme politique relatif limité aux expressions libertaires et socialistes non marxistes.

Ces revendications irritent le Kremlin. Trotsky en dirigeant fondateur incontesté d’une jeune Armée Rouge victorieuse ordonne l’écrasement des mutins. L’ordre rouge est restauré le 18 mars suivant. En Ukraine à la même période où la situation est encore plus inextricable en raison de nombreux belligérants, les anarchistes de Nestor Makhno (1888 – 1934) subissent un sort tragique semblable : l’élimination ou l’exil sans retour.

En rupture de ban avec le Parti communiste d’Union Soviétique (PCUS), les héritiers de Léon Bronstein vont longtemps nier cette tâche sanglante décidée par leur supposé grand homme. Leur discours reprend les justifications fallacieuses des premiers chefs soviétiques. Certes, en France, le facteur trostko-mouvementiste Olivier Besancenot a regretté l’anéantissement de la Commune de Kronstadt. Ces regrets relèvent pourtant de la communication. On assiste aujourd’hui à l’évacuation expéditive de la révolte de Kronstadt de la part de groupuscules libertaires surmarxisés et hypergendérisés. Ils écartent d’ailleurs pour cause d’écrits politiquement incorrects le Franc-Comtois Pierre-Joseph Proudhon.

Il aurait été malgré tout dommage d’omettre ces quelques faits historiques bien déconsidérés par une propagande mémorielle incessante et biaisée.

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