L’humiliation d’Ankara

Ou la pitoyable diplomatie turque des Européens

Avec Erdogan, le sultan islamiste, la Turquie a renoué avec son impérialisme originel, fondateur, et traditionnel. Originel, puisque les envahisseurs turcs seldjoukides, venus de Mongolie, se sont installés en Anatolie à partir du XII° siècle, et qu’ils ont mis fin à l’empire grec et byzantin en 1453 en s’emparant de Constantinople, la ville sacrée de tous les Orthodoxes. Au fond, on pourrait argumenter que les Turcs ne sont pas plus chez eux là où ils sont que ne l’étaient les colonisateurs européens dont on a exigé qu’ils plient bagages, au vingtième siècle, depuis bien des lieux dans le monde où ils s’étaient invités, il y a parfois bien longtemps. Traditionnel aussi, sachant que par le biais des diasporas turques installées en Europe de l’Ouest, Erdogan s’efforce d’y retrouver l’influence que l’empire ottoman exerça dans l’Europe du Sud-est, et au-delà. Rappelons que ce dernier menaça Vienne à deux reprises, et cela avant de connaître la révolte des peuples des Balkans et sa défaite mortelle de 1918. Son remplacement, en 1923, par la république turque kémaliste et laïque est donc, sans aucun doute, dans l’esprit d’Erdogan une malheureuse parenthèse de l’histoire des Turcs, à vite refermer.

Fort d’un certain nombre d’atouts (géostratégique, démographique, militaire) et surtout fort de la tolérance de la Russie et des Etats-Unis, pour des motifs strictement opposés, le sultan islamiste a donc poussé ses pions sur le théâtre de la Méditerranée orientale, notamment, ces dernières années. Il a fait valoir ses revendications et il s’en est pris à la Grèce, une nouvelle fois, allant jusqu’à prétendre installer des puits de pétrole off-shore dans les eaux territoriales grecques , et à réclamer par la même occasion une révision des frontières gréco-turques fixées lors du traité de Lausanne en 1923. Evidemment pas pour revenir à celles du traité de Sèvres de 1920 qui avait rendu la plus grande partie de la Thrace orientale, ainsi d’ailleurs que la région de Smyrne en Anatolie, à la Grèce. Heureusement, grâce à l’appui démonstratif de la France, Athènes a pu résister à la pression turque et a contraint Erdogan à s’asseoir à la table des négociations. Ce qui prouve qu’il ne se sent pas aussi fort qu’il veut le paraître, et qu’il mise avant tout, à la fois, sur l’incohérence et sur de la pusillanimité des gouvernements européens, lesquels sont tétanisés par la peur qu’il ouvre les vannes aux millions de réfugiés parqués sur le territoire turc, Syriens ou autres, qui n’attendent que son autorisation pour se ruer sur l’Europe.

Face à l’ambition nationaliste et à la mégalomanie d’Erdogan, les Etats européens ne sont pourtant pas démunis d’arguments diplomatiques et stratégiques. A la menace des flux migratoires invasifs, ils peuvent opposer celle du retour obligé ou de l’expulsion forcée (selon des modalités diverses) d’un nombre équivalent de citoyens turcs qui résident dans l’Union européenne. Cela accompagné de sanctions économiques (autrement plus sévères que celles qui ont été prises contre les dernières initiatives turques) qui finiraient d’ébranler l’édifice économique turc déjà miné par l’inflation. Ensuite, sur le plan géostratégique, avec Chypre (malgré la présence d’un gouvernement pro-Erdogan dans la partie turque du nord de l’île) et la Crète comme bases d’appui, les Européens peuvent aisément développer un dispositif qui aurait largement de quoi dissuader le despote d’Ankara, soit d’une aventure militaire contre la Grèce, soit de toute autre initiative expansionniste. Enfin, en cas de crise grave ou d’une agression locale, les Etats européens ont à leur disposition le levier du Kurdistan, à savoir le soutien discret ou déclaré à une région en révolte permanente dont un nombre important de ressortissants vivent sur le sol européen.

Mais qu’il s’agisse des Etats nationaux ou qu’il s’agisse de l’Union européenne, aucune de ces institutions et surtout aucun de leurs dirigeants respectifs (sauf peut-être à l’Elysée, mais pour combien de temps encore et jusqu’à quel prix ?) n’a la volonté ou seulement l’idée et l’envie d’arrêter une stratégie et de fixer une ligne diplomatique qui ramèneraient la Turquie d’Erdogan à la raison. La dernière visite de Charles Michel et d’Ursula Van der Leyen à Ankara, pour le compte de l’Union européenne, agrémentée d’une humiliation de cette dernière à travers la personne de sa présidente, se sera soldée par de menus cadeaux de sa part contre des promesses destinées à n’être pas honorées, de l’autre bord. Tant et si bien que les Européens, dépourvus d’une détermination et d’un objectif communs, doivent s’attendre à connaître à nouveau de mauvaises surprises du côté du Bosphore…

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Sauf qu’Erdogan n’est ni Islamiste, ni Frère Musulman. Il est membre de la Confrérie Soufi – Al Tariqa Naqshbandiyya.

En ce qui concerne le Sofagate, la Turquie a quand même respecté le protocole. Je rappelle que l’Union Européenne n’est pas un État souverain et les deux invités ne sont que des fonctionnaires.

Certes, mais il ne faut pas jouer sur les mots. L’idéologie et l’intentionnalité de toutes ces instances musulmanes sont les mêmes.
Quant à l’UE, elle n’est pas un État, malheureusement. Mais quand une institution internationale entend conduire une diplomatie, elle se fait respecter. Là encore, cela n’a jamais été le cas de l’UE. Elle est dirigée par des amateurs plus que par des fonctionnaires.

Sauf également qu’il ne faut pas jouer sur les mots. Ces instances musulmanes partagent la même idéologie et ont la même intention, celle de la domination.
L’affaire d’Ankara est secondaire par rapport au fond du problème géostratégique.
Elle démontre surtout l’amateurisme des dirigeants de l’UE, et témoigne de la guerre des egos qui règne entre eux.

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